IX

Sautant de wagon, André tomba dans les bras de Crescent, qui le mena

chez son père.

--Tout va bien, répondait-il, j'ai sondé les parents. Quoique leur fille

soit un peu jeune, ils consentiraient à un bon mariage. Nous irons dans

la journée leur rendre visite.

--Et... se doute-t-elle?

--Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles...

Le long des vieilles rues cahoteuses, pavées de cailloux pointus, André,

frappé de la vie morte de Châteaulus, éprouvait un indéfinissable

malaise.

Loin de Paris, agissant si singulièrement, et entré dans l'inconnu, il

s'étonnait, doutant de son identité, se demandant s'il rêvait et si

c'était bien lui, André de Mercy, qui volontairement venait échouer en

ce coin, pour y chercher un bonheur étroit et un amour de province. Puis

il se troublait, pensant:

«Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-être vais-je la

rencontrer tout à coup. Qu'éprouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme

à mon idéal?»

Cela surtout l'inquiétait; car André, comme chacun, portait en lui

l'image d'une femme imaginaire. Cet idéal, fait ordinairement de

réminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de

rêves, s'incarnait pour lui dans l'évocation d'une grande jeune femme

blonde, à la voix musicale et câline; vision si précise, que peintre il

en eût fixé immédiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait,

quels défauts même, ses gestes habituels et tous ses charmes.

Sans doute, en voyant pour la première fois le petit portrait de

Toinette, avait-il trouvé qu'elle différait de son rêve, mais non

absolument. Et peu à peu, sans qu'il s'en doutât, son idéal blond, blanc

et vaporeux, s'était modelé, conformé aux traits vagues et indécis de la

photographie. Mais était-elle ressemblante?--Non, disait les Crescent.

Et il craignait que la jeune fille ne lui plût pas.

La journée lui parut éternelle. Ne sachant comment tromper son

impatience, il écrivit à sa mère quatre pages d'aveux et de tendresses;

jamais il ne s'était montré si expansif et si confiant. Mais cette

lettre, qui l'eût ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre.

Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrêta et sonna

à la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante

ouvrit. Et ils passèrent d'un couloir obscur et frais à une grande pièce

claire. Là, trois femmes qui cousaient se levèrent, saluant Crescent et

regardant avec curiosité l'inconnu.

D'abord André ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage

rose; puis ayant rapidement dévisagé la mère, une femme sèche et brune,

et la soeur aînée, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux,

invinciblement, sur Antoinette Rosin.

Elle ne ressemblait pas à sa photographie!

Elle ne ressemblait pas davantage à l'idéal d'André!

Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui

l'agitaient; et détournant la tête, il se mêla à la conversation, tâcha

de deviner l'âme et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se

décidait, un si grand rôle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il

observait la jeune fille. Ingénue, elle souriait à Crescent, et

regardait, sans savoir ni pressentir rien, André, à la dérobée.

«Elle me trouve laid, absurde!» pensa-t-il, soudain gêné, et il essaya

de sourire, d'être spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter

ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler

en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: «Allez-vous

en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui

parler, lui plaire!»

--Toinette, dit Mme Rosin, sers à ces messieurs des rafraîchissements.

Aidée de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de

l'anisette, courut emplir une carafe à la fontaine.

Les regardant aller et venir, André trouva que l'aînée, Mme Berthe était

belle, et que Toinette était jolie. La jeune veuve avait un port fier et

un air de femme faite. Sa soeur séduisait par sa fraîche jeunesse, sa

santé, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal.

Et André ne pensait plus au choc éprouvé à première vue, se disait: «Il

faut voir, réfléchir!»--En même temps, il sentait que c'était inutile,

tout vu et tout réfléchi déjà, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui

plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme

blonde et séraphique de son rêve, et cette fraîcheur paysanne, cette

ingénuité provinciale!

Tandis que sa soeur offrait un verre à Crescent, elle-même en présenta un

à André. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les

yeux un beau regard franc, coulé par deux yeux bruns. Sa gorge bien

faite se soulevait légèrement. Elle avait tant de bonne grâce simple,

qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fiançailles.

Il prit le verre, gauchement.

Déjà il ne pouvait plus, qu'à grand'peine, détacher ses regards d'elle;

mais Crescent bientôt se levait et l'arrachait à ses premières

impressions. On les invita à diner pour le lendemain.

Dans la rue, André marcha, rêveur, confus de n'avoir pas trouvé une

parole.

--Eh bien? dit son compagnon.

André le regarda, sourit et ne répondit pas.

Ils visitèrent l'église, quelques monuments. Crescent, érudit, donnait

des renseignements, que l'autre distrait, n'écoutait pas. Il songeait à

Toinette.

Il dormit mal et fit des rêves saugrenus.

Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle était laide.

Derrière les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient

l'espionnage. Il devinait sa présence, sa visite chez les Rosin

commentées. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur

ou l'envie. Il était l'étranger, l'ennemi. Il voyait défiler des

dévotes; un livre de messe à la main, elles lui glissaient de côté un

regard renchéri. Les chiens grognaient à son passage. Des gamins sortant

de l'école, le regardèrent avec impudence. Il se mira dans une glace,

craignant que quelque chose en lui fût ridicule. Un gros homme, sur le

trottoir, s'arrêta, les yeux écarquillés. Et trois vieillards qui

gagnaient ensemble, péniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou,

pour le voir, comme de vieux perroquets.

La journée s'écoula avec une lenteur intolérable.

Tout à coup, André qui se tenait à la fenêtre de sa chambre, vît passer

Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un très malhonnête homme l'avait

épousée, rendue malheureuse, et laissée veuve, sans fortune. Rentrée

chez ses parents,--dit Crescent avec un léger embarras,--elle n'y était

pas très bien, souffrait de leur humeur. Le grand-père Rosin, en payant

une pension pour elle, lui assurait le gîte et la table.

Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idolâtrait son

fils, un garçon d'une trentaine d'années, employé dans une maison de

banque. Il avait fait des folies bêtes, et si ses soeurs n'avaient point

de dot, c'est qu'il la leur avait mangée. La mère en prenait son parti.

Le père manquait d'autorité. Le vieux passait pour original; bien qu'il

l'eût peu vu, Crescent en pensait du bien.

En allant dîner, André se sentit mal à l'aise. Sa destinée allait se

décider là. Ferait-il un pas en avant? Son dépaysement s'accroissait.

Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille

étrangère?--Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir

ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses

beaux-parents ne seraient-ils pas les mêmes, pires peut-être, ailleurs?

On les disait honnêtes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit

d'être trop difficile? Enfin, ce dîner ne l'engageait à rien. Il

étudierait, observerait simplement.

Il fut tout surpris, au bout de ces réflexions, coupées de répliques

distraites à Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute

après, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.

--Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.

Et presque aussitôt elle se leva et disparut pour vaquer au dîner.

Crescent causait avec le père, André l'examina. Chauve, gras et blême,

parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux

bleus fixes, et laissait pendre sa lèvre inférieure. Il ne répondait à

une question qu'une minute après, comme si un travail difficile se fût

opéré dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorbé,

surchargé de besogne. Très borné, en réalité, il n'imposait que par sa

tenue soignée, et le masque de sa figure figée. Quand sa femme était là,

il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'être puni.

La présence d'un étranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas

voir André, et presque entièrement tourné vers Crescent, il

l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-père.

--Serviteur!--fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son

grand corps maigre.

--Ma soeur arrive,--dit la veuve en regardant André.

Les yeux du vieillard allèrent dans la même direction, se fixèrent sur

le visage du jeune homme, et le toisèrent de la tête aux pieds, sans

curiosité apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tête, et

muet s'enfonça dans une immobile rêverie.

Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton

relevé, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en méfiait,

seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait guère qu'à elles.

Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui

réduisaient l'altière femme à des silences enragés; quant à son

petit-fils, il ne pouvait le sentir.

Celui-ci justement poussa la porte et entra.

C'était un laid gros petit homme, à paupières bouffies, à mauvaise

bouche, et bedonnant déjà. Il s'avança, poussé par Mme Rosin, qui

s'écriait avec orgueil:

--Guigui! voilà Guigui!

Il salua d'un air maussade et déplut à André. Par bonheur, aussitôt

Antoinette entrait.

Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les

yeux, puis la laissa aller avec un sourire éteint.

Le coeur d'André se mit à battre. Les beaux yeux de Toinette venaient,

subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut près de lui,

troublé, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non à

elle, mais à sa soeur.

Pendant cinq minutes, ils parlèrent de choses banales, de riens, mais un

sourire, un mot leur prêtait un charme infini; André souriait, ravi; il

cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontré, il

étouffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lèvres.

Le dîner fut servi.

Un étalage extraordinaire de plats surprit André; il remarqua que

profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.

Le grand-père s'abstenait: Mme Rosin, ses hôtes servis, réservait de

bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.

On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes

écoutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec

une curiosité enfantine; peut-être cachait-elle ainsi le malaise que lui

causaient les yeux d'André, constamment fixés sur elle.

Il était d'autant plus frappé par le milieu où il se trouvait, qu'il

l'observait pour la première fois. Ses inductions étaient assez justes,

comme il arrive, lorsque pénétrant soudain parmi des étrangers, on prend

garde à des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne

remarquerait pas, huit jours après. À examiner tous les visages,

l'intuition qu'il eut de la manière dont tous ces êtres vivaient, et de

leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.

Seule, livrée à elle-même, ayant vécu éloignée dans un couvent, voyant à

la maison tous les soins et égards aller à son frère, et imprégnée du

plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des

défauts ou des préjugés invétérés, qui rendraient la communion d'idées

difficile, impossible peut-être, entre mari et femme?--Puis sa jeunesse

et son ingénuité plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui

ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des idées

nouvelles?--Si! pensa-t-il.

Et il la regardait toujours, songeant:

«M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis

hier? J'en aurai le coeur net!--puis avec hésitation: «Il me semble que

moi je l'aime, oui, certainement!...»

Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: «Mais oui,

je l'aime! mais oui!»

Et il se dit:

«Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera

aussi!»

Il se tourna vers elle: le nez baissé, elle mangeait des cerises, avec

un petit air sérieux.

André se dit:

«Elle ne m'aime pas.»--Et il se sentit à la fois triste et absurde.

Mais pendant la soirée, il se rapprocha, et s'assit près d'elle.

Toinette fut troublée. Le pied du jeune homme frôlait le sien. Elle

n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa sérénité coutumière.

La visite de la veille l'avait laissée indifférente. Aujourd'hui, prise

par un obscur et indéfinissable intérêt, elle faisait, inconsciemment,

plus attention à lui, à ses paroles, à ses regards. Des choses qu'il

avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas

sollicitait sa curiosité.

Elle entra un peu dans l'âme d'André: il paraissait, malgré sa gaieté

apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait guère aux jeunes

gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus délicat,

mieux élevé. Mais n'était-il pas ironique? Peut-être se moquait-il

d'eux, et d'elle-même? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.

Tout cela, elle le pensait à mesure et confusément, sans rien prévoir,

émue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures,

obstinément; pourquoi? Lui plaisait-elle, à lui? était-ce cela? Oui!

elle le sentit.

«Quelle folie!» pensait-elle.

Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait,

s'élargissaient dans son esprit dormant, que la venue d'André avait

frappé, comme ces grands cercles dans l'eau où une pierre est tombée.

La soirée cependant s'avançait, et André ne lui avait encore rien dit de

net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que

Crescent lui faisait un signe de départ, il s'efforça et dit à la jeune

fille, avec une angoisse puérile:

--Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?

--Oui!--dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et

le droit de dire «non» à un étranger.

--Et,--continua-t-il déconcerté,--vous auriez beaucoup de peine à

quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?

--Mais non!--dit-elle vivement.--Paris me plairait beaucoup...--Mais

subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son

esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la même question. Et le

malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commença de battre, elle

s'attendit à quelque révélation grave, qu'elle eût voulu retarder et

que, cependant, elle était aise d'entendre; voici qu'André, très pâle,

lui disait:

--Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue à

Paris?

--Moi?--fit-elle avec surprise,--je n'y suis jamais allée.

--Et cependant je vous ai vue, regardée et admirée bien souvent. Vous ne

devinez pas? Chez les Crescent.

--Comment donc?--demanda-t-elle, inquiète.

--Dans leur album... votre portrait!...--et il baissa la voix, en la

regardant dans les yeux.

Elle devint toute rose.

--Je l'ai aimé tout de suite; il m'a semblé que celle qu'il représentait

devait être bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans

l'aimer!...

Toinette se taisait, ne sachant que répondre; elle avait jeté un regard

de détresse à sa soeur, assise à l'autre bout de la salle; maintenant,

elle baissait les yeux, et délicieusement troublée, la bouche mi-close,

elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement,

soulevaient son corsage étroit.

André se méprit, se crut dédaigné, et la voix tremblante, malgré son air

enjoué:

--Je ne sais pas,--dit-il,--la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient

peut-être plus vite aux garçons qu'aux filles?

Elle lui jeta un vif regard, et il lui échappa:

--Vous pourriez vous tromper!

Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'éloigna de lui.

On parlait fort; ils écoutèrent: Crescent conviait les Rosin à un

déjeuner à la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir même,

dans la nuit. Les Rosin hésitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas

libre.

Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-père, trop

fatigué.

Crescent et André s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit

était pleine d'étoiles. André serra fortement les mains des deux soeurs;

en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette,

et sans savoir pourquoi il s'éloigna mélancolique. Un doute le

tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils

une comédie d'amabilités? Toinette elle-même?...

«Non! non!--se disait-il, avec un petit sentiment de vanité,--elle ne

sait rien.»

Par une association d'idées involontaire, une réminiscence absurde de

collège lui vint, le mot de César, qui s'implanta, comme une obsession

ironique dans son cerveau:

«Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!»

Et il ne pouvait chasser cette phrase bête.

X

Un beau soleil se leva sur la troisième journée. En homme avisé,

Crescent avait commandé deux voitures. Ses parents et lui montèrent dans

l'une, on combla les vides avec le grand-père Rosin, qui au dernier

moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse

près de lui.

Dans l'autre voiture s'empilèrent M. Rosin, sa femme, ses filles et

André. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.

André était maussade; il avait pour vis-à-vis Mme Rosin, qui lui

emboîtait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet

elle s'inquiéta:

--Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit être bien mal, le

pauvre enfant!

Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indisposé par le

mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lèvre inférieure

et gardait un silence de carpe.

La campagne où l'on allait déjeuner appartenait aux parents de Crescent.

C'était un pavillon d'été, fort simple, à un étage; une immense cuisine

à l'âtre énorme occupait le rez-de-chaussée. Autour, un clos herbeux,

entouré de grands arbres.

Dès l'arrivée, Crescent courut ouvrir les portes et les fenêtres de la

maisonnette. Son père, courbant sa taille voûtée, ramassa du bois mort,

près d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mère, avec une grâce de

petite vieille, allumait le feu, brandissait les poêles. Chacun se

multiplia.

On tira les paniers de provisions entassés dans les voitures. Et le

grand-père Rosin, avec précaution, transportait les bouteilles de vin et

les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tiré de mauvaise grâce

par Alphonse.

Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'André se rencontrèrent. Ils

se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils

riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforçaient de rendre naturel,

et regardaient autour d'eux, craignant d'être devinés.

Ils trouvèrent le déjeuner bien long. Elle allait être à eux, cette

moitié de journée, puis André partirait. Quand reviendrait-il? Si tout

allait à son gré, toutefois il faudrait le temps...

On ne se levait pas de table; grisés par le grand air, les vins, le

repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Déjà, prestement, la

mère Crescent rinçait les couverts et desservait, aidée de son fils. Mme

Rosin, prétextant une migraine, accepta de dormir à l'étage au-dessus,

sur un vieux lit à ramages. Son mari et Alphonse se couchèrent dans

l'herbe. Les deux grands-pères allèrent sur un banc fumer lentement

leurs pipes, côte à côte, au soleil, tandis que les cochers

s'empiffraient, près des chevaux.

Les deux jeunes femmes et André se sauvèrent au fond du clos; Mme

Berthe, en arrière, cueillait des violettes. Toinette et André

poussèrent la clôture et se trouvèrent sur un chemin de mousse, qui

s'enfonçait en se rétrécissant, sous un dôme de verdure inondé de

soleil, jusqu'à un lointain arceau de jour bleu.

Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des

papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur

d'herbes chaudes parfumait la sente.

Ils gardèrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs

fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement

qu'il en fut étonné, André dit:

--Prenez mon bras?

Elle s'appuya sur lui.

Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras,

légèrement, tremblait.

--Je vous aime bien! dit-il.

Après une pause, il reprit avec émotion:

--Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage à la

femme qui consentira à m'épouser. Je suis triste et malheureux; il

faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous

m'aimiez un peu, cela irait facilement?

Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.

--Voulez-vous être ma femme?--dit-il avec douceur.

Elle baissa la tête et d'une voix indistincte:--Je veux bien.

Leur bonheur était si rapide, si facile, qu'ils en furent étonnés.

Doucement il lui passa les bras à la taille et l'embrassa.

Aussitôt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envolées, il

répéta comme un enfant:

--Vous m'aimez? bien vrai?

--Et vous?

--Moi, je vous aime.

Rapprochant leurs têtes, ils mêlèrent leurs regards, et leurs lèvres

s'unirent mollement.

--Oui! je vous aime, répétait André.

Et il sentit que ces mots, si souvent profanés, à cette heure étaient

sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le

désir ou la possession, les Mariette, les Germaine du passé, devinrent

vagues et s'évanouirent, puériles, à côté de la douce et fraîche vierge,

dont l'âme, ingénue encore, serait toute à lui, en même temps que la

beauté neuve de son corps. Ce qu'il éprouvait était sans nom, la joie

d'un arrêt dans le cours des événements, d'une halte brève coupant

l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.

Il s'abandonna à ces sensations ailées, fugitives, délicieuses.

Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son âme s'ouvrit à

un bonheur parfait.

Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la

monotonie du bureau, la pauvreté quotidienne, la vie, tantôt aigre,

tantôt douce, auprès de sa mère, son suicide manqué, tout cela était

vieux, se perdait dans le passé, comme un cauchemar presque oublié.

Alors il éprouva un furieux besoin de vivre. Il dit à Toinette ses

rêves, son espoir, comment leur existence pouvait être gaie, bonne. Il

entra dans les détails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment,

qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitôt il ajouta qu'elle était

tendre, si dévouée. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'être douce

pour elle. Ensuite il parla de lui-même, de souvenirs d'enfance, du

bureau. Il mêla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris,

parce qu'elle acquiesçait à tout.

Mais, tandis qu'il croyait à une communion de leurs âmes, ses pensées à

elle étaient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmurées avec

tendresse, la berçaient comme une musique, mais elle n'en comprenait le

sens que peu et mal. Son passé flottait dans son esprit: des souvenirs

de petite fille, la mort de la grand'mère Rosin, une vieille acariâtre,

le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie,

soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et

comme elle venait souvent pleurer à la maison, les folies d'Alphonse,

des dettes stupides, payées par la dot des filles, la mort du mari de

Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le

cours, visites cancanières, jours monotones coulés sans trop d'ennui,

dans l'attente de l'avenir, jusqu'à hier, où l'inconnu avait surgi. Et

elle regardait André, l'examinant, dans l'ingénuité de son jeune coeur,

avec une inquiète curiosité.

Il pensait:

«C'est la femme qu'il me faut, dévouée, résignée.

Toinette n'y songeait guère. Peut-être serait-elle tout cela si la vie

l'exigeait, mais en attendant, elle rêvait un avenir chimérique, fait de

surprises agréables, et où se mêlaient le plaisir de porter des chapeaux

de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement à soi.

André rêvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait à

une amie de couvent, mariée l'an passé, et qui avait reçu de beaux

bijoux. Elle n'osa en parler.

Si loin l'un de l'autre par leurs pensées, leur éducation, leur

caractère, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts, cependant

ils étaient près, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.

Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur

l'embrassa; elles se comprirent.

Ils regagnèrent les voitures, attristés de rentrer sous la surveillance

indifférente des parents. Mais la mère exigea qu'Alphonse montât dans la

même voiture qu'elle. Toinette et André grimpèrent vite dans l'autre, et

le grand-père Rosin aussi.

C'était une joie inattendue. Ils se regardèrent malicieusement. Au bout

de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitôt, ils

entrelacèrent leurs mains; leurs genoux se frôlaient. Ils parlaient bas.

Le soir fraîchissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne

souhaitaient rien, sinon que le trajet durât longtemps, ainsi. Mais

bientôt parurent les premières maisons de la ville.

Comme on arrivait, le grand-père leva la tête, et regarda les mains

unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dégagèrent leurs doigts,

mais déjà il avait refermé les yeux, et ils préférèrent croire qu'il

n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errât sur ses vieilles lèvres.

En descendant de voiture, les Rosin, à leur tour, insistèrent pour

garder Crescent et André à dîner; c'était impossible, les préparatifs du

départ n'étant point faits. Ils offrirent alors de conduire à dix

heures, à la gare, André, qui accepta.

Rentré chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse

hospitalité, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dîna mal et

attendit l'heure. On sonna à la porte.

Mme Berthe et sa soeur entrèrent, suivies du père. Mme Rosin était restée

à la maison.

Sur le quai de la gare, dans la nuit très sombre, tandis qu'appuyé sur

le bras de sa fille aînée, M. Rosin, habitué à se coucher tôt, marchait

d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et

d'une lèvre démesurés, Toinette et André se tenant par le bras, se

promenaient lentement, le coeur serré. Crescent à l'écart, pensif,

regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.

André eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas à

Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dîné,

tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gênant, se retirant

presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant

Toinette:

--Je vous devrai mon bonheur, dit-il.

Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire

quelque regret peut-être. Si ces jeunes gens n'étaient pas heureux, plus

tard?... Ce sentiment lui étant une souffrance, il répondit, là où André

attendait toute autre parole:

--Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!

André y courut.

En l'attendant, Crescent et Toinette, côte à côte, se taisaient, par une

gêne inconsciente. La nuit était fraîche, des rumeurs confuses couraient

dans la campagne. Pénétrés par la mélancolie de cette séparation, ils

éprouvèrent la même inquiétude, sans se l'avouer. André reviendrait-il?

N'était-ce pas un caprice? un engoûment de sa part? Personne ne

l'influencerait-il?

Il reparut, avec un bon sourire.

Un quart d'heure après, le train gronda, siffla, s'arrêta brusquement.

André serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'étreignant bien

fort, puis il sauta dans un compartiment; le train, à un appel de

cloche, siffla, s'ébranla lentement, accéléra sa marche. On ne vit plus

que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'éteignirent,

tout bruit mourut, André était loin.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 12 / 34 题