LETTRE.

_Vous ne sçavez pas un nouvel amant de madame d'Olonne que j'ai

découvert? Mais quel nouvel amant, bon Dieu! un amant bien traité, un

rival domestique! Il n'y a plus moyen de souffrir. C'est d'Olonne que

je viens de surprendre sur les genoux de sa femme, qui recevait mille

caresses de cette infidèle._

_Je penserois n'être pas malheureux

Si la beauté dont je suis amoureux

Pouvoit enfin se tenir satisfaite

De mille amans avec un favory;

Mais j'enrage que la coquette

Aime encor jusqu'à son mari._

_Car enfin, mon cher, il n'est pas mari: il a toutes les douceurs des

amants, il reçoit d'autres caresses que celles que fait faire le

devoir, et il les reçoit de jour, qui n'a jamais été que le temps des

amans._

Le lendemain, le comte de Guiche, étant retourné chez madame d'Olonne,

laissa pour une autre fois les reproches qu'il avoit à faire sur son

mari, et ne voulut pour ce coup parler que de l'abbé Foucquet. Madame

d'Olonne, qui étoit remplie de considération quand il falloit perdre

un amant, non pas tant pour la crainte de son dépit que parcequ'elle

en ôtoit le nombre, dit au comte de Guiche qu'il étoit le maître de sa

conduite, qu'il pouvoit lui prescrire telle manière de vie qu'il lui

plairoit; que, si l'abbé lui donnoit de l'ombrage, non seulement elle

ne le verroit plus, mais qu'il seroit témoin, s'il vouloit, de quel

air elle lui parleroit. Le comte, qui n'eût jamais osé lui demander un

si grand sacrifice, accepta les offres qu'elle lui en fit. Le

rendez-vous se prit chez Craf pour le lendemain, où madame d'Olonne,

seule avec le comte et l'abbé, parla ainsi à ce dernier, après avoir

tout concerté la veille. «Je vous ai prié, Monsieur l'abbé, de vous

trouver ici pour vous dire, en présence de monsieur le comte de

Guiche, que je n'aime et que je ne puis jamais aimer personne que lui.

Nous avons tous deux été bien aises que vous le sçussiez, afin que

vous n'en prétendiez cause d'ignorance. Ce n'est pas, je l'avoue, que

vous ayez pris jusqu'ici d'autre parti avec moi que celui d'ami, mais

comme vous n'y entendez pas finesse, peut-être que vous n'avez pas

pris garde que vos visites étoient un peu trop fréquentes, et vous

sçavez que cela ne plaît pas d'ordinaire à un homme aussi amoureux que

l'est monsieur le comte, quelque confiance qu'il ait en sa maîtresse.

Pour moi, je ne veux songer toute ma vie qu'à lui plaire. Je vous ai

voulu faire cette déclaration afin que, sans y penser, vous ne vous

fissiez point de méchantes affaires. Soyez mon ami, j'en serai ravie;

mais le moins que nous pourrons avoir de commerce ensemble ce sera le

meilleur.--Oui, Madame, je vous le promets, lui dit l'abbé; j'entre

fort dans les sentimens de monsieur le comte de Guiche, et j'ai passé

par tous les degrés de la jalousie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que

nous avons traité ce chapitre, lui et moi; je sçais bien ce que je lui

ai promis, et je l'assure que je n'y ai pas contrevenu.--Il est vrai,

interrompit le comte, que je ne sçaurois me plaindre de vous; mais

Madame a fort bien dit, que, comme vous n'aviez aucun dessein,

peut-être vous n'avez cru rien faire contre ce que vous m'avez promis,

et les apparences seulement ont été contre vous.--Eh bien! lui

répliqua l'abbé, à cela ne tienne que vous soyez heureux; je vous

donne parole de ne voir Madame de dessein qu'une fois le mois, car

pour les rencontres je n'en puis répondre; mais c'est à vous à prendre

vos sûretés pour cela.» Après mille civilités de part et d'autre, ils

se séparèrent.

On s'étonnera peut-être que l'abbé souffrît si impatiemment les rivaux

auprès de la duchesse de Châtillon et fût si traitable avec madame

d'Olonne; mais la raison est qu'avec la première il y avoit de

l'amour, et avec l'autre rien que de la débauche, et que le corps peut

souffrir des associés, mais jamais le coeur.

Quelque temps après, d'Olonne, averti de la mauvaise conduite de sa

femme, résolut de l'envoyer à la campagne, tant pour l'empêcher de

faire de nouvelles sottises que pour faire cesser les bruits que sa

présence renouveloit tous les jours. En effet, sitôt qu'elle fut

partie, on ne se souvint plus d'elle, et mille autres copies de madame

d'Olonne, dont Paris est tout plein, firent en peu de temps oublier ce

grand original.

Il arriva même une affaire qui, sans être de la nature de celles de

madame d'Olonne, ne laissa pas de les étouffer pour un temps[131].

Le comte de Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roi, et pour

qui naturellement Sa Majesté avoit de l'inclination, s'étant retiré à

une maison qu'il avoit près de Paris pour passer les fêtes de Pâques

avec deux de ses amis, l'abbé Le Camus[132] et Manchiny, celui-ci

neveu du cardinal, et l'autre un des aumôniers du roi, et y ayant

passé trois ou quatre jours, sinon dans une grande dévotion, au moins

dans des plaisirs fort innocens, le comte de Guiche et Manicamp, qui

s'ennuyoient à Paris, l'allèrent trouver. Sitôt que l'abbé Le Camus

les vit, les connoissant fort emportés, il persuada Manchiny de

retourner à Paris, et que dès le lendemain l'on diroit dans le monde

qu'il s'étoit passé entre eux d'étranges choses; et comme

Manchiny[133], dès le soir même, témoigna ce dessein, Manicamp et le

comte de Guiche proposèrent à Vivonne de prier Bussy de venir passer

deux ou trois jours avec eux, lui disant que celui-là pourroit bien

remplacer les deux autres. Vivonne, en étant demeuré d'accord, écrivit

à Bussy au nom de tous, qu'il étoit prié de quitter pour quelque temps

le tracas du monde pour venir avec eux vaquer avec moins de

distraction aux pensées de l'éternité. Avant que de passer outre, il

est à propos de faire voir ce que c'étoit que Vivonne et Bussy.

_Le portrait de M. le comte de Vivonne._

Le premier avoit de gros yeux bleus à fleur de tête, dont les

prunelles, qui étoient souvent à demi cachées sous les paupières, lui

faisoient des regards languissants contre son intention; il avoit le

nez bien fait, la bouche petite et relevée, le teint beau, les cheveux

blonds dorés et en quantité; véritablement il avoit un peu trop

d'embonpoint. Il avoit l'esprit vif et imaginoit bien, mais il

songeoit trop à être plaisant; il aimoit à dire des équivoques et des

mots de double sens, et, pour se faire plus admirer, il les faisoit

souvent au logis, et les débitoit comme des impromptus dans les

compagnies où il alloit[134]. Il s'attachoit fort vite d'amitié aux

gens sans aucun discernement; mais, qu'il leur trouvât du mérite ou

non, il s'en lassoit encore plus vite. Ce qui faisoit un peu plus

durer son inclination, c'étoit la flatterie; mais qui ne l'eût point

admiré eût eu beau être admirable, il n'en eût pas fait grand estime.

Comme il croyoit qu'une marque de bon esprit étoit la délicatesse pour

tous les ouvrages, il ne trouvoit rien à son gré de tout ce qu'il

voyoit, et d'ordinaire il en jugeoit sans connoissance et sans

fondement. Enfin il étoit tellement aveugle de son propre mérite qu'il

n'en voyoit point en autrui; et, pour parler en Turlupin comme lui, il

avoit beaucoup de suffisance et beaucoup d'insuffisance à la fois. Il

étoit hardi à la guerre et timide en amour; cependant, qui l'eût voulu

croire, il avoit mis à mal toutes les femmes qu'il avoit entreprises;

et la vérité est qu'il avoit échoué auprès de certaines dames qui

jusque là n'avoient refusé personne.

_Portrait de M. de Bussy Rabutin._

Roger de Rabutin, comte de Bussy, mestre de camp de la cavalerie

légère, avoit les yeux grands et doux, la bouche bien faite, le nez

grand, tirant sur l'aquilin, le front avancé, le visage ouvert et la

physionomie heureuse, les cheveux blonds déliés et clairs. Il avoit

dans l'esprit de la délicatesse et de la force, de la gaîté et de

l'enjoûment; il parloit bien, il écrivoit juste et agréablement. Il

étoit né doux; mais les envieux que lui avoit faits son mérite

l'avoient aigri, en sorte qu'il se réjouissoit volontiers avec des

gens qu'il n'aimoit pas. Il étoit bon ami et régulier; il étoit brave

sans ostentation; il aimoit les plaisirs plus que la fortune, mais il

aimoit la gloire plus que les plaisirs; il étoit galant avec toutes

les dames et fort civil, et la familiarité qu'il avoit avec ses

meilleurs amis ne lui faisoit jamais manquer au respect qu'il leur

devoit. Cette manière d'agir faisoit juger qu'il avoit de l'amour pour

elles, et il est certain qu'il en entroit toujours un peu dans toutes

les grandes amitiés qu'il avoit. Il avoit bien servi à la guerre, et

fort long-temps; mais comme, de son siècle, ce n'étoit pas assez pour

parvenir à de grands honneurs que d'avoir de la naissance, de

l'esprit, des services et du courage, avec toutes ces qualités il

étoit demeuré à moitié chemin de sa fortune. Il n'avoit pas eu la

bassesse de flatter les gens en qui le Mazarin, souverain dispensateur

des grâces, avoit créance, ou il n'avoit pas été en état de les lui

arracher en lui faisant peur, comme avoient fait la plupart des

maréchaux de son temps.

Bussy donc, ayant reçu ce billet de Vivonne, monta à cheval aussitôt

et l'alla trouver. Il rencontra ses amis fort disposés à se réjouir,

et lui, qui d'ordinaire ne troubloit point les fêtes, fit que la joie

fut tout à fait complète; et, les abordant: «Je suis bien aise, mes

amis, dit-il, de vous trouver détachés du monde comme vous êtes. Il

faut des grâces particulières de Dieu pour faire son salut. Dans les

embarras des cours, l'ambition, l'envie, la médisance, l'amour et

mille autres passions y portent ordinairement les gens les mieux nés à

des crimes dont ils sont incapables dans des retraites comme celle-ci.

Sauvons-nous donc ensemble, mes amis; et, comme pour être agréables à

Dieu il n'est pas nécessaire de pleurer ni de mourir de faim, rions,

mes chers, et faisons bonne chère.» Ce sentiment-là étant généralement

approuvé, on se prépara pour la chasse l'après-dînée, et l'on mit

ordre d'avoir des concerts d'instrumens pour le lendemain. Après avoir

couru quatre ou cinq heures, le lendemain, ces messieurs vinrent

affamés faire le plus grand repas du monde. Le souper étant fini, qui

avoit duré trois heures, pendant lesquelles la compagnie avoit été

dans cette gaîté qui accompagne toujours la bonne conscience, on fit

amener des chevaux pour se promener dans le parc. Ce fut là que ces

quatre amis, se trouvant en liberté, pour s'encourager à mépriser

davantage le monde, proposèrent de médire de tout le genre humain;

mais, un moment après, la réflexion fit dire à Bussy qu'il falloit

excepter leurs bons amis de cette proposition générale. Cet avis ayant

été approuvé, chacun demanda au reste de l'assemblée quartier pour ce

qu'il aimoit. Cela étant fait et le signal donné pour le mépris des

choses d'ici-bas, ces bonnes âmes commencèrent le cantique qui ensuit:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 58 / 108 题