Remarquable est la bizarre affection de Hugo (et--par conséquent--de ses

imitateurs) pour cette situation, assez rare en somme. Chacun des 10

drames du vieux Romantique nous la montre: en 2 (_Hernani_ et

_Torquemada_) elle figure, d’une façon accessoire à la XVIIe

(Imprudence), fatale au héros aussi; dans 4 (_Marion Delorme_, _Angelo_,

_La Esmeralda_, _Ruy Blas_), ce fait de frapper involontairement qui

l’on aime forme toute l’action et fournit les meilleurs épisodes; et aux

4 autres (_le Roi s’amuse_, _Marie Tudor_, _Lucrèce Borgia_, _les

Burgraves_), elle sert, en plus, de dénouement. Il semble, en vérité,

que pour Hugo le drame ait consisté en cela: être la cause involontaire,

soit directe, soit indirecte, de la mort de qui l’on aime; et dans

l’ouvrage où il a accumulé le plus de coups de théâtre, dans _Lucrèce

Borgia_, nous voyons revenir jusqu’à cinq fois la même situation: dès la

1re partie du 1er acte, Gennaro «laisse insulter sa mère inconnue»; à la

2e partie, il «l’insulte lui-même sans la savoir sa mère»; au IIe acte,

elle «demande et obtient sans le savoir la mort de son propre fils»,

puis n’a plus comme ressource que de «l’exécuter elle-même», et,

toujours inconnue, «est insultée encore par lui»; au IIIe acte enfin,

elle «empoisonne son fils sans le vouloir» et «inconnue, est insultée,

menacée, puis tuée par lui». Notez maintenant que Shakespeare, dont

l’Opinion actuelle s’entête à confondre l’art avec celui de 1830, son

opposé (ensemble d’ailleurs, elle jette pêle-mêle sous la même rubrique

la Bible, les Nibelungen, l’Orientalisme des tapis turcs, l’Inde

brahmanique, les Japoneries et l’Architecture Ogivale),--Shakespeare,

dis-je, n’a _pas une seule fois employé_ cette donnée XIX, tout

accidentelle et sans aucun rapport avec ses fortes études de Volontés.

XXe SITUATION

Se sacrifier à l’Idéal

(Le Héros--l’Idéal--le «Créancier» _ou_ la Partie sacrifiée)

Les quatre thèmes de l’Immolation, dont voici le premier, amènent devant

nous trois cortèges: les Dieux (XXe et XXIIIe), les Proches (XXIe et

XXIIIe), les Désirs (XXIIe). Des luttes qui vont se livrer, le champ ne

sera plus le monde visible, mais une Ame.

Aucun de ces quatre sujets n’est plus fier que notre donnée Vingtième:

tout pour l’idéal! Que celui-ci soit (n’importe) politique ou religieux,

qu’on l’appelle honneur ou piété domestique, il exige le sacrifice de

tous liens: intérêt, vie, passion,--bien mieux, idéal même, sous telle

autre forme voisine, pour peu qu’elle paraisse entachée du moindre

encore que du plus sublime égotisme! Telle est la loi.

A 1--SACRIFIER SA VIE A SA PAROLE:--Les _Régulus_ de Pradon et de

Métastase et la fin d’_Hernani_; (Carthage et don Ruy Gomez sont les

«Créanciers»). N’est-il pas étonnant qu’un plus grand nombre d’exemples

ne s’offre pas aussitôt à nous? Cette fatalité,--œuvre de la victime

elle-même et dont la victoire n’est que celle du vaincu volontaire,

grande comme la conception stoïcienne du monde,--n’était-elle pas digne

d’illuminer la scène par ses holocaustes? Rien n’obligeait, cependant,

à choisir un héros presque trop parfait peut-être, comme

Régulus,--puisqu’il n’est pas jusqu’à nos fautes qui ne paraissent

courir, comme douées d’une volonté propre et trahissant la nôtre, à un

suicide analogue.

2--SACRIFIER SA VIE AU SUCCÈS DES SIENS:--_Les Femmes de chambre_

d’Eschyle, _Protésilas_ d’Euripide, _Thémistocle_ de Métastase. Ex.

fragm.: partie des _Iphigénies à Aulis_ d’Euripide et de Racine. Ex.

histor.: Codrus, Curtius, la Tour d’Auvergne.--AU BONHEUR DES

SIENS:--_Le Christ souffrant_ de Saint Grégoire de Nazianze.

3--SACRIFIER SA VIE A LA PIÉTÉ FAMILIALE:--_Les Phéniciennes_ d’Eschyle,

les Antigones de Sophocle, d’Euripide et d’Alfieri.

4--SACRIFIER SA VIE A SA FOI:--_Le Prince constant_ de Calderon,

_Luther_ de Werner. Ex. ord.: tous les martyrs, religieux et

missionnaires, savants et philosophes. Ex. roman.: _L’Œuvre_ de Zola.

B 1--SACRIFIER, AVEC SA VIE, SON AMOUR A SA FOI:--_Polyeucte_. Roman

(sacrifier, avec son avenir, sa famille à sa foi): _l’Évangéliste_.

2--SACRIFIER, AVEC SA VIE, SON AMOUR A SA CAUSE:--_Les Fils de Jahel_

(Mme Armand, 1886).

3--SACRIFIER SON AMOUR A L’INTÉRÊT D’ÉTAT:--C’est le motif cornélien:

_Othon_, _Sertorius_, _Sophonisbe_, _Pulchérie_, _Tite et Bérénice_.

Ajoutez-y la _Bérénice_ de Racine et la _Sophonisbe_ d’Alfieri, celle de

Mairet, puis _Achille à Scyros_ de Métastase, ainsi que sa _Didon_ et

_les Troyens_ de Berlioz (la meilleure tragédie de ce siècle). Le

«Créancier», dans cette sous-nuance, reste abstrait, se confond avec

l’Idéal et le Héros; les «Parties sacrifiées», au contraire, deviennent

visibles: ce sont Plautine, Viriate, Syphax et Massinisse, Bérénice,

Déidamie.

C--SACRIFIER L’IDÉAL «HONNEUR» A L’IDÉAL «FOI»:--Deux exemples léonins,

mais qui n’ont pas atteint le succès pour des raisons secondaires (à

cause de la faiblesse du tympan public, incapable de saisir une harmonie

aussi élevée sur les gammes des sentiments): _Théodore_ de Corneille et

la _Vierge martyre_ de Massinger. Un peu le cas aussi du bon ermite

_Abraham_ dans Hroswitha.

XXIe SITUATION

Se sacrifier aux Proches

(Le Héros--le Proche--le «Créancier» _ou_ la Partie sacrifiée)

A 1--SACRIFIER SA VIE A CELLE D’UN PARENT OU D’UN AIMÉ:--Les _Alcestes_

de Sophocle, d’Euripide, de Buchanan, de Hardy, de Racine (projet), de

Quinault, de Lagrange-Chancel, de Boissy, de Coypel, de Sainte-Foix, de

Dorat, de Glück, d’H. Lucas, de Vauzelles, etc.

2--SACRIFIER SA VIE AU BONHEUR D’UN PARENT OU D’UN AIMÉ:--_L’Ancien_ de

Richepin (1889); deux œuvres symétriques: _Smilis_ (Aicard, 1884; le

mari se sacrifie), et le _Divorce de Sarah Moore_ (MM. Rozier, Paton et

(dit-on) A. Dumas fils, 1885; la femme se sacrifie). Ex. roman.

analogues à ces deux drames: _les Grandes Espérances_ de Dickens, _la

Joie de Vivre_ de Zola. Ex. banal: le travail d’un ouvrier verrier ou

miroitier.

B 1--SACRIFIER SON AMBITION AU BONHEUR D’UN PARENT:--_Les Frères

Zemganno_ (Edm. de Goncourt, 1890); cela aboutit par conséquent à un

dénouement inverse de celui de _l’Œuvre_.

2--SACRIFIER SON AMBITION A LA VIE D’UN PARENT:--_Mme de Maintenon_

(Coppée, 1881).

C--SACRIFIER SON AMOUR A LA VIE D’UN PARENT:--_Diane_ d’Augier,

_Martyre_ (M. Dennery, 1886).

D 1--SACRIFIER SON HONNEUR ET SA VIE A LA VIE D’UN PARENT OU D’UN

AIMÉ:--_Le Petit Jacques_.--Cas où l’aimé est coupable: _la

Charbonnière_ (M. Crémieux (1884), _le Frère d’armes_ (M. Garaud, 1887),

_le Chien de garde_ (Richepin, 1889).--Même sacrifice, fait, cette fois

_à l’honneur_ d’un être aimé: _Pierre Vaux_ (M. Jonathan, 1882).

2--SACRIFIER SA PUDEUR A LA VIE D’UN PROCHE OU D’UN AIMÉ (avec A 1, le

cas le plus net et le plus beau):--_Mesure pour Mesure_ de Shakespeare,

_Andromaque_ d’Euripide et de Racine, _Pertharite_ de Corneille; _la

Tosca_ (M. Sardou, 1889). Ex. romanesque du dernier genre: _le Huron_ de

Voltaire. Ex. historique: en septembre 1793, Mlle de Sombreuil

(sacrifice de la pudeur remplacé par celui d’une répugnance).

XXIIe SITUATION

Tout sacrifier à la Passion

(L’Épris--l’Objet de la fatale passion--la Partie sacrifiée)

A 1--UNE PASSION DÉTRUISANT LE VŒU DE CHASTETÉ RELIGIEUSE:--_Jocelyn_

(Godard, 1888). Roman: _La Faute de l’abbé Mouret_. Comédie: _Dhourtta

narttaka_, et force fabliaux.

2--DÉTRUISANT LE VŒU DE PURETÉ:--_Tannhäuser_.--DÉTRUISANT LE RESPECT

POUR LE PRÊTRE:--un côté de _la Conquête de Plassans_.

3--RUINANT L’AVENIR:--_Manon_ (M. Massenet, 1884), _Sapho_ (Daudet,

1885).

4--RUINANT LA PUISSANCE:--_Antoine et Cléopâtre_ de Shakespeare,

_Cléopâtre_ (M. Sardou, 1890).

5--RUINANT LA SANTÉ, L’INTELLIGENCE ET LA VIE:--_la Glu_ (Richepin,

1883), _l’Arlésienne_ (Daudet et Bizet). Roman (voir C): _le Possédé_ de

Lemonnier.--PASSION ASSOUVIE AU PRIX DE LA VIE:--_Une nuit de Cléopâtre_

(Gautier et V. Massé, 1885).

6--RUINANT LES FORTUNES, LES HONNEURS ET LES EXISTENCES:--_Nana_ (1881).

B--TENTATIONS (Voir XIIe) ABOLISSANT LE SENTIMENT DU DEVOIR, CELUI DE LA

PITIÉ, etc.--_Salomé_ (Oscar Wilde, 1893). Roman: _Hérodias_ et les

assauts (repoussés) de _la Tentation de saint Antoine_.

C 1--LE VICE ÉROTIQUE DÉTRUISANT LA VIE, L’HONNEUR, LA

FORTUNE:--_Germinie Lacerteux_ (de Goncourt, 1888), _Rolande_ (Gramont,

1888). Roman: _la Cousine Bette_, _le Capitaine Burle_.

2--UN VICE QUELCONQUE FAISANT LE MÊME EFFET:--_30 ans ou la Vie d’un

Joueur_, _l’Assommoir_. Roman: _l’Opium_, de M. Bonnetain. Réalités: nos

champs de courses, nos débits de vin, nos cafés, nos cercles, nos

brasseries à femmes, etc.

Peu de situations, on le voit, ont été traitées avec un aussi constant

bonheur par notre siècle, aux lâchetés duquel la XXIIe offrait,

en effet, un miroir très approprié, de par son amalgame

érotico-saturnien,--en même temps que les plus intéressantes études de

pathologie nerveuse.

XXIIIe SITUATION

Devoir sacrifier les siens

(Le Héros--le Proche désigné--la Nécessité du sacrifice)

Symétrique aux trois que nous venons de voir, cette Situation rappelle,

par un côté, cette destruction du sens naturel qui fait les «Haines de

proches» (XIIIe). A vrai dire, les sentiments que nous allons rencontrer

chez le protagoniste seront d’une nature bien différente, mais,--de par

l’intrusion de la Nécessité dans le drame,--le point de perspective où

celui-ci va courir ne sera-t-il pas, exactement, le même?

A 1--DEVOIR SACRIFIER SA FILLE A L’INTÉRÊT PUBLIC:--_Iphigénies_

d’Eschyle et de Sophocle, _Iphigénies à Aulis_ d’Euripide et de Racine,

_Érechtée_ d’Euripide.

2--DEVOIR LA SACRIFIER PAR SUITE D’UN SERMENT A DIEU:--les _Idoménées_

de Crébillon, de Lemierre, de Cienfuegos, les _Jephtés_ de Buchanan, de

Boyer. Cette nuance s’étend d’abord vers le XVIIe (Imprudence); mais les

luttes psychologiques lui donnent bientôt un tour très divergent.

3--DEVOIR SACRIFIER DES ÊTRES CHERS, DES BIENFAITEURS A SA

FOI:--_Torquemada_, _Quatre-vingt-treize_. Histoire: Philippe II;

Abraham et Isaac.

B 1--DEVOIR SACRIFIER SON ENFANT, INCONNU D’AUTRUI, SOUS LA PRESSION DES

NÉCESSITÉS:--_Mélanippe-la-Sage_ d’Euripide, _Lucrèce-Borgia_ (II, 5).

2--DEVOIR, DANS LES MÊMES CIRCONSTANCES, SACRIFIER SON PÈRE:--les

_Hypsipyles_ d’Eschyle, d’Euripide et de Métastase, _les Lemniennes_ de

Sophocle.

3--DEVOIR, DANS LES MÊMES CIRCONSTANCES, SACRIFIER SON ÉPOUX:--les

_Danaïdes_ de Phrynichus, d’Eschyle, de Gombaud, de Salieri, de

Spontini, les _Lyncées_ de Théodecte, d’Abeille, les _Hypermnestres_ de

Métastase, de Rieupeyroux, de Lemierre, etc.

4--DEVOIR SACRIFIER SON GENDRE AU SALUT PUBLIC:--_Un patriote_ (M.

Dartois, 1881).

5--DEVOIR COMBATTRE SON BEAU-FRÈRE POUR LE SALUT PUBLIC:--_Horace_. La

loyauté et l’affection qui subsistent entre les adversaires écartent

toute ressemblance avec la XXXe.

La nuance B (B 1 par exemple) prête à de beaux entrelacements de motifs:

dans _Mélanippe-la-Sage_, celle-ci se trouvait (1º) forcée de tuer son

fils, ordre auquel elle eût résisté, au risque de sa propre vie, mais

elle était en même temps (2º) forcée de cacher son intérêt pour cet

enfant, de peur d’en révéler l’identité et d’en causer, ainsi, la mort

certaine. C’était, on le voit, le procédé du dilemme appliqué à une

donnée dramatique. On peut l’adapter, avec un égal succès, à tous les

cas où un personnage reçoit une injonction à laquelle il ne veut pas

obéir; il suffira de le faire tomber par son refus même dans une seconde

situation aboutissant à un résultat aussi répugnant, ou, mieux encore,

identique. Ce dilemme d’action se retrouve dans ce qu’on appelle le

«chantage»; nous l’avons vu aussi ébaucher sa cruelle alternative dans C

de la XXe (_Théodore_, _la Vierge Martyre_, etc.), et la manifester

clairement dans D, surtout D 2 de la XXIIe (_Mesure pour Mesure_, _le

Huron_, etc.); mais il est, là, posé tout crûment, par un seul et même

personnage ou événement, d’une nature tyrannique, odieuse. Tandis que,

dans _Mélanippe-la-Sage_, il résulte d’une façon si logique et si

impitoyable de l’action que, ne songeant plus à nous révolter, nous le

subissons complètement; et il nous paraît plus naturel, plus écrasant.

Avant d’abandonner ces 4 situations symétriques (et rien n’empêche le

lecteur d’en grouper d’autres ainsi, pour en tirer un profit analogue),

je veux encore indiquer une manière d’en disposer les éléments en vue de

chercher des états d’âme moins déflorés. Nous venons de voir aux prises

les forces: Passion (vice, etc.), Affection pure (pour des parents, pour

des amis, pour des bienfaiteurs, et, particulièrement, pour leur vie,

pour leur honneur ou pour tel autre de leurs intérêts), Raison d’État

(succès de ses compatriotes, de sa cause, de son œuvre), Égoïsme

(volonté de vivre, cupidité, ambition, avarice, vanité), Honneur

(parole, chasteté féminine, fidélité), Foi (vœu religieux, serment à la

divinité, piété familiale). Opposez-les deux à deux,--et étudiez-en les

conflits.

D’abord se produiront les cas déjà cités; mais en voici de nouveaux: une

Passion ou vice détruisant l’Intérêt de l’État (car dans _Antoine et

Cléopâtre_, il ne tombe que la Puissance royale des deux amants, et l’on

ne sent pas des peuples en péril);--l’Égoïsme (sous sa forme «ambition»

par exemple) luttant avec la Foi, en l’âme d’un homme, cas fréquent dans

les guerres religieuses;--l’Égoïsme sous cette forme ambitieuse

étreignant l’Affection pure (l’intrigant qui renie ou sacrifie son père,

sa mère, son ami, et s’en fait des marchepieds,--tableau

splendide!);--un combat entre l’Honneur personnel et la Raison d’État

(Judith aux bras d’Holopherne, Bismarck falsifiant la dépêche de son

maître). Opposez ensuite les nuances entre elles (le héros sera pris

entre sa foi et l’honneur des siens, et ainsi de suite); les sujets

naîtront par milliers.

Avis spécial, la tragédie néo-classique étant morte, au roman

psychologique, son légataire.

XXIVe SITUATION

Rivalité d’inégaux

(Rival inférieur--Rival supérieur--Objet)

J’aurais voulu ne faire de cette donnée et la suivante (ADULTÈRE) qu’une

seule: la différence gît dans un contrat ou une cérémonie, d’importance

variable, selon les milieux, et qui ne change pas, en tout cas,

considérablement les émotions dramatiques à naître du combat pour

l’amour; cette différence même devient absolument insensible dans les

sociétés polygames (drames indous); j’aurais donc préféré créer une

situation indépendante avec une nuance de telle autre. Mais j’ai craint

qu’on ne m’accusât de refouler, de parti pris, les œuvres modernes dans

un nombre de catégories aussi restreint que possible; les deux que nous

allons analyser en contiennent en effet la majeure partie.

Déjà nous avions remarqué qu’entre «Haine» et «Rivalité de proches», la

seule dissemblance venait de ce que, pour la dernière, s’incarnait, sous

forme humaine, l’Objet disputé, le _Casus belli_. Pour la même raison

nous pouvons rapprocher ces données, «Rivalité d’inégaux», «Adultère»,

voire «Adultère meurtrier», que déjà nous vîmes, de toutes les

Situations (Ve, VIIe, VIIIe, IXe, Xe, XIe, XXXe, XXXIe) qui dépeignent

la lutte pure et simple. Toutefois, l’Objet aimé s’élance mieux des cas

présents de rivalités, assez sentimentaux, qu’il ne pouvait le faire des

rivalités de proches; et nulle part ailleurs occasion aussi favorable ne

se présente au poète dramatique pour dessiner son idéal amoureux,

puisqu’ici l’énergie des efforts n’aura d’explication que par la beauté

de la femme ou de l’homme qu’on s’y arrache.

Les cas se divisent, d’abord, par sexes, puis selon les degrés

hiérarchiques des rivaux.

A--RIVALITÉS MASCULINES, 1--D’UN MORTEL ET D’UN

IMMORTEL:--_Mrigancalekha_ de Viswanatha, _le Ciel et la Terre_ de

Byron;--DE DEUX DIVINITÉS INÉGALES:--_Pandore_, de Voltaire.

2--D’UN HOMME SIMPLE ET D’UN MAGICIEN: _Tanis et Zélide_ de Voltaire

(Nuance recommandée à M. le Sâr Péladan).

3--D’UN CONQUÉRANT ET D’UN CONQUIS:--_Malati et Madhava_ de Bhavabouti,

_le Tribut de Zamora_ (Gounod, 1881), _le Saïs_ (Mme Ollognier,

1881);--D’UN VAINQUEUR ET D’UN VAINCU:--_Alzire_ de Voltaire;--D’UN

MAITRE ET D’UN BANNI:--_Appius et Virginie_ de Webster, _Hernani_,

_Dante_ (Godard, 1890), _Mangeront-ils?_ de Hugo;--D’UN USURPATEUR ET

D’UN DOMINÉ:--_le Triumvirat_, de Voltaire.

4--D’UN ROI SUZERAIN ET DE ROIS VASSAUX:--_Attila_, de Corneille.

5--D’UN ROI ET D’UN SEIGNEUR:--_Le Chariot de terre cuite_ de Soudraka,

_le Moulin_ et _la Nina de Plata_ de Lope, _Agésilas_ et _Suréna_ de

Corneille, _Démétrius_ de Métastase, _le fils de Porthos_ (M. Blavet,

1886).

6--D’UN PUISSANT ET D’UN HOMME NOUVEAU:--_Don Sanche_ de Corneille.

7--D’UN RICHE ET D’UN PAUVRE:--_La Question d’argent_ de M. Dumas, _la

Nuit de la Saint-Jean_ (Erckmann-Chatrian et Lacôme, 1882), _En grève_

(M. Hirsch, 1885), _Surcouf_ (M. Planquette, 1887). Roman: partie des

_Travailleurs de la Mer_.

8--D’UN HOMME HONORÉ ET D’UN HOMME SUSPECTÉ:--_L’Obstacle_ (Daudet,

1890), _Le Drapeau_ (M. Moreau, 1879), _Devant l’ennemi_ (M. Charton,

1890), _Jack Tempête_ (M. Elzéar, 1882; on y trouve, en sus, le procédé,

d’origine comique, du quiproquo: il porte sur l’identité du personnage

longtemps victime), _La Bûcheronne_ (Ch. Edmond, 1889).

9--DE PRESQUE ÉGAUX:--_Dhourtta Samagama_ (où il s’agit d’un maître et

de son disciple). De même pour _les Maîtres Chanteurs_.

10--D’HOMMES ÉGAUX, DONT L’UN JADIS COUPABLE D’ADULTÈRE (rentre aussi

dans les DOUBLES RIVALITÉS):--_Chevalerie rustique_ (Verga, 1888).

11--D’UN HOMME AIMÉ ET D’UN QUI N’A PAS LE DROIT D’AIMER:--_la

Esmeralda_.

B--RIVALITÉS FÉMININES, 1--D’UNE FEMME SIMPLE ET D’UNE MAGICIENNE:--_La

Conquête de la Toison d’Or_ de Corneille.

2--D’UNE VICTORIEUSE ET DE SA PRISONNIÈRE:--_Le comte d’Essex_ de Th.

Corneille, les _Marie Stuart_ de Schiller et de M. Samson.

3--DE REINE ET SUJETTE:--_Marie Tudor_ et _Amy Robsart_ de Hugo. Le

titre de cette sous-nuance est, on s’en souvient, le seul cité des

prétendues 24 situations de Gérard de Nerval; on pourrait bien faire

tenir encore sous cette dénomination les sous-nuances B 1, 2, 4. Mais

cela ne ferait toujours que la _moitié_ d’une des _quatre_ nuances de

«Rivalité d’inégaux», qui a elle-même l’importance tout au plus d’_une_

Situation parmi la Série de nos _trente-six_.

4--D’UNE REINE ET D’UNE ESCLAVE:--_Bajazet_, _Zulime_, partie d’_Une

nuit de Cléopâtre_ (de Gautier, par V. Massé, 1885).

5--D’UNE DAME ET D’UNE SERVANTE:--_Le Chien du jardinier_ de Lope de

Vega (où se voit le mieux réussi peut-être, des portraits, tant de fois

essayés, de la grande dame amoureuse).

6--D’UNE DAME ET D’UNE PLUS HUMBLE:--_François les bas bleus_ (M.

Messager, 1883).

7--DE PRESQUE ÉGALES COMPLIQUÉE DE L’ABANDON DE L’UNE (se rapproche d’A

1 de la Situation XXV):--_Ariane_ de Th. Corneille, _Benvenuto_ (M.

Diaz, 1890). Roman: _la Joie de vivre_.

8--D’UN SOUVENIR OU D’UN IDÉAL (celui d’une femme supérieure) ET DE LA

VASSALE DE CELLE-CI:--_Sémiramis reconnue_ de Métastase. _Madame la

Mort_ de Rachilde (le champ de la lutte est _subjectif_). _L’Image_ de

M. Beaubourg. Cas symétrique pour le masculin: _la Dame de la Mer_

d’Ibsen.

C--DOUBLE RIVALITÉ (A aime B qui aime E qui aime C):--_Adrien_ de

Métastase, _Emilia Galotti_ de Lessing, _la Fermière_ (M. d’Artois,

1889), _Ascanio_ (Saint-Saëns, 1890). Il est loisible d’allonger la

rivalité en triple, en quadruple, etc., ce qui serait curieux, mais sans

beaucoup varier les effets: tantôt, seulement, on fermera la chaîne en

un cercle (c’est-à-dire que C aimera A), ou par une simple boucle (C

payant E de retour).

D--RIVALITÉS INDOUES.--On commence de nos jours à se rendre compte que

la loi du divorce a été obtenue surtout par les efforts de nos écrivains

dramatiques, qui étaient moins persuadés certainement de sa légitimité

qu’ils n’en éprouvaient le besoin pour renouveler un peu leurs

combinaisons restreintes. Ah! quel air plus vif et plus pur ils eussent

aspiré en se retournant vers la polygamie indoue! Gœthe, le dieu Nil de

ce siècle, Théophile Gautier (qui prévit la décadence de la femme par

l’accroissement du vice) et Barrès (_l’Ennemi des lois_) paraissent

avoir senti de la sorte. Il est à espérer que les malentendus de la

Maison actuelle, où la fidélité archaïque, la monogamie réelle, surtout

d’un côté, n’existe à peu près plus, s’apaiseront, avec un tant soit peu

de cet esprit de tolérance.

1--RIVALITÉ D’UNE AMANTE DIVINE ET D’UNE MORTELLE:--_Les amours de

Crichna_ par Roupa.

2--DE DEUX MORTELLES:--_Agnimitra et Malavika_ par Kalidaça.

3--DE DEUX FEMMES LÉGITIMES:--_Le Collier_ de sri Harcha dêva; _la

Statue_ de Radjasekhara.

Aux positions hiérarchiques respectives des deux rivaux ou rivales

s’ajoute, comme moyen de varier, la position, à leur égard, de l’Objet

aimé. Les aspects de la lutte dépendront en effet de ce que le prix se

tiendra plus ou moins près de l’un des deux adversaires, et de ce qu’il

sera situé dans un rang inférieur à tous deux, moyen entre l’un et

l’autre, ou supérieur même au plus élevé.

XXVe SITUATION

Adultère

(Époux trompé--Époux adultère--Adultère complice)

Sans mériter de constituer une Situation à lui seul, l’Adultère se

présente comme un aspect intéressant du vol (action du dehors) doublé de

la trahison (action du dedans). Schiller, après Lope, s’était plu à

idéaliser le brigandage; Hugo et Dumas Ier ont entrepris un paradoxe

analogue pour l’adultère et, développant le procédé d’antithèse qui a

créé Triboulet et Lucrèce Borgia, ils ont réussi, une fois pour toutes;

rien de plus légitime. Le niais, ce fut la croyance du séculaire

troupeau en l’excellence du sujet ainsi présenté: que d’Antonys! quels

Antonys!... Le public a fini par leur préférer le café-concert:

... Il a bien fait!

1er cas: L’auteur peint l’Adultère Complice, l’étranger survenu près du

foyer,--le Voleur,--bien plus agréable, mieux fait, plus tendre... ou

plus ferme, que l’Époux trompé.--Quelques arabesques dont se vête le

fait simple et fondamental, le larcin, quelque complaisance où déchoie

un public dès longtemps harcelé, il n’en reste pas moins, au fond de

celui-ci, telle qu’un bon granit, la vieille conscience: pour elle, ce

qu’on vante là, c’est d’oublier la Parole d’honneur du contrat, cette

Parole, ce serment auquel obéissaient, ainsi que nous, les Dieux

d’Homère et les Chevaliers, cette base à toute agglomération sociale, ce

que les sauvages, ce que les forçats respectent entre eux, ce regard des

yeux dans les yeux, initial à l’effort commun, cette source première de

l’ordre dans le monde et de la pensée, cette lumière du Verbe!

Assurément l’attention des spectateurs peut être momentanément détournée

de ce point de vue sévère, et cela sans crime aucun,--de par les droits

d’hérésie de l’imagination; on peut obtenir pour n’importe quel objet

notre rire: ne rions-nous pas, de tous nos nerfs, à voir un podagre

dégringoler bizarrement un escalier au bas duquel il doit se rompre le

cou? Pour tout objet aussi on peut réclamer notre pitié: pitié nous

avons pour les parjures du joueur et pour ceux de l’ivrogne; mais il s’y

mêle un mépris las. Or, était-ce précisément de ce mépris dans la

tristesse que notre dramaturgie voulait faire bénéficier ses jeunes

premiers adultères au prix de tant et tant de soins? Non, sans doute!...

Elle s’est donc fourvoyée.

2e cas: L’Adultère étranger est donné comme moins sympathique que

l’époux méconnu.--Ceci, c’est le genre dit «moralisateur». Il ennuie. Un

homme à qui l’on a pris son porte-monnaie ne grandit pas, de ce fait, à

nos yeux; et, les renseignements qu’il est en mesure de fournir une fois

obtenus, nous laissons là ce lieu vivant d’un épisode curieux, mais qui

se serait aussi aisément produit ailleurs,--et nous ne pensons plus

qu’au tire-laine. Mais si ce dernier, déjà peu grandiose dans son

exploit, nous est portraituré à son tour sous des traits encore moins

intéressants que ceux de sa dupe, il nous dégoûte;--et l’Époux adultère

n’est qu’un drôle et un imbécile de l’avoir préféré. Puis (enfants

simples et droits que nous restons un peu malgré tout) en flairant dans

la leçon qu’on nous donne un parti-pris, et, par conséquent des

mensonges, nous grimaçons une moue, car nous n’étions pas venus pour

trouver derrière la fable le sourire aigre-doux d’un pion.

3e cas: l’Époux trompé se venge.--Enfin, il se passe quelque chose!...

Malheureusement cette vengeance n’est qu’un des cas de la IIIe

Situation.

Ainsi l’on ne réussira notre XXVe donnée qu’en la traitant avec l’esprit

le plus humain, le moins élégiaque et le moins austère. Il ne s’agit

d’embrasser ni le parti du filou, ni celui du traître, ni celui du cocu.

Les pénétrer tous,--de tous avoir compassion,--les tous expliquer...

c’est-à-dire se pénétrer soi-même, de soi-même avoir pitié, soi-même

s’expliquer à soi:--voilà le vrai travail à accomplir.

A--MAITRESSE TRAHIE, 1--POUR UNE JEUNE FILLE:--_Les Colchidiennes_ de

Sophocle, _Médées_ d’Euripide, de Sénèque et de Corneille, _Miss Sara

Sampson_ de Lessing, _Lucienne_ (Gramont, 1890). Ces exemples sont, de

plus, symétriques, à cause de la vengeance finale, à la classe masculine

D.

2--POUR UNE JEUNE FEMME (le mariage précède le lever du rideau):--_Un

voyage de noces_ (M. Tiercelin, 1881).

B--ÉPOUSE TRAHIE, 1--POUR UNE ESCLAVE QUI N’AIME PAS:--_Les

Trachiniennes_ de Sophocle et _Hercule sur l’Œta_ de Sénèque (1re

partie; quant à la suite, voir «Imprudence»), _Andromaques_ d’Euripide

et de Racine (où c’est un côté du drame; quant à l’autre, voir

«Sacrifice aux proches»).

Les trente-six situations dramatiques · 第 4 / 8 段