XLIII

Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle

écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:

«Puis-je donc vivre? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs;

ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait

un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour

moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel

tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle

puissance en murera la porte?»

Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de

Chateaubriand, leur apprit son passage à Lyon. Elle rencontra à Milan

M. Bertin, du _Journal des Débats_, qui la conduisit à Florence.

Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut

reçue à Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la

distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à la personne d'une

amie du défenseur de l'Église.

«Un jour, je la menai au Colisée: c'était un de ces jours d'octobre

tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre et alla

s'asseoir sur une pierre en face des autels placés au pourtour de

l'édifice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces

portiques, morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu

tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantes

safranées par l'automne et noyées dans la lumière; la femme expirante

abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu'à l'arène, ses regards qui

quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me

dit: «Allons, j'ai froid!» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha

et ne se releva plus. Me voyant pleurer: «Vous êtes un enfant!

dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?...» Elle me rappela

alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions

quelquefois entretenus, et se mit à pleurer!

«Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelques minutes... Nous

la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes

mains se trouvait appuyée sur son coeur, qui touchait à ses légers

ossements, il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa

chaîne brisée. Ô moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter.

Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha

la tête; quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son

front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le

médecin présenta un miroir et une lumière à sa bouche: le miroir ne

fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile.

Tout était fini!»

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 21 / 188 题