Frédéric II, l'ami de Voltaire, venait de monter du cachot au trône;
la France avait intérêt à l'attirer dans son alliance. Voltaire
s'offrit pour porter au jeune roi des paroles secrètes de paix.
Voltaire échoua dans sa négociation, mais il y montra un talent de
rédaction diplomatique qui le fit remarquer du roi, de madame de
Pompadour, sa favorite, et des ministres. Il écrivit plusieurs
manifestes sous leur dictée. Ses connaissances et son style décoraient
leur faiblesse politique. Il aspirait vivement alors à un rôle
diplomatique, auquel ses antécédents l'avaient préparé. Il fut écarté
par les préventions du jeune roi Louis XV et par la jalousie de ses
maîtres. Quelques complaisances poétiques pour madame de Pompadour,
pour la cour, pour le Dauphin, lui valurent la place de gentilhomme de
la chambre du roi, d'historiographe, d'académicien, et une pension du
roi. Il méprisait ces vanités, mais il les briguait comme une garantie
contre les persécutions de ses ennemis. Sa faveur, cependant, n'alla
jamais plus loin que l'antichambre du roi et le boudoir de la favorite
de Louis XV. Ce roi voulait bien une corruption, mais il ne voulait
pas une philosophie. Il n'adressa jamais la parole à son chambellan;
son esprit tout sensuel ne s'élevait pas à la hauteur d'une idée, il
n'aimait de la royauté que ses vices, une réforme aurait dégradé le
trône à ses yeux. Les courtisans de la vérité, qu'on appelle les
philosophes, ne pouvaient avoir qu'une place avilie et peu sûre à sa
cour. Madame de Pompadour elle-même sacrifia Voltaire qu'elle aimait à
l'antipathie du roi. Elle protégea au delà de la justice le vieux
poëte tragique Crébillon, talent âpre et sauvage, prétendit l'opposer
à Voltaire pour effacer _Zaïre_, _Mérope_, _Mahomet_ sous l'ombre de
Crébillon. Crébillon, très-supérieur à son compatriote Piron, était de
Dijon; cette ville fournissait ainsi la France d'antagonisme et
d'envie contre un vrai grand homme. Vilain rôle pour une province qui
avait enfanté Bossuet et Buffon. Voltaire sentit vivement l'injure.
Frédéric saisit l'instant du dégoût, l'appela à sa cour. Voltaire y
trouverait, indépendamment de l'amitié d'un roi philosophe, la liberté
de penser, le droit de penser tout haut devant son siècle, les
honneurs de la cour auxquels il n'était pas insensible, une place de
chambellan, une pension de vingt mille francs, un logement dans les
palais du roi et l'intimité d'un homme supérieur à son trône. Voltaire
accepta secrètement ces propositions; il prit congé de la cour de
France comme pour une absence momentanée; on ne lui reprocha rien, on
le laissa partir avec dédain, mais on garda contre lui le profond
ressentiment d'une désertion de Versailles à Berlin.