IV

À l'exception de l'extrême douleur qui brise les cordes de

l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni

prose, ni vers, ni chant, ni parole, mais un déchirement convulsif du

coeur qui éclate, quand l'émotion de l'homme est modérée et

habituelle, l'homme se sert pour l'exprimer d'un langage simple,

tempéré et habituel comme son émotion.

Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie sur les

fibres sensitives de l'instrument humain, quand l'imagination de

l'homme se tend et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme et presque

jusqu'au délire, quand la passion imaginaire l'exalte, quand l'image

du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine, quand l'amour, la

plus mélodieuse des passions en nous parce qu'elle est la plus

rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter,

pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait

entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour

infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la

contemplation extatique de l'être des êtres lui fait oublier le monde

des temps pour le monde de l'éternité, enfin quand, dans ses heures de

loisir ici-bas, il se détache sur l'aile de son imagination du monde

réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse

jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage

sur la grande mer, quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté

des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors

les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si inusitées,

si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si

rêveuses, si extatiques, si supérieures à ses impressions ordinaires,

que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus

pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus

chanté que sa langue habituelle; et qu'il invente le vers, ce chant de

l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille,

comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux, comme la

sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art

chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que

l'émotion de sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts,

la poésie seule chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, ce

sens intellectuel, résumé divin et immortel de tous les sens.

Donc à une impression transcendante, un mode transcendant d'exprimer

cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute

l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe

du beau, non dans la pensée, mais dans le sentiment et dans

l'imagination.

V

Mais comment l'homme discerne-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit

être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les

sentiments qui l'émeuvent?

Nous répondons encore par le même mot: mystère. L'homme n'a pas besoin

de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique

ou morale, et ce qui n'est pas poésie se fait reconnaître à des

caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il

sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a

fait poëte ou simplement poétique.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 102 / 188 题