Il était _grand_ en effet, la grandeur était son nom: _grand_, parce
qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui
ne savait que vociférer et tuer; _grand_, parce qu'il cherchait Dieu
dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint
pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir
et lire le nom de l'Incréé; _grand_, parce qu'il était triste comme
Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la
vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et
soeur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né
profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La
raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort
sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité
d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée.
Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des
larmes. La définition de l'univers, c'est la _douleur d'être né_, qui
contient la douleur de _mourir_. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet
océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est
le supplice de la vie.
Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi
par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est,
elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, _Dieu_; il était
religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.
Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et
par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate
de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait
le démocrate. Ses bassesses, ses oeuvres, ses vulgarités, ses colères,
ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime
par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en
prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût
haineux contre les moeurs de cette race, qui ne sentait alors sa
grandeur qu'en faisant sentir sa _terreur_. Cette haine du vulgaire
faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la
solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates
l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop
d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur
dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il
voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de
la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces
calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit
contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et
terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: _Les pieds lui ont
glissé dans le sang_. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que
descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand.
Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le
haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui
l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de
la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.