Arrivé à Strasbourg, triste, malade, humilié de sa disgrâce en Prusse,
il parut hésiter longtemps sur le choix de l'asile où il irait achever
de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il
passa quelques mois d'hiver à Colmar, enfermé dans sa chambre, occupé
à rédiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans
gloire, qu'il s'était imposé pour complaire à une princesse, soeur de
Frédéric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye
de Senones, auprès du savant dom Calmet, religieux d'une érudition
immense et indigeste, mais d'un caractère naïf et tolérant, qui
plaisait beaucoup à Voltaire. Le poëte et l'homme de cour y mena la
vie d'un bénédictin, mangeant au réfectoire des moines, assistant aux
offices, veillant dans la bibliothèque; ce fut là surtout qu'il
étudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et
théologiques qui donnèrent plus tard à ses controverses religieuses
les armes de l'érudition la plus inattendue dans un écrivain laïque.
Pendant cette hésitation et ces études, madame Denys, sa nièce, était
allée à Paris arranger les affaires de son oncle et déménager son
établissement de la rue Traversière. Elle revint en Alsace à la fin de
l'été; l'oncle et la nièce prirent alors ensemble la route de la
Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait à
l'imagination du philosophe et du poëte. Genève lui offrait à la fois
en perspective les avantages d'une ville lettrée et l'indépendance
d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'Église.
L'accueil enthousiaste qu'il reçut en passant à Lyon et la beauté des
rives de la Saône et du Rhône le retinrent quelques semaines dans
cette capitale du commerce français. Il parut chercher une habitation
dans le voisinage; mais la froideur de l'archevêque de Lyon, autrefois
son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un
clergé menaçant dans une ville fanatique, le forcèrent à renoncer à ce
périlleux séjour. Il poursuivit sa route vers Genève. L'aspect de
cette vallée de Cachemire de l'Occident éblouit ses regards, peu
habitués jusque-là, par les plaines de la Beauce ou par les sables de
la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son âme s'éleva
à la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui
parurent les degrés de l'enthousiasme et les remparts de la liberté.
Il se hâta d'acquérir viagèrement, aux portes de Genève, une maison de
campagne appelée les Délices. Le Rhône, en s'échappant du lac, en
baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les
jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient
l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac,
semblable à une mer intérieure, en étend jusqu'au Valais les derniers
plans. Frappé de cette vue, il éprouva plus qu'il n'avait éprouvé
jusque-là la poésie de la nature inanimée. Il chanta son lac dans des
vers inspirés où le génie du paysage et le génie de la liberté se
confondaient pour exalter son âme au-dessus d'elle-même. Les Alpes,
les flots, la liberté helvétique glorieusement reconquise et sagement
conservée par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui
révélèrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-là dans ses odes.
Peu de temps après son installation aux Délices, il acheta en toute
propriété la terre de _Ferney_, qui a donné son nom à son long exil
loin de Paris. Ferney, petit village rapproché de Versoy, sur les
rives du lac, était un territoire français du petit pays de Gex,
extrême frontière qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex,
par ses prairies au territoire de Genève, par ses bois au territoire
de Berne, par le lac à la Savoie, au Valais, à Lausanne, au gré de cet
hôte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti à temps d'un
danger de persécution, soit du côté de Paris, soit du côté de Genève,
soit du côté de l'aristocratie de Berne, il pouvait échapper en une
heure à toutes les embûches ou à toutes les oppressions.
Cette considération l'attacha à Ferney; il y bâtit un château sans
faste, mais élégant; il y construisit une église pour l'usage des
habitants catholiques, avec cette inscription équivoque qui confessait
le _théiste_ dans l'oeuvre du citoyen: _À Dieu par Voltaire_.
Il y appela de Genève et des villes voisines des familles d'ouvriers
horlogers, auxquels il fournit libéralement des maisons, des capitaux,
des matières premières, pour exercer leur industrie sous ses auspices.
Ferney devint la petite colonie de la tolérance, de l'agriculture et
de l'industrie rurale. Il rêvait une ville future de son nom.