XVII

Arrivé à Strasbourg, triste, malade, humilié de sa disgrâce en Prusse,

il parut hésiter longtemps sur le choix de l'asile où il irait achever

de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il

passa quelques mois d'hiver à Colmar, enfermé dans sa chambre, occupé

à rédiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans

gloire, qu'il s'était imposé pour complaire à une princesse, soeur de

Frédéric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye

de Senones, auprès du savant dom Calmet, religieux d'une érudition

immense et indigeste, mais d'un caractère naïf et tolérant, qui

plaisait beaucoup à Voltaire. Le poëte et l'homme de cour y mena la

vie d'un bénédictin, mangeant au réfectoire des moines, assistant aux

offices, veillant dans la bibliothèque; ce fut là surtout qu'il

étudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et

théologiques qui donnèrent plus tard à ses controverses religieuses

les armes de l'érudition la plus inattendue dans un écrivain laïque.

Pendant cette hésitation et ces études, madame Denys, sa nièce, était

allée à Paris arranger les affaires de son oncle et déménager son

établissement de la rue Traversière. Elle revint en Alsace à la fin de

l'été; l'oncle et la nièce prirent alors ensemble la route de la

Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait à

l'imagination du philosophe et du poëte. Genève lui offrait à la fois

en perspective les avantages d'une ville lettrée et l'indépendance

d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'Église.

L'accueil enthousiaste qu'il reçut en passant à Lyon et la beauté des

rives de la Saône et du Rhône le retinrent quelques semaines dans

cette capitale du commerce français. Il parut chercher une habitation

dans le voisinage; mais la froideur de l'archevêque de Lyon, autrefois

son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un

clergé menaçant dans une ville fanatique, le forcèrent à renoncer à ce

périlleux séjour. Il poursuivit sa route vers Genève. L'aspect de

cette vallée de Cachemire de l'Occident éblouit ses regards, peu

habitués jusque-là, par les plaines de la Beauce ou par les sables de

la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son âme s'éleva

à la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui

parurent les degrés de l'enthousiasme et les remparts de la liberté.

Il se hâta d'acquérir viagèrement, aux portes de Genève, une maison de

campagne appelée les Délices. Le Rhône, en s'échappant du lac, en

baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les

jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient

l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac,

semblable à une mer intérieure, en étend jusqu'au Valais les derniers

plans. Frappé de cette vue, il éprouva plus qu'il n'avait éprouvé

jusque-là la poésie de la nature inanimée. Il chanta son lac dans des

vers inspirés où le génie du paysage et le génie de la liberté se

confondaient pour exalter son âme au-dessus d'elle-même. Les Alpes,

les flots, la liberté helvétique glorieusement reconquise et sagement

conservée par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui

révélèrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-là dans ses odes.

Peu de temps après son installation aux Délices, il acheta en toute

propriété la terre de _Ferney_, qui a donné son nom à son long exil

loin de Paris. Ferney, petit village rapproché de Versoy, sur les

rives du lac, était un territoire français du petit pays de Gex,

extrême frontière qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex,

par ses prairies au territoire de Genève, par ses bois au territoire

de Berne, par le lac à la Savoie, au Valais, à Lausanne, au gré de cet

hôte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti à temps d'un

danger de persécution, soit du côté de Paris, soit du côté de Genève,

soit du côté de l'aristocratie de Berne, il pouvait échapper en une

heure à toutes les embûches ou à toutes les oppressions.

Cette considération l'attacha à Ferney; il y bâtit un château sans

faste, mais élégant; il y construisit une église pour l'usage des

habitants catholiques, avec cette inscription équivoque qui confessait

le _théiste_ dans l'oeuvre du citoyen: _À Dieu par Voltaire_.

Il y appela de Genève et des villes voisines des familles d'ouvriers

horlogers, auxquels il fournit libéralement des maisons, des capitaux,

des matières premières, pour exercer leur industrie sous ses auspices.

Ferney devint la petite colonie de la tolérance, de l'agriculture et

de l'industrie rurale. Il rêvait une ville future de son nom.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 86 / 188 题