XXXVII

M. de Chateaubriand avait connu M. de Fontanes à Londres; ils y

recevaient l'un et l'autre des secours de Louis XVIII, réfugié à

Hartwell. Ils s'étaient rencontrés, connus, aimés. Fontanes avait

quitté Londres avant M. de Chateaubriand; il avait reçu à Paris

l'auteur de l'_Essai_; il l'avait introduit auprès de ses propres

amis: M. Joubert, qui n'a laissé que des _Pensées_ et qui aurait pu

laisser des oeuvres, mais esprit essentiellement critique, trop

indolent pour rédiger autre chose que des impressions; M. de Bonald,

ingénieux auteur d'écrits contre-révolutionnaires et religieux. M. de

Lamoignon, émigré, rentré avant lui, parent par alliance de sa femme,

née Mudson Lindsay, Anglaise aimable, le reçut discrètement aux

Ternes. De là on le conduisit chez l'ami de M. de Fontanes, M.

Joubert, son premier hôte, resté à jamais son ami.

Quelques littérateurs médiocres qu'il avait connus avant l'émigration,

entre autres Flins des Oliviers, qui travaillait avec Fontanes au

_Mercure de France_, l'admirent parmi eux. Ginguené, ambassadeur de la

République sous le Directoire, le reconnut à peine du haut de son

importance mal évanouie. Chateaubriand fut blessé de cet orgueil et ne

le vit plus.

Fontanes lui tendit la plume et lui proposa d'écrire. Il écrivit avec

légèreté une critique personnelle et amère de madame de Staël, qui lui

en conserva rancune; et, bien que la lettre de Chateaubriand fût

très-faible, elle lui ébaucha sa réputation. Exemple de plus de ce que

peut le journalisme de réaction.

Peu de temps après, il publia _Atala_, dont il avait lu déjà des

fragments à M. de Fontanes, à Londres. La mode, sel des nouveautés,

lui fit un succès fanatique. Les femmes tombaient en délire; M. de

Fontanes, attaché alors aux charmes de madame Bacciochi, se conduisit

en ami sincère et désintéressé, et présenta Chateaubriand à la future

grande-duchesse de Toscane et à Lucien Bonaparte.

«J'étais _contraint_ d'aller dîner chez Lucien, au château du Plessis,

près de Senlis.»

Quelle contrainte! on voit que la flatterie prenait le masque de

l'opposition pour se plaindre, en servant l'ambition prévoyante du

nouveau venu.

Toute cette époque où Chateaubriand est mêlé aux plaisirs, aux fêtes,

aux intrigues de la famille Bonaparte, aurait besoin d'être publiée.

Elle le fut, mais trop tard, dans des pamphlets amers, pour racheter,

à force d'injures, des excès de caresses. Les Bourbons étaient trop

intéressés à croire à sa constance pour la contester. Leur première

faveur, en 1814, fut de lui pardonner.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 12 / 188 题