BILLET.

_Si vous étiez persuadée de mes sentimens, vous comprendriez aisément

qu'on est mal satisfait d'un homme aussi peu soigneux que l'est

Manicamp. Vous allez voir la plus grande querelle du monde si vous n'y

mettez la main. Jugez ce que je sens pour vous, puisque je romps avec

le meilleur de mes amis, sans retour de mon côté; mais, comme il lui

reste encore d'autres assistances, et que vous n'êtes pas si en colère

que moi, j'ai peur qu'il ne me force de lui pardonner par votre

entremise._

Manicamp alla chercher partout la comtesse, et l'ayant enfin trouvée

chez madame de Bonnelle[50] qui jouoit: «Je porte le bonheur, Madame,

aux gens que j'approche», lui dit-il, et, s'étant mis auprès d'elle,

il lui fourra finement dans sa poche la lettre de son ami et sortit.

Quelque temps après, la comtesse s'étant retirée chez elle, le jeu

fini, trouva, en prenant son mouchoir, la lettre du comte de Guiche,

cachetée et sans dessus. Si elle eût songé à ce que ce pouvoit être,

elle ne l'eût pas ouverte; mais, de peur d'être obligée de ne la pas

ouvrir, elle n'y voulut pas songer, et l'ouvrit brusquement, sans

faire la moindre réflexion. Toute la vivacité de la comtesse ne lui

put faire imaginer ce que lui vouloit dire le comte de Guiche sur le

sujet du mécontentement qu'il témoignoit avoir contre Manicamp, de

sorte qu'elle commanda à un de ses gens de lui aller dire le lendemain

qu'il la vînt voir, résolue de le gronder de la lettre qu'il lui avoit

donné du comte de Guiche, et de lui défendre de s'en charger à

l'avenir. Comme il entra dedans la chambre le lendemain, sa curiosité

lui fit oublier sa colère. «Eh bien! lui dit-elle, apprenez-moi votre

brouillerie avec votre ami.--C'est, Madame, lui dit-il, qu'avant-hier

je vous en apportois une lettre, et je la perdis; il est enragé contre

moi. Je ne sçais que lui dire, car j'ai tort.» La comtesse craignant

que cette lettre perdue fût retrouvée par quelqu'un qui fît une

histoire d'elle qui réjouît le public: «Allez, lui dit-elle, la

chercher par tout, et ne revenez pas que vous ne me la rapportiez.»

Manicamp sortit aussitôt, et revint le soir lui dire qu'il n'avoit

rien trouvé, que le comte de Guiche ne le vouloit plus voir, et qu'il

venoit la supplier de les remettre bien ensemble.--Je le ferai,

dit-elle, quoi que vous ne le méritiez pas. J'irai demain chez

mademoiselle Cornuel[51]; dites à votre ami qu'il s'y trouve.--Je n'ai

plus de commerce avec lui, dit Manicamp, et rien ne le peut radoucir

pour moi qu'un billet de votre part.--Moi, écrire au comte de Guiche!

reprit la comtesse; vous êtes fort plaisant de me proposer

cela!--Quoique nous soyons brouillés, Madame, répondit Manicamp, je ne

sçaurois m'empêcher de vous dire encore qu'il mérite bien cette grâce;

ne le regardez pas en ce rencontre, donnez ce billet à l'amitié que

vous avez pour moi, et je vous promets, quand il aura fait son effet,

que je vous le remettrai entre les mains. La comtesse, lui ayant fait

donner sa parole que le lendemain il lui rapporteroit son billet,

écrivit ainsi:

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 35 / 108 题