Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces
deux coeurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.
Madame de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de
Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le
repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est
touchante.
«C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres.»
«J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe
éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air.»
C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son
intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.
Madame de Beaumont invita Chateaubriand à venir à Passy pendant la
belle saison. Il accepta; leur liaison se resserra, elle devint
tendresse. Quelle impression ne devaient pas faire à une femme
sensible et malheureuse les paroles qu'avaient entendues Atala, ou les
songes qu'avait rêvés René!
Ce fut le beau temps de Chateaubriand. La Providence semble ainsi
réserver à ses favoris deux femmes providentielles: l'une, à l'entrée
de la vie pour les enivrer d'un premier amour; l'autre, au déclin des
jours pour faire respecter l'intérieur.
«Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet
abri de l'amitié. Nous nous réunissions, au retour de la promenade,
auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le
potager: madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous
asseyions sur un banc; le fils de madame Joubert se roulait à nos
pieds sur la pelouse; cet enfant a déjà disparu. M. Joubert se
promenait à l'écart dans une allée sablée; deux chiens de garde et une
chatte se jouaient autour de nous, tandis que des pigeons roucoulaient
sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué
de l'exil, après avoir passé huit ans dans un abandon profond, excepté
quelques jours promptement écoulés! C'était ordinairement dans ces
soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai
jamais si bien peint qu'alors les déserts du nouveau monde. La nuit,
quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame
de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me
rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître: depuis
que je l'ai perdue, non loin de son tombeau, à Rome, j'ai plusieurs
fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles
qu'elle m'avait nommées; je les ai aperçues brillant au-dessus des
montagnes de la Sabine; le rayon prolongé de ces astres venait frapper
la surface du Tibre. Le lieu où je les ai vus sur les bois de Savigny
et les lieux où je les revoyais, la mobilité de mes destinées, ce
signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir
d'elle, tout cela brisait mon coeur. Par quel miracle l'homme
consent-il à faire ce qu'il fait sur cette terre, lui qui doit
mourir?»