_Copie d'une lettre écrite au duc de Saint-Aignan par le comte de
Bussy[1]._
Du 12 novembre 1665.
«Monsieur,
«Les témoignages que les gens de bien doivent à la vérité, à leurs
amis et à leur réputation, m'obligent aujourd'hui, Monsieur, de vous
éclaircir de ma conduite et du sujet de ma disgrâce. Ne vous attendez
pas à une justification: je suis trop sincère pour m'excuser quand
j'ai tort, et c'est tout ce que je pourrai gagner sur la douleur que
j'ai de ma faute, et le dépit contre moi-même, de ne me pas faire
devant vous plus coupable que je ne suis.
«Pour entrer donc en matière, je vous dirai, Monsieur, qu'il y a cinq
ans, ne sçachant à quoi me divertir à la campagne où j'étois, je
justifiai bien le proverbe que _l'oisiveté est mère de tout vice_: car
je me mis à écrire une histoire, ou plutôt un roman satyrique,
véritablement sans dessein d'en faire aucun mauvais usage contre les
intéressés, mais seulement pour m'occuper alors, et tout au plus pour
le montrer à quelques-uns de mes bons amis, leur en donner du plaisir
et m'attirer de leur part quelque louange de bien écrire.
«Cependant, avec l'innocence de mes intentions, je ne laissai pas de
couper la gorge à des gens qui ne m'avoient jamais fait de mal, ainsi
que vous allez voir par la suite.
«Comme les véritables événemens ne sont jamais assez extraordinaires
pour divertir beaucoup, j'eus recours à l'invention, que je crus qui
plairoit davantage, et, sans avoir le moindre scrupule de l'offense
que je faisois aux intéressés, parce que je ne faisois cela quasi que
pour moi, j'écrivis mille choses que je n'avois jamais ouï dire. Je
fis des gens heureux qui n'étoient pas seulement écoutés, et d'autres
même qui n'avoient jamais songé de l'être, et parce qu'il eût été
ridicule de choisir deux femmes sans naissance et sans mérite pour les
principales héroïnes de mon roman, j'en pris deux auxquelles nulles
bonnes qualité ne manquoient, et qui même en avoient tant, que l'envie
pouvoit aider à rendre croyable tout le mal que j'en pouvois inventer.
«Étant de retour à Paris, je lus cette histoire à cinq de mes amies,
l'une desquelles m'ayant pressé de la lui laisser, pour deux fois
vingt-quatre heures, je ne m'en pus jamais défendre. Il est vrai que
quelques jours après l'on me dit qu'on l'avoit vue dans le monde; j'en
fus au désespoir, et je suis assuré que celle à qui je l'avois prêtée,
et qui l'avoit fait copier, l'avoit fait par une simple curiosité,
sans intention de me nuire; mais elle avoit eu pour quelqu'autre la
même fragilité que j'avois eue pour elle. Je l'allai trouver aussi
tôt, et je lui en fis mes plaintes. Au lieu de m'avouer ingénuement
son imprudence et de concerter avec moi des moyens d'y remédier, elle
me nia effrontément qu'elle eût jamais tiré copie de cette histoire,
me soutenant qu'elle n'étoit pas publique, et que, si elle l'étoit, il
falloit que je l'eusse prêtée à d'autres qu'à elle. L'assurance avec
laquelle elle me parla, et le désir que j'ai d'ordinaire que mes amis
n'ayent jamais tort avec moi, ôtèrent mes soupçons. Cependant je ne
sçais comme elle fit, mais enfin le bruit de cette histoire cessa pour
quelque temps, après lequel une de ses amies, s'étant brouillée avec
elle, me montra une copie de ce manuscrit qu'elle avoit faite sur la
sienne. Ce fut alors que le dépit d'avoir été si souvent trompé par
une de mes amies, qui me faisoit outrager deux femmes de qualité par
sa trahison, me fit emporter contre elle. Et comme on ne se fait
jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment
des gens qu'on a offensés, elle ajouta ou retrancha dans cette
histoire ce qui lui plaisoit pour m'attirer la haine de la plupart de
ceux dont je parlois. Et cela est si vrai, que les premières copies
qui furent vues n'étoient pas falsifiées; mais si-tôt que les autres
parurent, comme chacun court à la satyre la plus belle, on trouva les
véritables fades, et l'on les supprima comme fausses.
«Je ne prétends pas m'excuser par là, car, quoi qu'effectivement je
n'aie dit que du bien des gens que cette honnête amie a maltraités, je
suis pourtant cause du mal qu'elle en a dit: non contente d'avoir
empoisonné cette histoire en beaucoup d'endroits, elle en compose en
suite d'autres toutes entières sur mille particularités qu'elle avoit
sçues de moi dans le temps que nous étions amis, lesquelles
particularités elle assaisonna de tout le venin dont elle se put
aviser.
«Cependant, lorsque je sçus qu'une histoire couroit sous mon nom, et
que même mes ennemis l'avoient donnée au roi, quoique je n'eusse qu'à
nier, j'aimai mieux faire voir l'original à Sa Majesté, et me charger
de ma véritable faute, que de me laisser soupçonner d'une que je
n'avois pas commise. Vous sçavez, Monsieur, qu'au retour du voyage de
Chartres, pendant lequel le roy avoit lu cette histoire, je vous priai
de donner à Sa Majesté mon original écrit de ma main et relié. Il prit
la peine de le lire; mais, quoiqu'il trouvât une grande différence
entre lui et la copie, il ne laissa pas de juger que l'offense que je
faisois à deux femmes de qualité, et celle que j'étois cause qu'on
avoit faite à d'autres, méritoient châtiment. Il me fit donc arrêter,
et, donnant cet exemple au public, il satisfit en même temps au
ressentiment des gens intéressés et à sa propre justice.
«Mes ennemis, me voyant à la Bastille, crurent que, n'étant pas en
état de me défendre, ils pouvoient impunément m'accuser: ils dirent
donc au roi que j'avois écrit contre lui; mais Sa Majesté, qui ne
condamne jamais personne sans l'entendre, les surprit fort en
m'envoyant interroger par le lieutenant criminel. Je me disposai, sans
hésiter un moment, à répondre devant lui, et sans vouloir faire la
moindre protestation, ne croyant pas en être moins gentilhomme, et
croyant par là rendre plus de respect au roi. Après qu'il m'eut fait
connoître l'original écrit de ma main de l'histoire dont je vous viens
de parler, il me demanda si je n'avois rien écrit contre le roi. Je
lui répondis qu'il me surprenoit fort de faire une question comme
celle-là à un homme comme moi. Il me dit qu'il avoit ordre de me le
demander. Je répondis donc que non, et qu'il n'y avoit pas trop
d'apparence qu'ayant servi 27 ans sans avoir eu aucune grâce, étant
depuis douze mestre de camp général de cavalerie légère, attendant
tous les jours quelque récompense de Sa Majesté, je voulusse lui
manquer de respect; que pour détruire ce vrai-semblable-là il falloit
ou de mon écriture ou des témoins irréprochables; que, si l'on me
produisoit l'un ou l'autre en la moindre chose qui choquât le respect
que je dois au roi et à toute la famille royale, je me soumettois à
perdre la vie; mais que je suppliois aussi Sa Majesté d'ordonner le
même chastiment contre ceux qui m'accuseroient sans me pouvoir
convaincre. Je signai cela, et, le lieutenant criminel me disant qu'il
l'alloit porter au roi, je le priai de dire à sa Majesté que je lui
demandois très-humblement pardon d'avoir été assez malheureux pour lui
déplaire.
«Depuis ce temps-là n'ayant vu ni le lieutenant criminel ni aucun
autre juge, j'ai bien cru qu'une si noire et ridicule calomnie n'avoit
fait aucune impression dans un esprit aussi clairvoyant et aussi
difficile à surprendre que celui du roi.
«Mais, Monsieur, personne ne connoît si bien que vous la fausseté de
cette accusation; car, outre que vous voyez, comme tout le monde, le
peu d'apparence qu'il y a, c'est que vous avez été plusieurs fois
témoin de la tendresse (j'ose dire ainsi), du profond respect, de
l'estime extraordinaire, et même de l'admiration que j'ai pour le roi.
Je vous ai souvent dit que je le voyois tous les jours, que je
l'étudiois, et que tous les jours il me surprenoit par des qualités
merveilleuses que je découvrois en lui. Vous pouvez vous souvenir,
Monsieur, qu'un jour, transporté de mon zèle, je vous dis que, puisque
la paix ne me permettoit plus de hazarder ma vie pour son service, je
voulois le servir d'une autre manière, et que, comme un des capitaines
d'Alexandre avoit écrit l'histoire de son maître, il me sembloit qu'il
étoit juste qu'un des principaux officiers des armées du roi écrivît
une aussi belle vie que la sienne. Je vous priai de le dire à Sa
Majesté, Monsieur, et quelque temps après vous me dîtes la réponse
qu'elle vous avoit faite, dans laquelle sa modestie me parut
admirable. Après cela, Monsieur, peut-on m'attaquer sur le manque de
respect à mon maître, et ne croyez-vous pas que, si mes ennemis
avoient sçu tous les témoignages particuliers que je vous ai si
souvent donnez de mon zèle extraordinaire pour la personne de Sa
Majesté, et que vous avez eu la bonté de lui faire connoître, ne
croyez-vous pas, dis-je, qu'ils auroient cherché d'autres foibles en
moi que celui-là? Je n'en doute point, Monsieur; mais Dieu a confondu
leur malice; vous verrez qu'ils n'auront fait autre chose que de
m'avoit donné un honnête prétexte, en vous écrivant ceci, de faire
souvenir le roi de tous les sentimens où vous m'avez vu pour Sa
Majesté.
«Cependant, Monsieur, j'attends avec une extrême résignation à ses
volontés la grâce de ma liberté, et j'ai d'ailleurs un si grand
déplaisir d'avoir offensé les personnes qui ne m'en avoient jamais
donné de sujet, que, si ma prison ne leur paroissoit pas une assez
rude pénitence, je serai toujours prêt à faire tout ce qu'elles
souhaiteront de moi pour leur entière satisfaction, leur étant
infiniment obligé quand elles me pardonneront, et ne leur sçachant pas
mauvais gré quand elles ne le feront pas.
«Je sçais bien qu'il y a dans mon procédé plus d'imprudence que de
malice; mais l'innocence de mes intentions ne console pas les gens que
j'assassine, puis qu'ils sont aussi bien assassinés que si j'en avois
eu le dessein.
«Ce que l'on peut dire en deux mots de tout ceci, c'est que le public
en me condamnant doit me plaindre, mais que les offensés peuvent me
haïr avec raison.
«Voilà, Monsieur, ce que j'ai cru vous devoir apprendre de mes
affaires, pour vous montrer par le libre aveu que je fais de ma faute,
et le grand repentir que j'en ai, combien je suis éloigné d'en
commettre jamais de pareilles, ni de fâcher qui que ce soit mal à
propos.
«Mais vous allez encore mieux voir, par le raisonnement que je vais
faire, combien je suis persuadé qu'il ne faut jamais rien écrire
contre personne: car, si l'on n'écrit que pour soi, c'est comme si
l'on le pensoit, et ceci est bien le plus sûr; si c'est pour le
montrer à quelqu'un, il est infaillible qu'on le sçaura tôt ou tard;
si la chose est mal écrite, elle fera de la honte; s'il y a de
l'esprit, elle fera des ennemis. Cela est tout au moins inutile s'il
est secret, et dangereux s'il est public.--Mais ce que je devois dire
devant toutes choses, c'est qu'en attirant la colère de Dieu et celle
du roi, cela expose aux querelles, aux prisons et autres disgrâces. Si
je ne vous connoissois bien, Monsieur, j'appréhenderois qu'en vous
paroissant aussi coupable que je le suis, cela ne me fît perdre votre
estime et votre amitié; mais je n'en suis point en peine, parce que je
sçais que vous connoissez le fond de mon coeur, que vous sçavez
qu'il y a des gens plus long-temps jeunes que d'autres, et que, si
j'ai été de ceux-là, les mauvais succès et les châtimens que j'ai eus
vous doivent empêcher de douter que je ne sois changé.»