DEUXIÈME PARTIE

I

Huit jours après, un matin, ils se réveillèrent à Paris, comme au sortir

d'un songe. Leur départ, le voyage, les heures écoulées, défilaient

devant eux d'une façon confuse. Le coeur gonflé de tendresse, doucement

ivres, ils ne savaient si leur arrivée était bien réelle, et s'ils ne

dormaient point encore.

Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrés dans la grande

ville bruyante, ils se secouèrent, regardèrent autour d'eux, et se

sourirent. Ils s'occupèrent enfin de leurs bagages et d'une voiture.

Mais cela les étonnait d'agir, et ce fut d'une voix indécise qu'André

cria au cocher l'adresse.

Le fiacre roula; bercés doucement, ils retombèrent à leur molle ivresse.

Ils se contemplaient, perdus dans une pensée douce, ils se trouvaient

beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pâli par

l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait

proféré de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles.

La voiture s'arrêta brusquement; ils sursautèrent. On était arrivé, ils

se mirent à rire.

--Montez,--dit André en désignant un escalier, dans la cour. Il la

suivit, regardant la robe qui dépassait, sous le manteau de voyage.

«Ma femme! c'est ma femme!» répétait-il, et au sentiment délicieux de

l'avoir possédée, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne à jamais, de

l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement

où elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: «Vous voici

chez vous, c'est bien modeste, mais j'espère que vous vous y plairez.»

--Là!--et il introduisit la clef dans la serrure--nous sommes au

premier!

Cela déjà lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au

cinquième. Mais Toinette, habituée à vivre dans une grande maison, ne

prêta aucune attention à cet avantage. Elle s'étonnait même qu'on pût

vivre, tant de locataires ensemble, entassés les uns sur les autres.

Le concierge déposa les malles. André ferma la porte.

--La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous

mangerons dehors, cela vous déplaît-il?

--Mais non!

--Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais...

Et il répéta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit,

étonnée, et s'avança rapidement, par curiosité enfantine; elle ne jeta

qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'André lui plut, mais elle eût

préféré un salon, elle aima la chambre à coucher, dont la grandeur

imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands

cabinets à portes vitrées, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre,

et dans la salle à manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourné

sur elle-même, et déçue:

--Comme c'est petit! s'écria-t-elle.

Timidement, elle regarda André avec regret, et le voyant gêné,

l'embrassa.

--Chère, chérie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement,

voyez-vous, est très grand pour notre budget, et même très grand pour

Paris.

Et il entra dans des détails qui firent hocher la tête à la jeune femme;

elle se résignait, sans être convaincue.

--Bah! fit-elle, ça ne nous empêchera pas d'être heureux?

--Mais viens voir, regarde en détail, est-ce que le papier de ta chambre

te plaît?

--Attends que je me mette à l'aise.

Et tout de suite après, elle alla regarder aux vitres, vit une grande

cour et, sur trois côtés, des murs percés de fenêtres; tout en haut,

s'ouvrait un carré de ciel bleu; en face d'elle, par delà un mur sur

lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de

pauvres gens, noire de suie.

André comprit le regard de la jeune femme.

--Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous?

l'appartement est si avantageux.

Ce n'était pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras

du jeune homme.

--Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles?

--Oui.

--Et ce lit?

--Aussi.

--Cette psyché?

--Oui,--dit-elle en hésitant; elle aurait préféré une armoire à glace.

--J'ai fait de mon mieux, êtes-vous contente?

--Je vous remercie,--dit-elle très bas, car depuis leur mariage, ils se

tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au «vous»

malgré eux, presque aussitôt. C'était leur pudeur mutuelle qui

s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une cérémonie involontaires.

Car telle était la bizarrerie de leur situation, commune à tous les

jeunes mariés: ils ne se connaissaient qu'à peine, et d'autre part, liés

par la possession amoureuse, ils ne pouvaient être plus intimes. De là,

chez eux, un mélange ingénu de chatteries, d'effusions et de réserves

subites, de gênes délicates.

Toinette et André prirent possession de leur appartement, ouvrirent les

armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit à un petit bureau de

laque et écrivit à ses parents, la plume grinçait; lui prit un livre et

le lut, sans intérêt: leur dépaysement ne pouvait de sitôt cesser, il

leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux.

André, en regardant écrire sa femme, goûtait d'avance les plaisirs de

l'intimité, des matins d'été dans la chambre ensoleillée, des soirs

d'hiver, quand pétillerait la flamme.

Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; André désigna l'église:

--Veux-tu entrer?

--Oui.

Devant une des petites chapelles consacrées à la Vierge, elle

s'agenouilla. Debout et en arrière, il la regardait, penchée, le front

dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dégageaient la nuque

fraîche, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu

sa soeur Lucy, prosternée ainsi en de longues prières, lui revenir avec

des yeux d'extase et une clarté sur le visage. Mais Toinette se signa

rapidement, lui prit le bras en souriant.

Frappés par la même idée, ils se rappelaient la messe de leur mariage,

et leurs impressions troubles, en cet instant.

Ils déjeunèrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de

curiosité, elle regardait autour d'elle les couples assis à de petites

tables. Le tumulte de la rue ébranlait les vitres; grisée de couleurs et

de bruits, elle murmura avec étonnement:

--C'est drôle, Paris!

--Préfères-tu Châteaulus?

--Oh non!

La note l'épouvanta.

--Mais on te vole!

--Je le sais bien.

--Refuse de payer!

Il se mit à rire:

--Pour une fois... nous ne dînerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va.

Ils prirent une voiture qui les mena au bois.

André indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite,

regardait les voitures de maître, tournant autour du lac. Pourquoi

était-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de

l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola

en dédaignant les omnibus et les piétons.

De temps en temps, elle désignait à son mari une dame empanachée ou

quelque fille au chignon doré, conduisant un dog-car:

--Connais-tu cette dame?

... comme s'ils eussent été sur le cours d'une ville de province. Les

réponses d'André l'effrayèrent. Personne ne les connaissait. Ils ne

connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence.

--À quoi penses-tu? demanda-t-il.

--À rien.

Car elle pensait à trop de choses à la fois, voyait trouble. Aux images

vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mêlaient l'impression

tourbillonnante du présent, et les évocations précises du passé.

André, déjà las de ce spectacle monotone, avait grand'hâte d'être chez

eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir

moins. Des gens la regardaient; il en était froissé.

--Veux-tu que nous dînions chez nous? Ce sera une économie.

Elle battit des mains:

--C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire!

Ravis à l'idée de cette dînette, courant les magasins, ils entrèrent

dans les plus beaux.

Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises,

des oeufs, une bouteille de Médoc, un pâté fin.

On n'oublia que le pain, André ressortit.

Déjà Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs

couverts, les ravit.

Il n'y avait pas d'eau, André alla emplir une carafe dans la cour.

Ce fut un gracieux dîner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se

rapprochèrent. Les bougies jetaient sur les murs des clartés amies. La

porte, fermée à double tour, les isolait du reste des vivants. Ils

connurent, pour la première fois, avec une intensité décuplée par leur

amour, l'égoïste confort de famille quand, les rideaux tirés, on se

replie en soi-même, laissant passer les heures. Ils mangeaient

lentement, André s'écria:

--Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls?

--Si!

Elle était sincère. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en

elle, comme dans de la cire.

L'heure était douce et pénétrante. Ils inaugurèrent, avec une ivresse

sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mêlaient sur

les meubles et les objets. Désormais tout leur serait commun, jusqu'au

grand lit vierge, caché dans l'ombre des rideaux.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 14 / 34 题