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Il lui fallait, cependant, une amie à laquelle il pût offrir, au moins

en apparence, ce culte qu'il avait sans cesse gardé à la beauté et à

l'esprit. Il s'attacha à la plus belle femme du temps, madame

Récamier.

Nous tenons de M. de Genoude, confident alors de madame Récamier et

courtisan de M. de Chateaubriand, quelques détails curieux, dont il

avait été témoin, sur les commencements de cette passion idéale entre

l'écrivain le plus illustre de la France et la beauté la plus célèbre

du siècle. Les rencontres concertées ou accidentelles avaient lieu le

matin de chaque jour, comme celles de Pétrarque avec Laure de Sade,

pendant la messe, dans l'église aristocratique de Saint-Thomas

d'Aquin. M. de Chateaubriand se plaçait derrière le prie-Dieu de

madame Récamier et, dans le moment où le prêtre, élevant l'hostie,

fait courber les fronts des fidèles devant le symbole du sacrifice, il

adressait à demi-voix à sa belle voisine les plus ardentes

déclarations de son admiration et de son amour.

M. de Genoude, qui accompagnait madame Récamier m'assura avoir entendu

souvent de profanes effusions de tendresse, troublant le silence des

saintes cérémonies, et la piété de la femme voilée affectait de ne pas

les entendre.

Ainsi commença cette liaison mystérieuse et platonique, qui ne prévint

pas d'autres légèretés épisodiques de M. de Chateaubriand, mais qui se

convertit en assiduité de vieillesse entre les deux amants toujours

amis.

L'Abbaye-au-Bois, séjour de madame Récamier, devint deux fois par jour

le salon de M. de Chateaubriand: le matin, en tête-à-tête; le soir,

avec un petit nombre d'amis du grand homme.

Bien que M. de Chateaubriand n'eût aucune faveur pour moi, cependant,

dans les Mémoires de sa vie, il me reconnaît en politique une parenté

avec les grands hommes d'État, et en littérature avec les deux noms

immortels de toute poésie antique et moderne, Virgile et Racine. Je

n'ai jamais pu me rendre compte de cette différence entre ses

jugements publics pendant qu'il vivait, et ses jugements confidentiels

et posthumes avec la postérité. Cela tenait peut-être à la

prédilection de madame Récamier pour moi.

«Comment, lui demandait un jour M. Ballanche, son ami, pouvez-vous

concilier votre amitié pour M. de Chateaubriand avec votre affection

pour M. de Lamartine?--C'est, répondit-elle, parce que M. de

Chateaubriand est mon ami, et que M. de Lamartine est mon héros.»

Ce mot est trop flatteur pour que je l'aie oublié, jailli d'une telle

bouche, à une époque surtout où la fortune ne paraissait me préparer

aucun rôle héroïque; mais les femmes ont plus que nous dans leur

coeur la prophétie de nos destinées.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 32 / 188 题