_Je m'étois déjà bien aperçue que vous aviez de l'esprit par les
conversations que j'ai eues avec vous; mais je ne savois pas encore
que vous écrivissiez si bien que vous faites. Je n'ay rien vu de si
joli que votre lettre; je serai ravie d'en avoir souvent de
semblables, et ce pendant je serai bien aise de vous entretenir ce
soir à six heures._
Paget ne manqua pas au rendez-vous, et s'y trouva en habit décent,
c'est-à-dire avec son sac et ses quilles. Quentine, l'ayant introduit
dans le cabinet de sa maîtresse, les laissa seuls. «Voilà, lui dit-il,
Madame, lui montrant ce qu'il portoit, ce qui ne se trouve pas tous
les jours; voulez-vous le recevoir?--Je le veux bien, dit madame
d'Olonne; mais cela nous amusera.» Ayant donc compté les deux mille
pistoles dont ils étoient convenus, elle les enferma dans une
cassette. Se mettant auprès de lui sur un petit lit de repos, qui ne
lui en servit pas long-temps: «Personne, lui dit-elle, Monsieur,
n'écrit en France comme vous. Ce que je vous vais dire n'est pas pour
faire le bel esprit; mais il est certain que je trouve peu de gens qui
en aient tant que vous. La plupart ne vous disent que des sottises,
et, quand ils vous veulent écrire des lettres tendres, ils pensent
avoir bien rencontré de nous dire qu'ils nous adorent, qu'ils vont
mourir si vous ne les aimez, et que, si vous leur faites cette grâce,
ils vous serviront toute leur vie. On a bien affaire de leurs
services.--Je suis ravi, dit Paget, que mes lettres vous plaisent. Je
ne dirois pas ceci ailleurs, mais à vous, Madame, je ne vous en ferai
pas la petite bouche, ni de façon: mes lettres ne me coûtent
rien.--Voilà, répondit-elle, ce qui est difficile à croire; il faut
donc que vous ayez un fort grand fonds.» Après quelques autres
discours, que l'amour interrompit deux ou trois fois, ils convinrent
d'une autre entrevue, et à celle-là d'une autre: de sorte que ces deux
mille pistoles valurent à Paget trois rendez-vous.
Mais madame d'Olonne, se voulant prévaloir de l'amour de ce bourgeois
et de son bien, le pria, à la quatrième visite, de recommencer à lui
écrire de ces billets galans comme celui qu'elle avoit reçu de lui;
mais, voyant que cela tiroit à conséquence, il lui fit des reproches
qui ne lui servirent de rien, et tout ce qu'il put obtenir fut qu'il
ne seroit point chassé de chez elle, et qu'il pourroit venir jouer
lorsqu'elle le manderoit.
Madame d'Olonne crut qu'en se laissant voir à Paget elle
entretiendroit ses désirs, et que peut-être seroit-il encore assez fou
pour les vouloir satisfaire, à quelque prix que ce fût; cependant, il
étoit assez amoureux pour ne se pouvoir empêcher de la voir, mais il
ne l'étoit pas assez pour acheter tous les jours ses faveurs[14].
Les choses étant en ces termes, soit que le dépit eût fait parler
Paget, soit que ses visites fréquentes et l'argent que jouoit madame
d'Olonne eussent fait faire des réflexions au duc de Candale, il pria
sa maîtresse, lorsqu'il partit pour la Catalogne[15], de ne plus voir
Paget, de qui le commerce nuisoit à sa réputation. Elle le promit, et
n'en fit rien; de sorte que le duc, apprenant par ceux qui lui
donnoient des nouvelles de Paris qu'il alloit plus souvent chez madame
d'Olonne qu'il n'avoit jamais fait, lui écrivit cette lettre: