Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle
écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:
«Puis-je donc vivre? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs;
ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait
un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour
moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel
tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle
puissance en murera la porte?»
Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de
Chateaubriand, leur apprit son passage à Lyon. Elle rencontra à Milan
M. Bertin, du _Journal des Débats_, qui la conduisit à Florence.
Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut
reçue à Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la
distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à la personne d'une
amie du défenseur de l'Église.
«Un jour, je la menai au Colisée: c'était un de ces jours d'octobre
tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre et alla
s'asseoir sur une pierre en face des autels placés au pourtour de
l'édifice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces
portiques, morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu
tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantes
safranées par l'automne et noyées dans la lumière; la femme expirante
abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu'à l'arène, ses regards qui
quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me
dit: «Allons, j'ai froid!» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha
et ne se releva plus. Me voyant pleurer: «Vous êtes un enfant!
dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?...» Elle me rappela
alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions
quelquefois entretenus, et se mit à pleurer!
«Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelques minutes... Nous
la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes
mains se trouvait appuyée sur son coeur, qui touchait à ses légers
ossements, il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa
chaîne brisée. Ô moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter.
Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha
la tête; quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son
front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le
médecin présenta un miroir et une lumière à sa bouche: le miroir ne
fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile.
Tout était fini!»