C'est à elle que La Fontaine a dédié la 23e fable de son livre 12.]

[Note 126: Recourons uns fois de plus à Mademoiselle (t. 3, p.

297): «Cette affaire (de la cassette des lettres prise chez l'abbé

Fouquet) se passa un peu devant que je revinsse à la cour (1658). Deux

ou trois mois après, madame de Brienne alla avec madame de Châtillon à

la Miséricorde, qui est un couvent du faubourg Saint-Germain. Elles

étoient au parloir, et madame Fouquet, la mère, y vint avec l'abbé.

Madame de Châtillon dit à madame de Brienne: «Ah! ma bonne, que

vois-je? quoi! cet homme devant moi!» Madame de Brienne et la Mère de

la Miséricorde lui dirent: «Songez que vous êtes chrétienne et qu'il

faut tout mettre aux pieds de Jésus-Christ.» La Mère de la Miséricorde

s'écria: «Au nom de Jésus, mon enfant, au nom de Jésus, regardez-le en

pitié!»

Au nom de Jésus, je crois pouvoir affirmer que la Mère de la

Miséricorde faisoit là un métier auquel on donne un vilain nom.

M. Henri Bordier (_Les Eglises et les Monastères de Paris_) ne cite

qu'un ancien couvent qui porte le nom de la Miséricorde: les

Hospitalières de la rue Mouffetard (p. 81), établies en 1656 pour

secourir les femmes pauvres.]

[Note 127: Mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières sont les

soeurs du maréchal de Grammont. Le comte de Grammont (_Mém._, ch.

12) se fait dire par son frère: «La Saint-Chaumont, qui n'a pas, à

beaucoup près, le jugement aussi merveilleux qu'elle se l'imagine...»

Elle servit son neveu Guiche dans son intrigue avec Madame (_Lettres

de Madame_, 30 septembre 1718). Elle étoit gouvernante des enfants de

Monsieur (La Fare), et avoit été, pour cette place, en concurrence

avec madame de Motteville (t. 5, p. 158; 1661). «La cabale favorite du

roi, composée de la comtesse de Soissons et de Fouilloux, fille de la

reine-mère, confidente et amie de cette princesse», la soutint. Elle

fut aussi demandée par Monsieur, grâce aux manoeuvres de

mademoiselle Chemerault, qu'il aimoit alors.

«_Sinaïde_ (Somaize, t. 1, p. 223) est une prétieuse fort spirituelle

et fort sage, et qui écrit fort poliment en prose.»]

[Note 128: Continuons l'histoire: «Cependant le prince de Condé ne

fit plus en France la même figure qu'il y avoit fait autrefois. Bien

loin de le voir mêlé dans les affaires, agissant par luy-même et se

rendant considérable par son crédit, nous ne le verrons plus que dans

une continuelle dépendance. Sur quoy l'on rapporte que, la duchesse de

Châtillon ayant fait des reproches à ce prince du peu de soins qu'il

prenoit de faire valoir son autorité, et luy ayant remontré qu'étant

prince du sang, il devoit tenir le rang qui étoit dû à sa dignité, ce

prince luy répondit: «Madame, je n'ignore pas ce que vous venez de me

représenter, et, assurément, je n'ay pas besoin qu'on m'invite à faire

valoir l'autorité qui est due à ma naissance. J'y serois assez porté

moi-même, si le roy étoit moins jaloux de son pouvoir et moins heureux

qu'il n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son humeur comme

je la connois, vous me parleriez d'une autre manière que vous ne

faites.» (Pierre Coste, p. 251.)

Cela fut dit en 1660; mais le temps étoit passé des aventures

politiques, et madame de Châtillon dut bientôt se résigner à devenir

madame de Meckelbourg.

En 1680 (Sévigné, 12 janvier), «madame de Meckelbourg est logée à la

rue Taranne, où étoit la Marans. Cela ne ressemble guère à l'hôtel de

Longueville.»

En 1692, Abraham du Pradel (_le Livre commode_) la loge près de

Saint-Roch et lui donne le titre de _dame curieuse_, c'est-à-dire de

collectionneuse, de dame à beaux meubles, à tableaux, à colifichets.

Ce fut là son dernier logement. Lorsqu'elle meurt, Saint-Simon (t. 1,

p. 50). dit qu'elle logeoit dans une des dernières maisons près de la

porte Saint-Honoré.

Elle avoit beaucoup aimé son frère Luxembourg; elle ne lui survécut

pas (Saint-Simon, t. 1, p. 84 et 144).

M. de Meckelbourg étoit mort à La Haye en 1692. Madame de Meckelbourg

étoit restée l'amie de Monsieur (Saint-Simon, _note à Dangeau_, 24

janvier 1695). En mourant elle laissa 4,000,000 encore, près de douze

millions d'aujourd'hui.

«Ah! ne me parlez point de madame de Meckelbourg: je la renonce.

Comment peut-on, par rapport à Dieu et même à l'humanité, garder tant

d'or, tant d'argent, tant de meubles, tant de pierreries, au milieu de

l'extrême misère des pauvres dont on étoit accablé dans ces derniers

momens?» (Sév., 3 février 1695.)]

[Note 129: Quand Vardes meurt (en août 1688), madame de Sévigné

écrit (3 septembre 1688): «Il n'y a plus d'homme à la cour bâti sur ce

modèle-là.» Vardes avoit été le type du gentilhomme de palais royal.

Son père, en 1617, avoit épousé madame de Moret, ancienne maîtresse de

Henri IV (Jacqueline de Bueil, née vers 1580, mère, en 1607, d'Antoine

de Bourbon, comte de Moret, mariée en 1610 à Philippe de Harlay, comte

de Césy).

Vardes s'appeloit René François du Bec Crespin (en Normandie). Je ne

l'aime pas beaucoup, pour ma part: il fut égoïste. Ses amours avec

madame de Roquelaure (Conrart, p. 250), et, plus tard, dans son exil,

avec mademoiselle de Thoiras, qu'il laissa dans l'embarras, ne parlent

pas en sa faveur. Madame de Sévigné (28 juin 1671 et 30 mars 1672) a

parlé de cette dernière liaison: «J'ai horreur de l'inconstance de M.

de Vardes; il a trouvé cette conduite dans le feu de sa passion, sans

aucun sujet que de n'avoir plus d'amour. Cela désespère, mais

j'aimerois encore mieux cette douleur que d'être quittée pour une

autre. Voilà notre vieille querelle. Il y a bien d'autres sujets sur

quoi je n'approuve pas M. de Vardes.»

Vardes avoit épousé Catherine Nicolaï. «Le bruit courut partout qu'il

étoit impuissant, ce qui passoit pour une vérité parmi ceux qui ne le

connoissoient pas particulièrement; mais ceux qui le connoissoient

assuroient qu'il ne l'étoit pas, mais qu'il n'étoit pas fort

vigoureux, et que c'est ce qui avoit donné lieu à ce bruit. Sa femme

soutenoit à sa mère et à tous ses parents que tant s'en falloit que

cela fût, que même il étoit fort vert galant.» (Conrart, p. 252.)

Le mariage eut lieu (V. Loret) le 19 septembre 1656. Mademoiselle de

Nicolaï, fille du premier président de la chambre des comptes et de

Marie Amelot, mourut en 1661.

La fille de Vardes, Marie-Elisabeth du Bec, fut mariée en 1678 à Louis

de Rohan-Chabot.

C'est pour son mariage avec mademoiselle de Nicolaï que Vardes fut si

vigoureusement aidé contre la famille par l'abbé Fouquet et Candale

(Montp., t. 3, p. 76).

Jarzay l'avoit soutenu dans l'intrigue qu'il eut avec madame de La

Roche-Guyon. Veuf, il eut deux fois à refuser mademoiselle de La

Vallière: on la lui offrit avant l'exaltation; on la lui offrit encore

après la chute. Il avoit eu Ninon. Madame de Vardes, morte jeune,

avoit brillé à l'hôtel de Rambouillet (Walck., t. 1, p. 39).

En 1650, Vardes est épris de madame de Lesdiguières (Retz, p. 206); en

1652, il combat dans le parti de la cour et a le poignet cassé à

Etampes (Conrart, p. 74). Tallemant (ch. 355) dit qu'il touchoit une

pension de 6,000 livres pour son beau dévoûment.

De 1655 à 1678 (Daniel, t. 2, p. 312) il fut capitaine de la compagnie

des Cent-Suisses. Ce gentilhomme, si poli au Palais-Royal et au

Louvre, avoit quelque cruauté. Il fait couper le nez à Montandré,

auteur d'un libelle écrit contre madame de Guébriant, sa soeur

(Retz, p. 258); il se bat avec le duc de Saint-Simon pour un procès,

et il est vaincu (Saint-Simon, 1, p. 50).

La _Gazette de France_ le montre, au mariage du roi, «lestement vestu,

à la teste des Cent-Suisses, aussi en habits neufs passementez d'or,

avec la toque de velours ondoyée de belles plumes, marchant, tambours

battant, sous leur enseigne, semée de fleurs de lys d'or.»

Sa faveur étoit grande alors. Il étoit beau (de la tête au moins); il

se crut autorisé à courtiser madame de Conti. Conti l'y prend (Choisy,

p. 627) et l'en dégoûte. Il étoit joueur et ami de Gourville (_Mém. de

Gourville_, p. 529), à qui il raconta l'histoire de la lettre

espagnole. Madame ne l'aimoit pas (Conrart, p. 279); il poussa le

chevalier de Lorraine à l'aimer. Puis vint en effet cette malheureuse

lettre espagnole, imaginée avec Guiche et madame la comtesse de

Soissons, qui les perdit (Montp., t. 4, p. 43).

«Le roi a fait mettre dans la Bastille M. de Vardes; on ne sçait point

le sujet: on dit que c'est à cause de M. Fouquet; mais apparemment

c'est le prétexte de quelque autre chose.» (Guy Patin, 16 décembre

1664.)

«M. de Vardes a été amené d'Aigues-Mortes dans la citadelle de

Montpellier, par ordre du roi, d'où l'on dit qu'il sera conduit à

Paris (31 mars 1665).

(Même lettre.) «Le comte de Guiche a reçu commandement du roi de se

retirer à La Haye (en Hollande), et la comtesse de Soissons n'est pas

bien dans l'esprit du roi à cause de la lettre qui est venue

d'Espagne.»

Vardes alla d'abord à la Bastille, où on courut le voir en procession.

Il n'en étoit pas moins perdu, et l'amitié du roi lui étoit ravie. Il

«avoit une ambition déréglée (Mottev., t. 5, p. 227) et naturellement

étoit artificieux et vain.» On l'envoya dans la citadelle de

Montpellier (La Fare), puis on lui permit de se promener un peu; mais

il resta en exil. Madame de Grignan l'y retrouve, toujours capitaine

en titre des Cents-Suisses (Sévigné, édit. Didot, t. 3, p. 39),

s'occupant de chimie et poursuivant surtout la découverte de l'or

potable (1er juillet 1676). En 1683 il reparut à la cour (Sévigné, 26

mai) vieilli, cassé, mais élégant, roide, poli, reste glacé des grâces

de la Régence, et, plutôt qu'un modèle, un souvenir. Louis XIV fut

clément et doux.

«M. de Vardes est ici plus délicieux que jamais, et joignant les

perfections humaines et la sagesse de l'honnête homme à celle d'un bon

chrétien.» (_Lettre de Corbinelli_, 1er juin 1684.)

Dangeau (21 janvier 1688) montre que de Vardes reconquit presque sa

place perdue dans la faveur. Il meurt le 3 septembre 1688, laissant

40,000 livres de rente à son gendre. Saint-Simon, parlant de son exil

et de son retour, dit: «Il en revint si rouillé qu'il en surprit tout

le monde et conserva toujours du provincial. Le roi ne revint jamais

qu'à l'extérieur, et encore fort médiocre, quoiqu'il lui rendît enfin

un logement et ses entrées.»]

[Note 130: Dans les _Amours de madame de Brancas_, M. d'Olonne,

Jeannin, Paget, reparoîtront. On y verra que, si madame d'Olonne

jouoit des tours à son mari, celui-ci ne se gênoit nullement pour

courir la pretentaine. Il paya sa belle-soeur, madame la maréchale

de La Ferté; il enleva madame de Brancas à Jeannin; il eut une autre

de ses belles-soeurs, la femme de son frère Royan. Ce gros homme, ce

«tonneau», n'étoit donc pas adonné uniquement aux voluptés

culinaires.]

[Note 131: «Dans ce temps-là je fus d'une partie de plaisir à la

campagne qui fit bien du bruit. Je l'écrivis et la montray un an après

à Mme ****, pour lors de mes amies. Elle en fit une histoire à sa

mode, qu'elle fit courir dans le monde quand nous nous brouillâmes;

mais voicy naturellement comme elle se passa:

«Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roy, voulant aller

passer les festes de Pasques à Roissy, qui est une terre à quatre

lieues de Paris, qui luy venoit du coté de sa femme, proposa à

Mancini, neveu du cardinal Mazarin, et à l'abbé le Camus, aumônier du

roy, d'être de la partie, lesquels ne s'en firent pas presser. Deux

jours après qu'ils y furent, le comte de Guiche et Manicamp, l'ayant

appris, les allèrent trouver, et menèrent avec eux le jeune Cavoye,

lieutenant au régiment des gardes. Aussi-tôt qu'ils y furent arrivez,

Mancini et l'abbé s'enfermèrent dans leurs chambres, se défiant des

emportemens du comte de Guiche et de Manicamp; et le lendemain, jour

du vendredy saint, ils en partirent de grand matin et revinrent à

Paris. Quand Vivonne et les autres l'eurent appris, ils proposèrent de

m'envoyer prier de les aller voir. Vivonne m'en écrivit un billet, et

moy, n'ayant alors rien à faire à Paris, je montay à cheval et je les

allay trouver. Je les rencontray qu'ils venoient d'entendre le

service. Un moment après nous envoyâmes à Paris quérir quatre des

petits violons du roy et nous nous mîmes à table. Après dîner nous

allâmes courre un lièvre avec les chiens du Tilloy. Pour moy, qui

n'aime point la chasse, je m'en revins bientôt au logis, où, ayant

trouvé les violons, je me divertis à les entendre. Je n'eus pas pris

ce plaisir une heure durant que je vois entrer dans la cour le comte

de Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son cheval

comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière avec un fouet de

postillon pour le presser. Je courus pour sçavoir ce que c'étoit. Je

trouvay un homme vêtu de noir, assez agé, qui avoit la mine d'un

honnête homme. Il me fit pitié, et, ayant témoigné au comte de Guiche

que je condamnois son procédé, le bon homme prit la parole et me dit

qu'il entendoit raillerie. Je le menay dans la salle, où il me conta

que, s'en retournant à Paris de sa maison de campagne, il avoit

rencontré ces messieurs; que le comte de Guiche, qui l'avoit abordé le

premier, luy ayant demandé qui il étoit, il luy avoit répondu qu'il

étoit le procureur de M. le cardinal, nommé Chantereau; que le comte

de Guiche luy avoit dit: «Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise

de vous avoir rencontré, il y a long-temps que je vous cherchois. J'ay

ouy faire bon récit de votre capacité, et, pour moy, j'ay toûjours

fort aimé la chicanne»; que sur cela il avoit bien veû que c'étoit de

la jeunesse qui vouloit rire, et qu'il avoit pris son parti de ne se

point fâcher. Il me fit cette relation avec la même exactitude qu'il

auroit fait une information. Je luy dis qu'il avoit fait en galant

homme, et je luy fis apporter du vin pendant qu'on faisoit manger de

l'avoine à son cheval. Après cela, il nous quitta fort content de la

compagnie, et particulièrement de moy. Les violons recommencèrent à

jouer jusqu'au souper, que nous passâmes gayement, mais sans débauche.

Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où nous fûmes jusqu'à

minuit. Le samedy nous nous levâmes fort tard, et nous passâmes le

reste de la journée à nous promener dans des calèches. Comme nous

avions impatience de manger de la viande, nous voulûmes faire

médianoche. Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres: nous bûmes

fort, et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes coucher.

Nous étant levez à onze heures du matin le jour de Pâques, nous oüîmes

la messe dans la chapelle du château; nous dînâmes et nous nous en

retournâmes à Paris, où, à l'entrée de la ville, chacun s'en alla de

son côté.

«Nos ennemis et ceux qui, sans haïr, ne laissent pas de couper la

gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils sçavoient qu'un des plus

grands plaisirs qu'ils pouvoient faire au cardinal étoit de luy

fournir des prétextes de ne pas faire du bien à ceux à qui il en

devoit et de se venger de ses ennemis. Ils luy dirent donc la partie

de Roissy, et qu'on y avoit fait mille choses contre le respect qu'on

doit à Dieu et au roy.

«Il avoit des raisons particulières de haïr, de craindre ou de se

défier de tous ces messieurs; pour moy, il eût été bien aise de me

faire une querelle pour me faire perdre, ou du moins pour différer les

récompenses qu'il me devoit. Tout cela fit résoudre le cardinal de se

servir de cet avis aux occasions; et, pour cacher le mal qu'il nous

préparoit sous des apparences d'une justice fort exacte, il commença

par exiler à Brisac Manciny, son neveu, et l'abbé le Camus à Meaux, et

fit courir le bruit qu'il s'étoit fait à Roissy mille impietez, dont

les dévots, disoit-il, avoient fait des plaintes à la reine.

«Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas du

merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui s'étoit fait à

Roissy. Il dit d'abord qu'on y avoit baptisé des grenouilles, et puis

il revint à un cochon de lait; d'autres, qui vouloient rafiner sur

l'invention, disoient qu'on y avoit tué un homme et mangé de sa

cuisse. Enfin, il n'y eut guère d'extravagance à imaginer qui ne fût

dite.» (_Mémoires de Bussy_.)

Pour contrôler Bussy, lisez madame de Motteville (t. 5, p. 6): «La

semaine sainte ensuivant, une troupe de jeunes gens de la cour

allèrent à Roissy pour les jours saints, dont étoient le comte de

Vivonne, gendre de madame de Mesmes, à qui appartenoit la maison;

Mancini, neveu du ministre; Manicamp et quelques autres. Ils furent

accusés d'avoir choisi ce temps-là par dérèglement d'esprit, pour

faire quelques débauches, dont les moindres étoient d'avoir mangé de

la viande le vendredi saint: car on les accusa d'avoir commis de

certaines impiétés indignes non seulement de chrétiens, mais même

d'hommes raisonnables. La reine, qui en fut avertie, en témoigna un

grand ressentiment. Elle exila l'abbé le Camus pour avoir eu commerce

seulement avec des gens si déréglés, quoiqu'il ne fût pas avec eux les

jours que ces choses se passèrent. Le cardinal Mazarin, pour montrer

qu'il ne vouloit pas protéger le crime, voulut punir tous les

complices en la personne de son neveu, qu'il chassa de la cour et de

sa présence; et, après avoir châtié celui-là, il pardonna à tous les

autres, qui en furent quittes pour de sévères réprimandes que le roi

leur fit.»]

[Note 132: Saint-Simon (t. 6, p. 121) lui a consacré trois pages

que nous voudrions lui emprunter. Il ne faut pas le confondre avec

Pierre Camus de Pont-Carré, que madame de Sévigné comptoit au nombre

de ses bons amis. Il étoit frère du premier président de la cour des

Aides et du lieutenant civil du Châtelet, et tous les trois

descendoient d'une famille marchande (V. La Bruyère, t. 2, p. 201),

dont ils firent tout simplement passer l'enseigne (_Au Pélican_) dans

leurs armes.

L'abbé Le Camus fut d'abord très léger. Il s'en repentit, vécut dans

la pratique des devoirs les plus difficiles, et imagina de ne vivre

que de légumes. Innocent XI le prit pour cela en amitié et lui envoya

le chapeau _proprio motu_, sans sollicitation aucune, sans avis, sans

enquête. Le Camus étoit évêque de Grenoble, sur le passage de la

barrette. Contre l'usage, il la prit sans l'aller recevoir à

Versailles: aussi fut-il disgracié à la cour (1689).

«Pendant que le cardinal Le Camus n'étoit qu'aumônier du roi, il

n'étoit pas si grave qu'il l'a été depuis, et se mettoit sur le pied

de faire rire S. M. quand il en trouvoit l'occasion.» (Senecé, _édit.

elzev._, t. 1, p. 317.)

«Etant simple abbé, il argumenta un jour à la Sorbonne avec beaucoup

de chaleur contre cette définition de l'Eglise: _Congregatio fidelium

sub uno capite_; car, disoit-il, à chaque vacance du Saint-Siége, il

n'y auroit plus d'Eglise.

«Le cardinal Le Camus et le dernier archevêque de Vienne, du nom de

Villars, dînant un jour ensemble dans un lieu du diocèse de Grenoble

où ils s'étoient rencontrés, l'archevêque dit au cardinal: Eh!

Monseigneur, mangerez-vous toujours de ces méchantes racines? Et le

cardinal répondit: Monsieur, vous les trouveriez bonnes si elles vous

avoient aidé à devenir cardinal.» (Amelot de la Houssaye, t. 2, p.

30.)

Madame de Sévigné disoit de lui: «C'est l'homme du monde dont j'ai les

plus grandes idées (15 mai 1691.) La Fontaine (épître 26) fait

également son éloge:

Je ne me donne point ici pour un oracle;

Et, sans chercher si loin, Grenoble en possède un.

Il sait notre langue à miracle;

Son esprit est en tout au dessus du commun.

C'est votre cardinal que j'entends.........

On trouve dans le recueil de chansons du comte de Maurepas (manuscrits

de la Bibliothèque nationale) la chanson suivante au sujet de la

nomination de Le Camus au cardinalat; elle est accompagnée d'un

commentaire: «Etienne Le Camus, évesque de Grenoble, très débauché du

tems qu'il étoit aumônier du roy Louis XIV, comme on verra par la

suite, prit tout d'un coup l'esprit de pénitence dès qu'il fut

évesque. Il vescut d'une manière très austère et très singulière, car

il ne se contenta pas d'une résidence exacte et d'une application

infinie dans le gouvernement de son diocèse; il preschoit outre cela

continuellement. Il ne vivoit que de légumes, il mangeoit avec ses

domestiques dans un réfectoire; ses gens ne le voyoient coucher ny se

lever, de manière que plusieurs personnes croyoient qu'il couchoit sur

la dure; enfin l'extérieur de ce prélat ne montroit que la pénitence

et l'austérité. Cependant les spéculatifs jugeoient autrement de

l'intérieur, et l'on étoit persuadé que l'amour de Dieu et la crainte

de son jugement avoient moins de part à cette manière de vivre que la

vanité et l'ambition. Ce qui arriva par la suite augmenta ces

soupçons, car, le pape Innocent XI l'ayant fait cardinal, au mois de

septembre 1686, sans qu'il eût paru être appuyé d'aucune protection à

Rome, et étant même brouillé avec la cour de France parcequ'il étoit

janséniste, il n'y eut plus lieu de douter qu'il n'eût des

intelligences particulières avec Sa Sainteté et ses ministres; l'on ne

doutoit même pas que ce fût aux dépens du roy, qui avoit pour lors de

grandes affaires avec la cour de Rome.»

L'éminentissime Camus

A si bien dit ses _oremus_

Qu'il est au comble de la gloire.

Les Vivonnes et les Bussy

Sont chargés d'en faire l'histoire

Et s'informer partout ici,

Pour lui donner un nom plus noble,

S'il est cardinal de Grenoble,

Ou bien cardinal de Roissy.

L'histoire à laquelle il est fait allusion dans cette chanson se

trouve ainsi rapportée dans le même recueil:

«Le cardinal Le Camus, lors aumônier du roy, fut passer la semaine

sainte à Roissy, maison de M. de Vivonne; avec lui le comte de Bussy,

Philippe de Mancini, duc de Nevers, de Longueval, comte de Manicamp,

et plusieurs autres débauchés. Ils y mangèrent de la viande, et, avec

une impiété horrible, ils y baptisèrent un cochon de lait avec les

cérémonies de l'Eglise et le nommèrent _Carpe_. On prétend même que

l'abbé Le Camus, qui étoit alors ecclésiastique, fit cette belle

cérémonie.»

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 105 / 108 题