Il ne la reconnut pas d'abord. Le médecin et deux gardes la soignaient,
et partout à terre traînaient des seaux pleins de glace et des linges
pleins de sang.
L'eau répandue inondait le parquet; deux bougies brûlaient sur un
meuble; derrière le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant criait,
et, à chacun de ses vagissements, la mère, torturée, essayait un
mouvement, grelottante sous les compresses gelées.
Elle saignait; elle saignait, blessée à mort, tuée par cette naissance.
Toute sa vie coulait; et, malgré la glace, malgré les soins,
l'invincible hémorragie continuait, précipitait son heure dernière.
Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras: elle ne put pas, tant
ils étaient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencèrent
à glisser.
Il s'abattit à genoux près du lit, saisit une main pendante et la baisa
frénétiquement: puis, peu à peu, il s'approcha tout près, tout près du
maigre visage qui tressaillait à son contact. Une des gardes, debout,
une bougie à la main, les éclairait, et le médecin, s'étant reculé,
regardait du fond de la chambre.
Alors d'une voix déjà lointaine, en haletant, elle dit: «Je vais mourir,
mon chéri; promets-moi de rester jusqu'à la fin. Oh! ne me quitte pas
maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!»
Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura:
«Sois tranquille, je vais rester.»
Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle
était oppressée et défaillante. Elle reprit: «C'est à toi, le petit. Je
te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon âme, je te le jure au
moment de mourir. Je n'ai pas aimé d'autre homme que toi... Promets-moi
de ne pas l'abandonner.» Il essayait de prendre encore dans ses bras ce
misérable corps déchiré, vidé de sang. Il balbutia, affolé de remords et
de chagrin: «Je te le jure, je l'élèverai et je l'aimerai. Il ne me
quittera pas.» Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante à lever
sa tête épuisée, elle tendait ses lèvres blanches dans un appel de
baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et
suppliante caresse.
Un peu calmée, elle murmura tout bas: «Apporte-le, que je voie si tu
l'aimes.»
Et il alla chercher l'enfant.
Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit être cessa de
pleurer. Elle murmura: «Ne bouge plus !» Et il ne remua plus. Il resta
là, tenant en sa main brûlante cette main que secouaient des frissons
d'agonie, comme il avait tenu, tout à l'heure, une autre main que
crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait
l'heure, d'un coup d'oeil furtif, guettant l'aiguille qui passait minuit,
puis une heure, puis deux heures.
Le médecin s'était retiré: les deux gardes, après avoir rôdé quelque
temps, d'un pas léger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des
chaises. L'enfant dormait, et la mère, les yeux fermés, semblait se
reposer aussi.
Tout à coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croisés,
elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle
faillit jeter à terre son enfant. Une espèce de râle se glissa dans sa
gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte.
Les gardes accourues déclarèrent: «C'est fini.»
Il regarda une dernière fois cette femme qu'il avait aimée, puis la
pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus,
en habit noir, avec l'enfant dans ses bras.
Après qu'il l'eut laissée seule, sa jeune femme avait attendu, assez
calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point
reparaître, elle était rentrée dans le salon, d'un air indifférent et
tranquille, mais inquiète horriblement. Sa mère, l'apercevant seule,
avait demandé: «Où donc est ton mari?» Et elle avait répondu: «Dans sa
chambre; il va revenir.»
Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua la
lettre et la figure bouleversée de Jacques, et ses craintes d'un
malheur.
On attendit encore. Les invités partirent; seuls, les parents les plus
proches demeuraient. A minuit, on coucha la mariée toute secouée de
sanglots. Sa mère et deux tantes, assises autour du lit, l'écoutaient
pleurer, muettes et désolées... Le père était parti chez le commissaire
de police pour chercher des renseignements.
A cinq heures, un bruit léger glissa dans le corridor; une porte
s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil à un
miaulement de chat courut dans la maison silencieuse.
Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la première,
s'élança, malgré sa mère et ses tantes, enveloppée de son peignoir de
nuit.
Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un
enfant dans ses bras.
Les quatre femmes le regardèrent, effarées; mais Berthe, devenue soudain
téméraire, le coeur crispé d'angoisse, courut à lui: «Qu'y a-t-il?
dites, qu'y a-t-il?»
Il avait l'air fou; il répondit d'une voix saccadée: «Il y a... il y a
... que j'ai un enfant, et que la mère vient de mourir...» Et il
présentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.
Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'étreignant
contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: «La
mère est morte, dites-vous?» Il répondit: «Oui, tout de suite... dans
mes bras... J'avais rompu depuis l'été... Je ne savais rien, moi...
c'est le médecin qui m'a fait venir...»
Alors Berthe murmura: «Eh bien, nous l'élèverons, ce petit.
* * * * *
CONTE DE NOËL
[Illustration de ADRIEN MARIE]
Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix: «Un
souvenir de Noël?... Un souvenir de Noël?...»
Et tout à coup, il s'écria:
--Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de
Noël.
Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à
rien. Et pourtant, j'ai vu un miracle! Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes
propres yeux vu, ce qui s'appelle vu.
En ai-je été fort surpris? non pas; car si je ne crois point à vos
croyances, je crois à la foi, et je sais qu'elle transporte les
montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous indignerais
et je m'exposerais aussi à amoindrir l'effet de mon histoire.
Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas été convaincu et converti
par ce que j'ai vu, j'ai été du moins fort ému, et je vais tâcher de
vous dire la chose naïvement, comme si j'avais une crédulité
d'Auvergnat.
J'étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en
pleine Normandie.
L'hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les
neiges arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les
gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commença.
En une nuit, toute la pleine fut ensevelie.
Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
grands arbres poudrés de frimas, semblaient s'endormir sous
l'accumulation de cette mousse épaisse et légère.
Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux,
par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur
vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs livides et
piquant la neige de leurs grands becs.
On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette
poussière gelée tombant toujours.
Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arrêta. La terre avait
sur le dos un manteau épais de cinq pieds.
Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu
le jour, et, la nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre,
tant le vaste espace était rigoureux, s'étendit sur la nappe unie, dure
et luisante des neiges.
La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées
des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les
minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.
De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs
membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et, parfois, une grosse
branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant la sève
et cassant les fibres.
Les habitations semées ça et là par les champs semblaient éloignées de
cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul,
j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans
cesse à rester enseveli dans quelque creux.
Je m'aperçus bientôt qu'une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un
tel fléau, pensait-on, n'était point naturel. On prétendit qu'on
entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui
passaient.
Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux
émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le
sud. Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une
épouvante envahissait les esprits et on s'attendait à un événement
extraordinaire.
La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d'Épivent, sur
la grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens
manquaient de pain, le forgeron résolut d'aller jusqu'au village. Il
resta quelques heures à causer dans les six maisons qui forment le
centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur
épandue sur la campagne.
Et il se remit en route avant la nuit.
Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf sur la neige;
oui, un oeuf, déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se
pencha, c'était un oeuf en effet. D'où venait-il? Quelle poule avait pu
sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron
s'étonna, ne comprit pas; mais il ramassa l'oeuf et le porta à sa femme.
--Tiens, la maîtresse, v'là un oeuf que j'ai trouvé sur la route!
La femme hocha la tête:--Un oeuf sur la route? Par ce temps-ci, t'es
soûl, bien sûr?
--Mais non, la maîtresse, même qu'il était au pied d'une haie, et encore
chaud, pas gelé. Le v'là, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui
n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dîner.
L'oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron se
mit à raconter ce qu'on disait par la contrée. La femme écoutait, toute
pâle.
--Pour sûr, que j'en ai entendu, des sifflets, l'autre nuit, même qu'ils
semblaient v'nir de la cheminée.
On se mit à table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le mari
étendait du beurre sur son pain, la femme prit l'oeuf et l'examina d'un
oeil méfiant.
--Si y avait qué que chose dans c't'oeuf?
--Que que tu veux qu'y ait?
--J'sais ti, mé?
--Allons, mange-le, et fais pas la bête.
Elle ouvrit l'oeuf. Il était comme tous les oeufs, et bien frais. Elle se
mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le reprenant. Le
mari disait:
--Eh bien! qué goût qu'il a, c't'oeuf?
Elle ne répondait pas, et elle acheva de l'avaler; puis, soudain elle
planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affolés; leva les bras,
les tordit et, convulsée de la tête aux pieds, roula par terre en
poussant des cris horribles.
Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée de
tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions. Le
forgeron, impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.
Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable:
--J'l'ai dans l'corps! J'l'ai dans l'corps!
Je fus appelé le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans
obtenir le moindre résultat. Elle était folle.
Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l'obstacle des hautes
neiges, la nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme: «La
femme au forgeron qu'est possédée!» Et on venait de partout, sans oser
pénétrer dans la maison; on écoutait de loin ses cris affreux poussés
d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une créature humaine.
Le curé du village fut prévenu. C'était un vieux prêtre naïf. Il
accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononça, en
étendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre hommes
maintenaient sur un lit la femme écumante et tordue.
Mais l'esprit ne fut point chassé.
Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.
La veille au matin, le prêtre vint me trouver:
--J'ai envie, dit-il, de faire assister à l'office de cette nuit cette
malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, à l'heure
même où il naquit d'une femme.
Je répondis au curé:
--Je vous approuve absolument, Monsieur l'abbé. Si elle a l'esprit
frappé par la cérémonie sacrée (et rien n'est plus propice à
l'émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède.
Le vieux prêtre murmura:
--Vous n'êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas? Vous
vous chargez de l'amener?
Et je lui promis mon aide.
Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l'église se mit à sonner,
jetant sa voix plaintive à travers l'espace morne, sur l'étendue blanche
et glacée des neiges.
Des êtres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri
d'airain du clocher. La pleine lune éclairait d'une lueur vive et
blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la pâle désolation des
champs.
J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge.
La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit
proprement malgré sa résistance éperdue, et on l'emporta.
L'église était maintenant pleine de monde, illuminée et froide; les
chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la
petite sonnette de l'enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des
fidèles.
J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et
j'attendis le moment que je croyais favorable. Je choisis l'instant qui
suit la communion. Tous les paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur
Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le
prêtre achevait le mystère divin.
Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportèrent la
folle.
Dès qu'elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le choeur en feu et
le tabernacle doré, elle se débattit d'une telle vigueur qu'elle faillit
nous échapper, et elle poussa des clameurs si aiguës qu'un frisson
d'épouvante passa dans l'église; toutes les têtes se relevèrent; des
gens s'enfuirent.
Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispée et tordue en nos mains,
le visage contourné, les yeux fous.
On la traîna jusqu'aux marches du choeur et puis on la tint fortement
accroupie à terre.
Le prêtre s'était levé; il attendait. Dès qu'il la vit arrêtée, il prit
en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche au
milieu, et, s'avançant de quelques pas, il l'éleva de ses deux bras
tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards égarés de la
Démoniaque.
Elle hurlait toujours, l'oeil fixé, tendu sur cet objet rayonnant. Et le
prêtre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une statue.
Et cela dura longtemps, longtemps.
La femme semblait saisie de peur, fascinée; elle contemplait fixement
l'ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers,
et criant toujours, mais d'une voix moins déchirante.
Et cela dura encore longtemps.
On eût dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils étaient
rivés sur l'hostie; et elle ne faisait plus que gémir; et son corps
roidi s'amollissait, s'affaissait. Toute la foule était prosternée le
front par terre. La Possédée maintenant baissait rapidement les
paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante à supporter la
vue de son Dieu. Elle s'était tue. Et puis soudain, je m'aperçus que ses
yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules,
hypnotisée, pardon, vaincue par la contemplation persistante de
l'ostensoir aux rayons d'or, terrassée par le Christ victorieux.
On l'emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l'autel.
L'assistance bouleversée entonna un _Te Deum_ d'actions de grâces.
Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se
réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance.
Voilà, Mesdames, le miracle que j'ai vu. Le docteur Bonenfant se tut,
puis ajouta d'une voix contrariée:--Je n'ai pu refuser de l'attester
par écrit.
* * * * *
LA REINE HORTENSE
[Illustration de MYRBACH]
On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut
jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un officier
qui commande? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse, impérieuse?
Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes domestiques,
poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes chères aux
vieilles filles? Mais elle n'avait pour ces animaux familiers ni
gâteries, ni mots mignards, ni ces puériles tendresses qui semblent
couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui ronronne.
Elle gouvernait ses bêtes avec autorité; elle régnait.
C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à la
voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait toujours
eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques
volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni réplique, ni
hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l'avait
entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier n'importe qui.
Elle disait «Chacun sa part» avec une conviction de fataliste. Elle
n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne croyait guère à
Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la «marchandise à
pleureurs».
Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un petit
jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses habitudes, ne
changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles prenaient vingt
et un ans.
Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses
oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle
enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une
petite boche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied
indifférents.
Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d'employés
dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en temps, on
l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle s'endormait
inévitablement dans ces réunions, et il fallait la réveiller pour
qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de
l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas
aimer les enfants.
Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant, jardinant,
coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison vieillie,
maçonnant même quand il le fallait.
Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an; les Cimme et
les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un herboriste, l'autre
un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants; les Colombel
en possédaient trois: Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans,
Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, étant venu alors qu'il
semblait impossible que sa mère fût encore fécondée.
Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents.
Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à
coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un prêtre
s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour le
jeter dehors.
La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane.
Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le
tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité
dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles.
Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les
Colombel ayant amené le petit Joseph.
Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent
d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur.
Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée, sous une
brûlante tombée de soleil; deux chats, qu'on eût crus morts, étaient
allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les pattes et
la queue tout au long étendues.
Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vêtus de
duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit jardin; et une
grande cage accrochée au mur, couverte de mouron, contenait un peuple
d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de cette chaude matinée de
printemps.
Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient
bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton.
M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours le
premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le
fallait, demanda:
--Eh bien, Céleste, ça ne va donc pas?
La petite bonne gémit à travers ses larmes:--Elle ne me reconnaît
seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin.
Tout le monde se regarda.
Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire un
mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des bandeaux
plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants comme des
brasiers.
Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre, ravagé
par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il prononça
d'un ton sérieux:
--Bigre! il était temps.
Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante située au
rez-de-chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut Colombel qui se
décida le premier, et il entra en se balançant comme un mât de navire,
faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne.
Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche.
Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien.
Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les
mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se fermant sans cesse.
Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme s'ils
eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une intelligence.
Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La figure
anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient fermés.
Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder, sans
dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite bonne
les avait suivis et larmoyait toujours.
A la fin, Cimme demanda:--Qu'est-ce que dit au juste le médecin?
La servante balbutia:--Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a
plus rien à faire.
Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter.
Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans
cette tête de mourante, et ses mains précitaient leur mouvement
singulier.
Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui connaissait
pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce coeur toujours
fermé peut-être?
Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce spectacle.
Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit.
Les deux femmes restaient debout.
La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprit rien
à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms, appelait
tendrement des personnes imaginaires.
«Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien ta
maman, dis, mon enfant? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite soeur
pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu
m'entends? Et je te défends de toucher aux allumettes.»
Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si
elle eût appelé: «Henriette!» Elle attendait un peu, et reprenait: «Dis
à ton père de venir me parler avant d'aller à son bureau.» Et soudain:
«Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon chéri; promets-moi de ne pas
revenir tard. Tu diras à ton chef que je suis malade. Tu comprends qu'il
est dangereux de laisser les enfants seuls quand je suis au lit. Je vais
te faire pour le dîner un plat de riz au sucre. Les petits aiment
beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente!»
Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle n'avait
jamais ri: «Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est barbouillé
avec les confitures, le petit sale. Regarde donc, mon chéri, comme il
est drôle!»