_Vous me désespérez, Madame; mais je vous aime trop pour m'emporter
contre vous. Peut-être que cette manière vous touchera plus le coeur
que les reproches. Cependant il faut que mon ressentiment retombe sur
quelqu'un, et je ne vois personne qui se le soit mieux attiré que la
comtesse. C'est elle assurément qui a embarqué l'abbé Foucquet à
songer à vous; elle est au désespoir que je l'aie quittée. Pour me
faire retourner à elle, ou pour se venger de mon changement, elle me
veut donner un rival qui me chasse ou qui me dégoûte de vous aimer. Je
ne pense pas qu'elle réussisse à l'un ni à l'autre, Madame. Je ne
laisse pas de lui sçavoir le même gré que si l'un et l'autre étoit
arrivé. Aussi se doit-elle attendre que je n'aurai plus d'égards pour
elle, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fasse pour me venger._
Madame d'Olonne, qui n'étoit pas si assurée du comte de Guiche qu'elle
n'appréhendât que la comtesse le pût reprendre, les voulut brouiller
au point qu'il ne pût pas y avoir apparemment de réconciliation entre
eux. Pour cet effet, elle n'eut pas plutôt reçu cette lettre qu'elle
l'envoya à la comtesse. Celle-ci, enragée contre le comte de Guiche,
manda à Vineuil de la venir trouver. «Je vous ai envoyé quérir pour
vous dire que votre ami est un fou et un impertinent avec qui je ne
veux plus avoir de commerce. Voyez la lettre qu'il vient d'écrire à
madame d'Olonne! Il se plaint que je pousse l'abbé Foucquet à
s'embarquer avec sa maîtresse, et ne se souvient pas qu'il m'a dit
qu'il ne songeoit plus à elle.--Je vous demande pardon pour lui,
répondit Vineuil; excusez un pauvre amant qui, parcequ'on lui veut
ôter sa maîtresse, ne sçait plus ce qu'il fait ni à qui s'en prendre.
Sitôt que je l'aurai fait revenir à lui, il viendra se jeter à vos
pieds.» Après quelques autres discours, Vineuil sortit, et une heure
après rentra avec le comte de Guiche, qui dit tant de choses à la
comtesse qu'elle lui promit de ne se souvenir plus de sa brutalité. Le
lendemain le comte, qui avoit résolu de parler à l'abbé, l'alla
trouver, et, l'ayant tiré à part: «Si nous avions tous deux commencé
en même temps, lui dit-il, d'être amoureux de madame d'Olonne, il
seroit ridicule de trouver étrange que vous me la disputassiez. Aussi
ne le ferois-je pas, et je la laisserois décider elle-même par ses
faveurs de la bonne fortune de l'un ou de l'autre. Mais que vous me
veniez troubler dans une affaire où je suis engagé long-temps avant
vous, vous voulez bien que je vous dise que cela n'est pas honnête, et
que je vous prie de me laisser en repos auprès de ma maîtresse, sans
me donner d'autres chagrins que ceux qui me viennent de ses
rigueurs.--Je suis ami de madame d'Olonne, répondit l'abbé, et rien
autre chose. Ainsi vous n'avez pas sujet de vous plaindre de moi. Si
je croyois pourtant que le discours que vous me venez de lire eût été
conseillé par des gens qui me voulussent faire des affaires, je vous
déclare que je deviendrois votre rival dès aujourd'hui. Je sais bien
pourquoi je vous parle ainsi, et vous me pouvez bien entendre.» L'abbé
prétendoit parler de Vardes[129], son ennemi mortel et ami du comte.
«Non, répondit le comte, et je ne vous entends point; mais ce que j'ai
à vous dire, c'est que la jalousie m'a conseillé de vous venir prier
de ne m'en donner plus.» L'abbé lui ayant promis, ils se séparèrent
les meilleurs amis du monde. Quelque temps après, celui-ci trouvant
madame d'Olonne en visite, elle le tira en particulier pour lui faire
des confidences de bagatelles. L'abbé aussi, ne sçachant que lui dire,
lui conta l'éclaircissement du comte et de lui. «Je suis bien aise,
lui dit-elle, de voir que vous autres messieurs disposez de moi comme
de votre bien. Me voilà donc maintenant au comte de Guiche, puisque
vous lui avez fait votre déclaration que vous ne prétendiez rien à
moi?--Ah! Madame, répondit l'abbé, je ne vous donne à personne. Si
j'étois en pouvoir de le faire, comme je m'aime mieux que qui que ce
soit, je vous garderois pour moi; mais, sur le soupçon qu'a le comte
de Guiche que j'ai de l'amour pour vous, je lui déclare que je n'y
songe pas, et cela, entre vous et moi, Madame, parceque je me défie de
ma bonne fortune, car...--Non, non, interrompit madame d'Olonne,
n'achevez pas, Monsieur l'abbé, de me parler contre votre pensée; vous
sçavez bien que vous n'êtes pas si malheureux que vous dites.» L'abbé,
se trouvant si pressé, ne put s'empêcher de lui répondre qu'elle le
sçavoit mieux que lui; que, pouvant faire la fortune des rois même, il
croyoit la sienne faite si elle l'en assuroit, et qu'au reste les
paroles qu'il avoit données au comte ne l'empêcheroient pas de l'aimer
quand il verroit quelque apparence d'être aimé. Cette conversation
finit par tant de douceurs de la part de madame d'Olonne que l'abbé
oublia qu'il aimoit encore madame de Châtillon, de sorte qu'il se
résolut de s'embarquer sans inclination avec madame d'Olonne. Il crut
qu'en intéressant le corps par les plaisirs, il pourroit détacher
l'esprit, dont les intérêts sont si mêlés. En effet, madame d'Olonne,
à qui le temps étoit fort cher, ne laissa pas languir l'abbé; mais,
comme leur intelligence ne put pas durer long-temps sans que le comte
s'en aperçût, celui-ci alla chez elle pour lui en faire des plaintes.
Comme il fut à la porte de sa chambre, il ouït qu'on faisoit quelque
bruit. Cela l'obligea d'écouter ce que c'étoit. Il entendit madame
d'Olonne qui disoit mille douceurs à quelqu'un. Sa curiosité
redoublant, il regarda par le trou de la serrure et vit sa maîtresse
faisant des caresses à son mari[130], aussi tendres qu'à un amant.
Cela ne lui en donna pas moins de mépris pour elle. Il s'en retourna
brusquement à son logis, où, ayant pris de l'encre et du papier, il
écrivit ceci à Vineuil: