Sur une belle page blanche, au frontispice de ce livre, en lettres
architecturales, je voulois tracer une dédicace ou une inscription
funèbre
DIS. MANIBVS.
MVLIERCVLARVM.
QVAS. CORRIPVIT.
AMOR.
mais j'ai peur qu'on n'attaque la qualité ou la moralité de mon style
épigraphique. Je voudrois du moins, puisque je viens de vivre assez
longtemps avec elles, ne pas quitter toutes ces pécheresses sans leur
dire adieu, et je désirerois concentrer mes derniers hommages en une
vingtaine de vers de circonstance; peut-être les aurois-je tournés
ainsi:
_L'art antique disoit: Qu'on adore les belles!
Les poètes disoient: Que tout cède à l'amour!
Les poètes et l'art aujourd'hui sont rebelles
Au culte dont Laïs a vu le dernier jour.
O femmes! la beauté, c'étoit une victoire,
C'étoit une grandeur, c'étoit une vertu;
On ne s'informoit pas, pour chanter son histoire,
De quel or, sous quel toit, Laïs avoit vécu.
Il suffisoit qu'elle eût la chevelure blonde:
La femme étoit Vénus; un grand oeil plein d'éclairs:
La femme étoit Minerve. Ô sagesse du monde!
Devant d'autres autels s'agenouillent nos vers.
Notre admiration se proclame éblouie
Par la splendeur des lois qui plaisent aux Césars.
Midas a des enfants; la foule, recueillie,
Applaudit aux décrets de leur goût pour les arts.
Mieux valoit quand, le front ceint du parfum des roses,
Les poètes et l'art saluoient le soleil,
Le printemps, le feuillage, et les femmes écloses,
Comme de jeunes fleurs, en leur temple vermeil.
Je sais bien que Phryné présage Messaline,
Que Jeanne Vaubernier déshonore Ninon;
Mais devant la jeunesse il faut que l'on s'incline:
Vive qui sut aimer, et qu'importe son nom!
Voilà ce que disoit et pensoit l'Ionie;
Ses dieux avoient du moins quelque divinité.
On pardonne, je crois, ses crimes au génie:
De la même injustice honorons la beauté._
Mais je crains qu'on ne m'accuse d'une trop vive indulgence pour des
courtisanes, et je me résigne à réfréner l'ambition de cette préface.
Toutefois je ne la convertirai pas en une étude préliminaire sur la
vie et les oeuvres de Bussy-Rabutin; voici pour quelle raison: il me
semble qu'une étude de ce genre doit être toujours faite de manière à
l'emporter sur les études précédemment publiées; il faut, de toute
nécessité, qu'elle ne se borne pas à des redites, mais qu'elle ajoute
quelque chose au commun domaine de l'histoire et de la littérature. Si
elle se traîne péniblement dans le sentier battu, à quoi bon cela? Et
c'est à quoi seroit fatalement condamnée ici une préface de vingt
pages.
M. Walckenaer (_Mémoires concernant madame de Sévigné_), M. A. Bazin
(_Revue des Deux-Mondes_, 1842, et _Nouvelle Biographie universelle_),
et M. Sainte-Beuve (t. 3 des _Causeries du lundi_), ont examiné à tous
les points de vue cette vie et ces oeuvres. Certainement il y auroit
quelque chose à dire encore; mais ce quelque chose ne pourroit être
dit sans preuves, sans expositions, sans dissertations auxiliaires, et
je grossirois trop facilement un volume déjà trop gros.
Ce n'est pas sans quelque déplaisir que je me suis retranché
l'occasion de vider mon carton de notes et de remplir mon rôle de
consciencieux commentateur. Je les garde, ces notes surabondantes. Si
le public accueille volontiers l'édition qui lui est offerte, je me
croirai engagé à parfaire ma tâche, et, en même temps que je
rectifierai le commentaire qui court au bas des pages, je m'efforcerai
de résumer tout ce qui peut être utilement dit de Bussy-Rabutin et de
son _Histoire amoureuse_.
On trouvera au tome 1er de l'édition que M. Monmerqué a donnée des
lettres de madame de Sévigné la généalogie des Rabutin. Roger de
Rabutin, comte de Bussy, est né le 3 ou le 13 avril 1618, à Épiry, en
Nivernois. Sa famille étoit l'une des plus anciennes et des plus
illustres de la Bourgogne. Élevé chez les jésuites d'Autun, puis au
collége de Clermont à Paris, il interrompit ses études à seize ans
(1634), pour commander une compagnie dans le régiment de son père. À
partir de ce temps il ne cesse de prendre part à toutes les guerres.
Ses Mémoires racontent agréablement toute son histoire jusqu'au moment
de sa disgrâce; le reste de sa vie est raconté dans le Recueil de ses
Lettres. Les combats, les amours volages, même les débauches, ne lui
prennent pas tout son temps. Actif, entreprenant, doué d'un esprit
véritablement distingué, il trouve toujours une heure pour lire un
livre ou pour écrire une chanson. Si ses connoissances sont
incomplètes, s'il dit qu'il n'a jamais lu Horace, par exemple, son
goût est pur et il a en soi ce qui fait le bon style. Aussi est-ce
bientôt le plus bel esprit de l'armée et de toute la noblesse. Il est
de toutes les fêtes demi-bachiques, demi-littéraires; il est le grand
fabricant de satires, d'épigrammes et de couplets. Cela fit sa fortune
dans les lettres et ruina sa fortune à la cour. Peu à peu, par sa
conduite politique et par les manoeuvres de son esprit, il s'aliéna
le cardinal Mazarin, Condé, Turenne et Louis XIV. Ses amis ne purent
le défendre. On avoit peur de lui: là est le secret de sa chute.
C'est pour divertir une de ses maîtresses, madame de Montglat, qu'en
1659 ou en 1660 il composa l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Cette
histoire, qui n'avoit de romanesque que les noms sous lesquels
paroissoient les personnages, et qui peignoit avec beaucoup d'agrément
les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la
cour, ne manqua pas d'être connue partout de réputation. Bussy-Rabutin
la lisoit lui-même, et très volontiers, à ses amis intimes. La
marquise de la Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les
contemporains ont maltraitée, la lui ayant empruntée, en fit faire une
copie secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la
promesse solennelle qu'elle lui avoit faite de ne pas abuser du prêt;
en vain mit-il tout en oeuvre pour détruire les fatales copies,
l'histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de
murmures.
Bussy n'étoit déjà pas très bien auprès du roi, de ses ministres et de
ses principaux confidens; il avoit même paru un moment compromis pour
quelques relations d'affaires qu'il avoit eues avec Fouquet. Le succès
terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis; mais ce qui lui
donna le coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, et par le
fait de madame de la Baume, de l'_Histoire amoureuse des Gaules_. Une
clef étoit jointe au texte. Jamais scandale n'eut plus d'éclat et un
éclat plus rapide. Condé étoit à la tête de ceux qui juroient la perte
et la mort du coupable. Il fallut que le roi prît parti. Bussy étoit
déjà à demi disgracié; toutefois il venoit d'être reçu à l'Académie
françoise, et y avoit même prononcé un discours très cavalier. Le 17
avril 1665 il fut mis à la Bastille.
Il y resta treize mois, et ne sortit que pour être exilé en Bourgogne.
Les éditions du pamphlet se succédoient rapidement et se falsifioient.
On avoit eu l'idée d'intercaler dans le texte, après le récit de la
fête de Roissy, ce cantique fameux et de toutes manières mauvais que
les amateurs de poésies libertines ont aveuglément regardé comme une
oeuvre de Bussy.
Jamais Bussy n'a écrit ce cantique. Les _alleluia_ de Roissy étoient
des impiétés, et ce cantique est toute autre chose. L'_Histoire
amoureuse des Gaules_ est un livre d'une agréable lecture, et durant
laquelle le goût n'est offensé par aucune ordure, et le cantique est
un ramassis de grossièretés. Bussy l'a toujours nié. Ces couplets ont
été intercalés deux ou trois ans après l'apparition première du livre,
et ils ont été pris au hasard dans l'un des recueils manuscrits des
épigrammes et des chansons du temps.
Nous ne pouvions les supprimer, puisqu'ils sont devenus par le fait
partie intégrante de l'ouvrage; ils ont d'ailleurs, à défaut de mérite
littéraire, une petite valeur historique; mais nous pensons bien que
le lecteur sera de notre avis et qu'il ne les considérera que comme un
triste hors-d'oeuvre.
Nous voici amené à dire quelle a été notre intention en réimprimant,
comme nous l'avons fait, un livre qui, suivant l'expression populaire,
_jouit_ d'une si mauvaise réputation. Assurément, ce n'est pas séduit
par le seul attrait de sa morale lubrique; mais c'est que nous avons
vu que ce pamphlet avoit une très grande importance en histoire.
D'abord, c'est un tableau exact des moeurs du temps; ensuite c'est
un mémoire utile à consulter pour l'histoire politique elle-même du
ministère de Mazarin. Nul ne sera tenté, s'il l'a lue, de regarder
l'_Histoire amoureuse_ comme un livre ordurier; c'est au contraire un
ouvrage qui a son charme et sa fine fleur littéraire. J'ose croire que
nul ne sera tenté non plus, après avoir jeté un coup d'oeil sur les
notes, de douter de la véracité de Bussy et de me contredire lorsque
je signale l'importance historique de son livre.
Pas plus qu'un autre je ne pousse jusqu'à la déraison l'estime que je
fais des belles qualités artistiques du XVIIe siècle; aussi bien qu'un
autre je me sens peu d'attachement pour la vanité et les vices de ces
grands seigneurs et de ces belles dames; mais je ne puis me
débarrasser d'un certain goût pour leurs fêtes, d'une certaine
admiration pour leur esprit, d'une certaine tendresse pour leur
beauté, d'un certain enthousiasme pour tout ce qui avoit alors de la
physionomie, de l'esprit, de la grandeur.
Un Italien m'excusera sans peine. Je sais qu'aujourd'hui les progrès
de l'économie politique et de la chimie obligent les hommes à se
garder d'un vain engouement pour tout ce qui est pompe, parure et
inutilité. Aussi m'accusé-je sans feintise. J'avouerai même que, sans
rien ôter à mon amour pour les conquêtes de l'esprit nouveau, je me
vois de plus en plus ramené vers cette littérature du dix-septième
siècle, qui fut ma première nourrice. La littérature qu'on fait
aujourd'hui me fait adorer les lettres de ce temps-là. Je suis fier de
vivre dans le beau siècle d'action qui s'accomplit; mais je voudrois
vivre aussi à l'heure du loisir et des rêves, dans cette patrie
évanouie du grand art d'écrire.
C'est par suite de cet entraînement involontaire que j'ai trouvé de
l'agrément dans le métier d'éditeur d'un pareil livre. Il m'a semblé
que, puisque j'étois sûr de n'avoir pour eux qu'une sympathie
littéraire, je pouvois me permettre d'entrer en connoissance avec tous
les personnages du pamphlet.
La question bibliographique ne veut pas être oubliée dans une des
préfaces de la Bibliothèque elzevirienne; mais rien n'est plus
embrouillé que l'histoire des éditions de Bussy, et d'ailleurs il ne
s'agit pas d'un texte à restituer, d'une édition _princeps_ à
transcrire en l'enrichissant de variantes.
Bussy n'a pas été l'éditeur de son livre. On l'a imprimé, tant bien
que mal, sur une copie subreptice; on l'a reimprimé moins bien et plus
mal encore. Tout est réglé de côté. Il y a çà et là des manuscrits de
l'_Histoire amoureuse_; ce sont des copies du temps, contemporaines
des éditions imprimées ou antérieures à ces éditions. On y voit des
passages retranchés, des passages intercalés; on y relève un assez bon
nombre de modifications diverses. Mais, puisqu'il ne s'agit pas d'un
texte d'auteur à imprimer religieusement, puisque peu importe qu'on
lise: _La belle duchesse préféra ne pas répondre_, ou simplement: _La
duchesse préféra ne pas répondre_, tout ce qu'il y avoit à faire,
c'étoit de rechercher la première édition qui ait donné, non plus la
clef incomplète de 1665 et de 1666, mais le style débarrassé, sans
exception et raisonnablement, de tous les noms romanesques.
Walckenaer ne paroît pas avoir connu l'édition qui m'a servi de type à
reproduire, à moins que ce ne soit celle qu'il désigne à la page 351
du tome 4 de ses Mémoires. Mais si les chiffres des pages qu'il
indique comme points de repère se correspondent, le frontispice n'est
pas le même. Mon édition est datée d'Amsterdam (1677) et n'est pas
signée; la gravure ne représente pas la Bastille, comme dans quelques
éditions, mais une Renommée. Je n'ai pas encore vu cette édition
décrite dans les catalogues. Quoi qu'il en soit, c'est de toutes la
meilleure, et c'est la première, c'est même la seule, qui traduise
convenablement tous les noms allégoriques.
Quoique je ne veuille pas entrer dans la notice biographique, je
placerai ici trois morceaux différens: 1º Un jugement extrait de
Vigneul de Marville (t. 1, p. 325), qui, pour dater de loin, n'en est
pas plus mauvais; 2º l'épitaphe de Bussy, composée par sa fille et
donnée par l'abbé d'Olivet; 3º la lettre de Bussy au duc de
Saint-Aignan, son ami principal et son défenseur de toutes les heures
auprès du roi. Cette lettre est la véritable préface de l'_Histoire
amoureuse des Gaules_.
Voici ces trois pièces: