De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas s

Les trente-six situations

dramatiques,

par Georges

Polti.

Gozzi soutenait qu’il ne peut y avoir que 36 situations

tragiques. Schiller s’est donné beaucoup de peine pour en

trouver davantage; mais il n’en trouva pas même autant

que Gozzi.

(Goethe, _Entretiens avec Eckermann_.)

PARIS

ÉDITION DV «MERCVRE DE FRANCE»

15, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, 15

1895

Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

La Théorie des Tempéraments (1889). 1 fr. »

(Voir, à ce sujet, lettre dans le _Courrier du Soir_ du

1er septembre 1891.)

Notation des Gestes, avec dessin. (1892). 0 fr. 75

Il a été tiré des 36 SITUATIONS DRAMATIQUES, outre 480 exemplaires sur

papier teinté (à 3 fr. 50), 20 exemplaires sur Hollande (à 7 fr.) et 5

sur Japon Impérial (à 10 fr.).

A MADAME TOUTTAIN

ACCEPTE

CE GAGE DE RECONNAISSANCE

EN MÉMOIRE

DU GRAND MORT AIMÉ

QUI NOUS RELIE

DE TON FRÈRE,--DE MON PÈRE...

1er novembre 1894

G. P.

LES

36 Situations Dramatiques

Gozzi soutenait qu’il ne peut y avoir que 36 situations

tragiques. Schiller s’est donné beaucoup de peine pour en

trouver davantage; mais il n’en trouva pas même autant que

Gozzi.

(GŒTHE, _Entretiens avec Eckermann_.)

36 situations seulement!

Cet énoncé qu’aucun renseignement n’accompagne, ni de la part de Gozzi,

ni de celle de Gœthe ou de Schiller, et qui pose le problème sans le

résoudre, avait de quoi tourmenter.

Car celui qui affirmait--me répétais-je toujours--par ce nombre

restreint une loi si fortement synthétique, avait justement

l’imagination la plus fantasque: ce Gozzi, c’était l’auteur de

_Turandot_ et du _Roi Cerf_, deux œuvres, or, presque sans analogues,

l’une sur la situation de l’_Énigme_ et l’autre sur les phases de la

métempsycose; c’était le créateur d’un système dramatique, du fiabesque,

et, par lui, l’esprit arabe chez nous transfusé, ont pu naître Hoffmann,

Jean-Paul Richter et Poe.

Encore l’exubérance du Vénitien m’aurait-elle, peut-être, fait douter,

puisqu’une fois lancé ce chiffre de 36, il s’était tu...

Mais l’ardent et sévère kantien, Schiller, le prince des esthéticiens

modernes et le maître du drame vraiment historique, ne s’était-il pas, à

son tour, devant ce précepte, «donné beaucoup de peine» (et de la peine

d’un Schiller!), y ajoutant ainsi pour nous l’autorité de sa critique

puissante et de sa riche mémoire? M’objectais-je alors, pour hésiter, le

seul point commun aux deux poètes, un goût vif de l’abstrait,--Gœthe,

antipode exact du systématisme, esprit d’observateur, et qui, sa vie

durant, évolua, m’apparaissait, méditant encore l’obsédant sujet,--bien

des années après la mort de Schiller, bien des années après leurs

fécondes causeries, et à l’époque où s’achevait _Faust_, cette suprême

combinaison des éléments les plus contrastés[1].

[1] C’est Gœthe qui le déclare: Je dois, dit-il, l’intrigue à

Calderon, la vision à Marlowe, la scène du lit à _Cymbeline_, la

chanson ou sérénade à _Hamlet_, le prologue au livre de _Job_. On

peut y ajouter: le premier prologue imité des Hindous, la scène du

trépied renouvelant les nécromancies épiques, la visite à la guenon,

digne de Théocrite, de nombreux ressouvenirs picturaux (scène

première issue de Rembrandt; mimes de la _promenade_, de la

_taverne_, du _puits_, d’origine flamande), la fin inspirée de

Dante, etc., etc.

Je n’en savais, toutefois, pas plus long...

Seul, en France, Gérard de Nerval avait embrassé, un court instant, de

ce point de vue si haut, l’ensemble des productions scéniques, dans un

article de _L’Artiste_ sur la _Jane Grey_ de Soumet. Avec quel dandysme,

malheureusement! Ayant, à ses débuts, voulu savoir le chiffre des

actions possibles au théâtre, il en trouva 24, raconte-t-il. Pas plus

que ses devanciers, il ne nous dit lesquelles. En revanche, les bases

qu’il fournit ne peuvent satisfaire. Recourant, en effet, à la

classification caduque des péchés capitaux, il se voit, d’abord, forcé

d’en éliminer deux, gourmandise et paresse, et, à peu près, un

troisième, la luxure... «ce serait don Juan peut-être...» On ne saisit

pas mieux ce que l’avarice a fourni comme énergie tragique, et je

discerne mal pour la contexture entière du drame, une divergence marquée

de directions entre l’orgueil (l’esprit de tyrannie, sans doute) et la

colère, à moins de n’admettre que leurs manifestations les plus

opposées, et de risquer, à ce coup, de confondre celles de la colère

avec celles de l’envie. Aussi bien eût fait Labrunie de conserver

l’ex-huitième péché, la tristesse, qui lui aurait été utile, vis-à-vis

de _Manfred_ par exemple. Plus loin, le meurtre, désigné comme un

facteur pour obtenir, en l’unissant tour à tour à chacun des autres,

plusieurs des données, ne peut être accepté comme tel, puisqu’il est le

commun accident, possible dans toutes, et le plus fréquent qui s’y

produise. Enfin, le seul titre nommé par Nerval, _Rivalité de reine et

de sujette_, ne convient, on le constatera, qu’à une _sous_-classe de

l’une non pas des 24, mais des 36 situations dramatiques[2].

[2] J’ai remplacé le mot «tragique» de l’épigraphe par celui de

«dramatique». Les familiers de Gœthe savent que pour lui (qui fut un

des «classiques» allemands) les deux termes sont synonymes dans ce

passage. Du reste, nous allons le constater, nos drames ne possèdent

pas de situations différentes de celles des tragédies, ni des

«pièces», mais ils en enchevêtrent en général plusieurs, que déjà la

tragédie dite _implexe_ déroulait successivement.

Outre Nerval pourtant, personne plus n’a touché, à la manière si

vraiment technique qu’on devine chez Gozzi, aux secrets de l’invention,

et j’aperçois seulement, dans un ordre d’idées, quoique analogue, bien

éloigné: la célèbre théorie de M. Sarcey sur la scène à faire, théorie

en général très mal comprise d’une époque que le didactisme,

c’est-à-dire la réflexion artistique, épouvante;--des notes intimes de

M. Dumas qui furent publiées contre son gré, si mes souvenirs d’enfant

sont fidèles, il y a quelques années par le _Temps_ et qui donnaient ce

double schéma de Corneille et de Racine, pour le premier une héroïne

disputée par deux héros, pour le second un héros disputé par deux

héroïnes;--et, en dernier lieu, des travaux, çà et là, de M. Valin sur

la composition...

Et c’est tout, absolument tout.

... Enfin,--pour abréger,--je retrouvai les 36 situations, telles que

dut les posséder Gozzi, et telles qu’on les retrouvera plus loin; car ce

fut bien, ainsi qu’il l’avait indiqué, 36 catégories que je dus créer

afin d’y répartir convenablement les innombrables œuvres melpoméniennes.

Ce nombre n’a rien cependant, je me hâte de le dire, de cabaliste ni de

mystique; on pourrait à la rigueur en choisir un légèrement plus ou

moins élevé; mais je considère celui-là comme le plus vraisemblable. Je

m’abstiendrai d’exposer aucune des soixante et quelques théories que,

pour ma distraction personnelle, j’ai esquissées dans le dessein

d’aboutir par voie inverse, déductive, au précepte gozzien: ces

exercices d’imagination sont parfois agréables, mais ils finissent le

plus souvent par ruiner ce qu’ils prétendaient établir; toute théorie

s’écroulant à son tour,--tandis qu’une observation, un canon esthétique

demeurent.

Or, à ce fait de déclarer qu’il n’y a pas plus de 36 situations

dramatiques, va s’attacher un singulier corollaire, à savoir qu’il n’y

a, de par la vie, que 36 émotions. Ainsi, 36 émotions au maximum, voilà

la saveur de l’existence; voilà ce qui va et vient sans relâche, ce qui

remplit l’histoire comme des flots la mer et ce qui en est la substance,

puisque c’est celle de l’humanité, dans les ténèbres des bois africains

comme «Sous les Tilleuls» ou aux lueurs électriques du Boulevard, et

l’était dès l’âge des corps à corps avec le lion des montagnes, et la

sera, indubitablement, aux plus infinies distances du futur; puisque, de

ces 36 émotions,--pas une de plus,--nous colorons, non! nous comprenons

ce qui nous est étranger, jusqu’à la vie végétale et au mécanisme

cosmique,--et que d’elles sont et seront à jamais construites nos

théogonies et nos métaphysiques, tant de chers «au-delà!»... 36

situations, 36 émotions, pas une de plus.

Il est donc compréhensible que ce soit devant la scène, où se mélangent

infatigablement ces 36 émotions, qu’un peuple arrive à naître à la

définitive conscience de lui-même; aussi les Grecs commençaient-ils

leurs villes par les bases d’un théâtre. Il est également naturel que,

seules, les très grandes et complètes civilisations aient présenté une

conception dramatique particulière et que, réciproquement, une de ces

conceptions nouvelles doit être révélée à chaque évolution de la

société[3]; d’où l’obscure et fidèle attente de notre siècle devant les

cénotaphes d’un art qui, depuis longtemps et pour des raisons,

paraît-il, commerciales, ne s’y trouve, à proprement dire, plus.

[3] M. Strindberg, dans le _Magazin_ de janvier 1892, n’est pas,

cependant, de cet avis, parce qu’il a constaté que les plus grands

centres commerciaux et de culture philosophique, tels que Londres et

les cités allemandes, ne possèdent pas de théâtre vraiment original.

Mais à mon tour, persuadé qu’aucune de ces villes n’a en réalité

l’activité intellectuelle du Londres shakespearien ou du Weimar de

Gœthe, je dénie aux spéculations, tant commerciales que

philosophiques, l’honneur d’être les signes absolus de la

civilisation. Les républiques italiennes de la Renaissance eurent

d’heureux rivaux de commerce dans les Ottomans; le Paris du XIIe

siècle en eut dans la hanse rhénane, Rome antique dans Carthage,

Athènes dans Corinthe. Florence fut peu philosophique; elle eût été

plutôt théologique et fut surtout politicienne: elle eut son

théâtre. De même pour le Paris ogival; de même pour Rome; de même

pour Athènes. Car elle est bien absurde la tradition tenace qui fait

d’Athènes la patrie de la philosophie: Ioniens et Éléates, cette

«gauche» et cette «droite» éternelles de l’antagonisme des

métaphysiciens, étaient des Asiatiques; dans l’île orientale de

Samos naquit Pythagore, et Cypriote était Zénon,--ces deux plus

solides moralistes pratiques; Aristote, né sur les confins de la

Macédoine, s’explique uniquement comme le «lemme» historique

d’Alexandre devant Hellas; la Grande Grèce, c’est-à-dire l’Italie

méridionale et molle, était fertile en philosophes. Mais, si dans

Athènes nous avons une fois compté Platon, qui fut esclave et

s’imbut d’orientalisme, Socrate qui n’a même pas le visage d’un Grec

ni même d’un Méditerranéen, puis Antisthène et Épicure, qui

rééditèrent simplement, l’un avec charlatanisme, l’autre avec

érudition, les doctrines ioniennes, il ne nous reste plus un

philosophe à mettre à la charge de la ville tragique, religieuse et

démocratique qui, d’instinct, haïssait les philosophes et, comme on

dit, les «persécuta».

Il résulte enfin de là qu’après avoir concentré ces «points de vue» du

théâtre comme dans un panorama, nous allons y voir circuler, en quelque

sorte, l’essentiel cortège de notre race: dans leurs costumes

caractéristiques et bigarrés, Bacheliers chinois pinçant de leurs

mandores, Rois hindous sur leurs chars, Héros nus d’Hellas, Chevaliers

légendaires, Aventuriers de cape et d’épée, Damis aux longues perruques

blondes, Nymphes étincelantes de pierreries, Agnès aux paupières

frangées, chastes Vierges athénaïennes, grandes Impudiques de l’adultère

et de l’inceste, hiératiques Confidents et Confidentes, Compères

s’esclaffant, Apothicaires, Gourous de la cause religieuse grotesques

interprètes, Satyres sautillant sur leurs jambes de bouc, laids

Esclaves, Diables rouges à cornes vertes, bégayants Tartaglias,

Graciosos farcis d’anecdotes, Clowns shakespeariens, Bouffons

hugolesques, Théoriciens à «queues-de-pie» se réchauffant au bord de la

rampe, précédés de gongs les Magistrats, Ascètes bouddhiques immobiles,

Péris, Sacrificateurs en robes blanches, Martyrs dont l’auréole brille,

Alcades, Ulysses trop habiles, Jeunes hommes purs, Fous sanglants,

épouvantables Rakchasas, Messagers dispersant aux vents du ciel les

calamités, Chœurs pleins de nostalgie, Prologues symboliques, oui, la

voilà rassemblée, notre humanité, et s’agitant à son plus ardent période

de fièvre,--mais toujours présentant quelqu’une des faces du prisme que

posséda Gozzi.

Ces 36 faces, que j’ai entrepris de reconstituer, doivent être, par

conséquent, fort évidentes et n’avoir rien d’utopique. De quoi nous ne

serons persuadés qu’après les avoir vues se répéter, avec une aussi

invariable netteté, dans toutes les époques et dans tous les genres. Le

lecteur ne trouvera, il est vrai, dans mon exposé très sommaire, qu’un

millier[4] d’exemples cités, desquels environ 800 empruntés à la scène;

mais j’ai compris dans ce nombre les œuvres les plus dissemblables et

les plus célèbres, celles dont les autres ne sont guère que de plus ou

moins habiles ou voulues mosaïques. C’est ainsi qu’il y verra les

principaux drames de la Chine, des Indes, de Judée; puis,--cela va de

soi,--le théâtre grec. Seulement, au lieu de nous en tenir aux 32

tragédies classiques, nous mettrons à profit ces travaux de

l’hellénisme, malheureusement enfouis dans leur latin pour l’indolence

du public d’aujourd’hui, et qui permettent de reconstituer, dans leurs

grandes lignes, des centaines de chefs-d’œuvre, quelques-uns plus

étonnants que ceux que nous admirons, et tous offrant, dans l’ombre où

on les relégua, l’intégrale fraîcheur du beau non dévoilé. Ensuite,

laissant de côté, pour l’instant, une indication détaillée des mystères

persans et médiévistes, lesquels d’ailleurs dépendent à peu près sans

exception de deux ou trois situations, et qui attendent une étude très

particulière, nous parcourrons les auteurs espagnols, nos classiques

français, les Italiens et le renouvellement romantique depuis le Cycle

shakespearien, par l’Allemagne, jusque chez nous et dans le reste de la

littérature moderne. Et nous aurons éprouvé d’une façon, il me semble,

définitive cette théorie des 36 situations, quand nous l’aurons, après

cela, mise en contact avec la production théâtrale d’une période récente

de dix années (soit: 1881-90).--Deux cents exemples environ seront

ensuite pris dans les genres littéraires voisins du dramatique: roman,

épopée, histoire, et dans la réalité.

[4] Ce qui fait cinq à six mille personnages à faire évoluer sous ses

yeux, travail de tactique déjà terrible dans un espace aussi

restreint.

Car cette exploration peut et doit être poursuivie, pour donner des

résultats, sur nature: je veux dire par là en politique, aux tribunaux,

dans la vie quotidienne. Je ne puis aujourd’hui qu’indiquer au

chercheur, s’il veut descendre jusqu’aux moindres nuances, les patientes

nomenclatures qui en sont dressées par les ouvrages de casuistique

brahmaniques et chrétiens; veut-il au contraire s’élever, en méditant

les résultats presque immuables, aux principes mêmes, il les retrouvera,

un peu épars, mais lucidement dégagés, dans le code, ce livre de chevet

pour l’écrivain scénique... Au milieu de ces investigations, la présente

étude lui paraîtra bientôt une sorte d’introduction à un intarissable,

un merveilleux cours où conflueraient momentanément, dans leur

primordiale unité, histoire, poésie gnomique, écrits moralistes (et

a-moralistes), humorisme, psychologie, droit, épopée, roman, conte,

fable, mythe, prophétie, proverbe... et qui s’appellerait quelque chose

comme le Cours de l’Existence...

Il nous est du moins loisible d’observer dès ici, du haut de notre

théorie, mainte question, pour nous capitale:

Quelles sont les situations dramatiques négligées par notre époque, si

fidèle en revanche à ressasser les mêmes, peu nombreuses? Quelles sont

au contraire les plus usitées? Quelles les plus négligées et quelles les

plus usitées de chaque époque, genre, école, écrivain? Les raisons de

ces préférences?... Interrogations identiques devant les classes et

sous-classes des situations.

D’un tel examen (il n’y faut que patience), d’abord va ressortir la

liste des combinaisons (situations et classes ou sous-classes d’icelles)

actuellement en friche, et qui restent encore à exploiter par conséquent

pour l’art contemporain; et, deuxièmement, comment cette adaptation peut

se faire: à savoir par l’application des mêmes moyens qui ont servi

naguère pour rajeunir les premières données. Chemin faisant, il nous

arrivera encore de relever, à l’intérieur de telle ou telle de ces 36

catégories, un cas _unique_,--sans parenté immédiate, produit de quelque

inspiration vigoureuse, et dont aucune des 35 sœurs ne contient

l’analogue. Mais, en déterminant alors avec soin le degré exact qui

convient à ce cas parmi les sous-classes de la Situation à laquelle il

appartient[5], nous pourrons constituer ensuite, dans chacune des 35

autres, une sous-classe symétrique à celle-là: ainsi seront créées 35

intrigues générales absolument vierges. Celles-ci donneront, pour peu

qu’on se plaise à les traiter d’après le goût des innombrables écoles

passées et présentes,--35 séries de «pastiches originaux»; et, en outre,

35 scénarios nouveaux, d’une figure, certes, autrement imprévue que la

plupart de nos drames, inspirés soit de livres, soit d’une réalité qui,

vue à la clarté d’anciennes lectures, révélait à la vue leurs seuls

reflets, tant que, parmi son obscur labyrinthe, nous n’avions pas, pour

nous guider, le précieux fil avec Gozzi disparu.

[5] J’indique à la fin de ce travail comment on doit s’y prendre pour

subdiviser n’importe laquelle des 36 situations.

Puisque nous l’avons, déroulons-le.

Ire SITUATION

Implorer

(_Le titre technique, formé des éléments dynamiques indispensables,

serait_: Un Persécuteur, un Suppliant et une Puissance indécise.)

On trouvera, parmi la collection d’exemples que j’offre, trois nuances.

Dans la première, la «Puissance indécise» est un personnage distinct qui

délibère: doit-il céder, prudent et inquiet pour ceux qu’il aime, devant

la menace du persécuteur ou bien, généreusement, à la prière du

faible?... Dans la seconde nuance,--au moyen d’une contraction analogue

à celle qui fait du syllogisme l’enthymème des rhéteurs, ou, si l’on

veut, au moyen de la même différence qui existe entre la balance,

classique emblème du cas précédent, et le peson, emblème de

celui-ci,--cette «Puissante indécise» n’est plus qu’un _attribut_ du

«Persécuteur», une arme dans sa main encore suspendue: sa colère ou sa

piété vont-elles répondre? écoute! grâce!... Au contraire, dans la

troisième nuance, l’élément «Suppliant» se _dédouble_ en «_Persécuté_»

et «_Intercesseur_»; et ce n’est plus entre trois ni deux, mais entre

quatre acteurs principaux que se joue l’action.

Ces trois nuances (A, B, C) se divisent comme il suit:

A 1--FUGITIFS IMPLORANT UN PUISSANT CONTRE LEURS ENNEMIS.--Exemples

entiers: _les Suppliantes_ et _les Héraclides_ d’Eschyle, _les

Héraclides_ d’Euripide, le _Minos_ de Sophocle. Cas où le fugitif est

coupable: _Oiclès_ et _Chrysès_ de Sophocle, les _Euménides_ d’Eschyle.

Exemple fragmentaire: le 2e acte du _Roi Jean_ de Shakespeare. Exemples

ordinaires: scène du protectorat dans les colonies.

2--IMPLORER ASSISTANCE POUR ACCOMPLIR UN PIEUX DEVOIR INTERDIT.--Ex.

entiers: _les Éleusiniennes_ d’Eschyle et _les Suppliantes_ d’Euripide.

Ex. historique: l’enterrement de Molière. Ex. ordinaire: dans une

famille divisée de croyances, l’enfant a recours au parent

coreligionnaire pour pratiquer son culte.

3--IMPLORER UN ASILE POUR MOURIR.--Ex. ent.: _Œdipe à Colone_. Ex.

fragm.: la mort de Zineb, dans _Mangeront-ils?_ de Hugo.

B 1--UN NAUFRAGÉ DEMANDE HOSPITALITÉ.--Ex. ent.: _Nausicaa_ et _les

Phéaciens_ de Sophocle. Ex. fragm.: le 1er acte des _Troyens_ de

Berlioz.

2--CHASSÉ PAR LES SIENS QU’ON DÉSHONORA, IMPLORER LA CHARITÉ.--Ex.: les

_Danaès_ d’Eschyle et d’Euripide; _Acrisius_ de Sophocle; _Alopé_,

_Augé_ et _les Crétoises_ d’Euripide. Ex. ordinaires: une bonne part des

quinze à vingt mille aventures qui, chaque année, aboutissent au bureau

des Enfants-Assistés.--Cas spécial de L’ENFANT RECUEILLI:--début du

_Rêve_ de Zola.

3--CHERCHER SA GUÉRISON, SA LIBÉRATION, SON PARDON, UNE

EXPIATION:--_Philoctète à Troie_ de Sophocle, _les Mysiens_ d’Eschyle,

_Télèphe_ d’Euripide, _les Champairol_ (M. Fraisse, 1884). Ex.

historique: Barberousse pénitent. Ex. ordinaires: recours en grâce,

confession dans le catholicisme, etc.

4--SOLLICITER LA REDDITION D’UN CORPS, D’UNE RELIQUE:--_Les Phrygiens_

d’Eschyle. Ex. histor.: ambassades des Croisés aux musulmans. Ex.

ordinaires: réclamation des cendres d’un grand homme enseveli à

l’étranger, du corps d’un supplicié ou d’un parent mort à l’hôpital.--A

noter que les _Phrygiens_ et le XXIVe chant de l’_Iliade_ qui les a

inspirés forment transition vers la situation XII (Vaincre un refus).

C 1--SUPPLIER UN PUISSANT POUR DES ÊTRES CHERS:--Ex. ent.: _Esther_;

fragmentaire: «celle qui fut Gretchen» au dénouement de _Faust_;

historique: Franklin à la cour de Louis XVI.--Ex. symétrique à A 3: _les

Propompes_ d’Eschyle.

2--SUPPLIER UN PARENT EN FAVEUR D’UN AUTRE PARENT:--_Eurysacès_ de

Sophocle.

Eh bien, nul n’a plus songé, ou peu s’en faut, à cette 1re situation

dans le théâtre moderne; sauf de la nuance C 1 (proche du culte poétique

et doux de la Vierge et des Saints), il n’en existe aucun exemple pur,

sans doute parce que les modèles antiques en étaient disparus ou peu

fréquentés, et surtout que, Shakespeare, Lope ni Corneille n’ayant eu le

temps de transformer à son tour ce thème selon l’idéal de complexité

extérieure, particulier au goût nouveau, les successeurs de ces grands

hommes auront trouvé ce 1er sujet trop _nu_ pour leur siècle. Comme si

une donnée était nécessairement plus simple qu’une autre! comme si

toutes celles qui ont lancé depuis, sur notre scène, leurs innombrables

rameaux, n’avaient pas commencé par montrer la même simplicité

vigoureuse dans leur tronc!

... C’est du moins par notre prédilection du complexe que je m’explique

la grâce dont a bénéficié la seule nuance C,--où, d’une façon naturelle,

une 4e figure (d’essence, malheureusement, quelque peu parasite et

monotonisante), l’«_Intercesseur_», s’ajoutait à la trinité

Persécuteur-Suppliant-Puissance.

De quelle variété, cependant, cette trinité n’est-elle pas susceptible!

Le Persécuteur... un ou multiple, volontaire ou inconscient, avide ou

vindicatif, et déployant le subtil réseau de la diplomatie ou se

révélant sous le formidable appareil des plus grandes dominations

contemporaines; le Suppliant... éloquent ou auxiliaire naïf de son

propre ennemi, juste ou coupable, humble ou grand; et le Puissant...

soit neutre, soit gagné à l’une ou à l’autre des parties, environné

peut-être des siens que le danger effraye et inférieur en forces au

Persécuteur, peut-être trompé à des apparences de droit, obligé

peut-être de sacrifier quelque haute conception, tantôt raisonneur,

tantôt sensible, ou bien vaincu par une de ces conversions à la

Dostoïewsky et abandonnant les erreurs qu’il croyait vérités, sinon la

vérité qu’il croit erreur, en un foudroiement final... Nulle part,

certes, les vicissitudes du pouvoir (arbitral, tyrannique,

renversé),--les superstitions qui accompagnent le doute,--d’un côté les

soubresauts de la conscience populaire, d’un autre l’anxiété

d’attendre,--les désespoirs et leurs blasphèmes,--l’espérance, jusqu’au

dernier souffle, vivace,--la brutalité aveugle du fait réveilleur--que

sais-je!... ne peuvent se condenser et éclater avec autant de force que

dans cette première situation, de nos jours méconnue... L’enthousiaste

sympathie que la France a ressentie durant la moitié de ce siècle pour

la Pologne, celle qu’elle a manifestée, en tant de circonstances, à

l’Écosse, puis à l’Irlande, trouveraient ici leur expression tragique;

le cri d’humanité avec lequel ce prêtre, au massacre de Fourmies, a

rallié à l’Église une fraction de la France révolutionnaire,--le culte

des morts, cette dernière, primitive et la plus indestructible forme du

sentiment religieux,--l’agonie, drame qui nous attend tous, l’agonie se

traînant vers un coin d’ombre comme une bête forcée,--et ce profondément

humilié désir de l’homme qu’un meurtre a privé de ce qu’il avait de plus

cher, supplication misérable, à deux genoux, qui fit pleurer même, en sa

sauvage rancune, le dur Achille et lui fit oublier son serment,--eh

quoi! toutes ces fortes émotions, d’autres encore, sont dans cette

situation première, elles ne sont pleinement _que là_,--et notre art

oublie cette situation...

IIe SITUATION

Le Sauveur

(_Techniquement_: Infortuné--Menaçant--Sauveur)

... La réciproque, en quelque sorte de la Ire, où le faible se réfugiait

auprès d’une puissance indécise, tandis que c’est, à présent, au-devant

du faible, sans espoir, le Protecteur inattendu qui, de lui-même, se

dresse subitement.

A--CONDAMNÉ, VOIR APPARAITRE UN SAUVEUR CHEVALERESQUE:--_Andromèdes_ de

Sophocle, d’Euripide et de Corneille. Ex. fragm.: 1er acte de

_Lohengrin_, 3e acte du _Tancrède_ de Voltaire, rôle du patron généreux

dans _Boislaurier_ (M. Richard, 1884. Ce dernier exemple et le suivant

montrent particulièrement l’honneur du faible en jeu). Ex. hist.: Daniel

et Suzanne; divers exploits de la chevalerie. Ex. ord.: l’assistance

judiciaire. Le dénouement de _Barbe-Bleue_ (la parenté s’y ajoute, sous

la condition la plus normale, celle de frères défendant leur sœur, et

grandit le pathétique par un moyen des plus simples, mais oublié des

dramaturges).

B 1--ÊTRE REMIS SUR LE TRÔNE PAR SES ENFANTS (voir la donnée

«RETROUVER»):--_Égée_ et _Pélée_ de Sophocle, _Antiope_ d’Euripide. Ces

enfants ont été jadis abandonnés dans: _Athamas I_ et _Tyro_ de Sophocle

aussi (ce goût du futur auteur d’_Œdipe à Colone_ pour les fables où

l’Enfant joue ainsi un rôle de sauveur et de justicier ne forme-t-il pas

un assez amer contraste avec le sort qui attendait le poète dans son

ultime vieillesse?).

2--ÊTRE SECOURU PAR DES AMIS OU DES ÉTRANGERS RECUEILLIS:--_Œnée_,

_Iolas_, _Phinée_ de Sophocle. Ex. fragm.: 2e partie d’_Alceste_

d’Euripide.--ÊTRE PROTÉGÉ PAR L’HÔTE QUI DONNA ASILE:--_Dictys_

d’Euripide.

Rien qu’à parcourir ces subdivisions, on aperçoit ce que nos écrivains

auraient dû tirer de la IIe des données. Elle doit être, franchement,

quelque peu attrayante, pour qu’une fois de plus l’humanité l’ait

choisie, cette histoire du Sauveur, il y a deux mille ans bientôt, et

depuis lors ait tant souffert, aimé, pleuré, à chacun des souvenirs qui

lui en reviennent. Cette Situation, c’est aussi la Chevalerie,

l’héroïsme si original et individuel du moyen-âge;--et c’est la

Révolution française devant les peuples! Malgré cela, l’art, si l’on

excepte l’aristophanerie de Cervantès et l’éblouissant et unique éclair

jailli de l’armure d’argent de _Lohengrin_, l’art, à peine encore, y

songea...

IIIe SITUATION

La Vengeance poursuivant le crime.

(_Techniquement_: Vengeur--Coupable)

La vengeance est une joie divine, dit l’Arabe; et elle fut celle plus

d’une fois, en effet, du Tout-Puissant d’Israël. Les deux poèmes

homériques se dénouent chacun par une enivrante vengeance, de même que

la légende des Pandavas, à l’orient des littératures; pour les races

latine et espagnole, c’est le plus satisfaisant spectacle toujours que

celui de l’individu capable de se faire justice légitime, encore

qu’illégale. Tant il est vrai que vingt siècles de christianisme, après

cinq siècles de socratie, n’ont pu substituer à cette base de l’honneur

le pardon. Et ce dernier, même sincère (chose rare!), qu’est-il,--sinon

la subtile quintessence de la vengeance, sur terre, en même temps que la

réclamation d’une espèce de wergeld, vis-à-vis du ciel?

A 1--VENGER UN ASCENDANT ASSASSINÉ:--_La Chanteuse_ (drame chinois

anonyme), _la Tunique confrontée_ (de la courtisane Tchang-koué-pin),

_les Argiens_ et _les Épigones_ d’Eschyle, _Alétès et Érigone_ de

Sophocle, _les deux Foscari_ de Byron, _Attila_ de Werner, _le Crime de

Maisons-Alfort_ (M. Cœdès, 1881. La vengeance en ces deux derniers cas,

ainsi que pour le sujet suivant, s’accomplit par la fille et non le

fils).--Ex. romanesque et ordinaire: _Colomba_ de Mérimée; la plupart

des vendette. Dans le _Prêtre_ (M. Buet, 1881), la lutte psychologique

entre le pardon et la vengeance est spécialement représentée.

2--VENGER UN DESCENDANT ASSASSINÉ:--_Nauplius_ de Sophocle. La fin de

l’_Hécube_ d’Euripide. Ex. épique: Neptune poursuivant Ulysse à cause de

la cécité de Polyphème.

3--VENGER UN DESCENDANT DÉSHONORÉ:--_Le meilleur alcade, c’est le Roi_

(Lope de Véga), _l’Alcade de Zalaméa_ (Calderon). Ex. hist.: la mort de

Lucrèce.

4--VENGER ÉPOUSE OU ÉPOUX ASSASSINÉ:--_Pompée_ de Corneille. Ex.

contemporain: les tentatives de Mme Vve Barrême.

5--VENGER ÉPOUSE DÉSHONORÉE OU QUE L’ON TENTA DE DÉSHONORER:--_Ixions_

d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide; _les Perrhœbides_ d’Eschyle. Ex.

historique: le lévite d’Ephraïm.--Même cas, où l’épouse n’a été

qu’INSULTÉE:--_la Chevelure renouée_ de Bhatta Naragma, _les fils de

Pandou outragés_ de Radjasekhara. Ex. ord.: un bon nombre de duels.

6--VENGER SA MAITRESSE ASSASSINÉE:--_Aimer après la mort_ (Calderon),

_Amhra_ (M. Grangeneuve, 1882), _Simon l’enfant trouvé_ (M. Jonathan,

1882).

7--VENGER SON AMI ASSASSINÉ, TUÉ:--_Les Néréides_, d’Eschyle. Ex.

contemporain: Ravachol.--Cette vengeance est perpétrée sur la maîtresse

du vengeur:--_La Casserole_ (M. Méténier, 1889).

8--VENGER SA SŒUR SÉDUITE:--_Clavijo_ de Gœthe, _les Bouchers_ (Icres,

1888), _la Casquette au père Bugeaud_ (M. Marot, 1886). Ex. romanesques:

_la Kermesse rouge_ dans le recueil de M. Eekhoud, la fin du _Disciple_

de M. Bourget.

B 1--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ SCIEMMENT:--_La Tempête_ de

Shakespeare (et l’opéra qui en est issu en 1889). Ex. contemp.: Bismarck

dans sa retraite de Varzin.

2--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ PARCE QUE DISPARU:--_Les Joueurs

d’osselets_ et _Pénélope_ d’Eschyle, le _Repas des Achéens_ de Sophocle.

3--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ ASSASSINÉ:--_Le ressentiment de Te-oun-go_ par

Kouan-han-king. Même cas et sauver, à la fois, un être aimé d’une erreur

judiciaire: _La Cellule nº 7_ (M. Zaccone, 1881).

4--SE VENGER D’UNE FAUSSE ACCUSATION:--Les _Phrixus_ de Sophocle et

d’Euripide, _Monte-Cristo_ de Dumas, _la Déclassée_ (M. Delahaye, 1883),

_Roger-la-Honte_ (M. Mary, 1881).

5--SE VENGER D’UN VIOL:--_Térée_ de Sophocle, _les Cenci_ de Shelley

(parricide pour punir et faire cesser l’inceste).

6--SE VENGER D’AVOIR ÉTÉ DÉPOUILLÉ DES SIENS:--_Le Marchand de Venise_,

un peu _Guillaume Tell_, et (en rentrant dans l’«Adultère») le triomphe

de M. Armingaud.

7--TROMPÉ, SE VENGER SUR TOUT UN SEXE:--_Jack l’Éventreur_ (MM. Bertrand

et Clairian, 1889); héroïnes fatales des romans et pièces «second

Empire»: _l’Étrangère_, etc. Cas symétrique appartenant à la nuance

A:--le mobile, peu vraisemblable, de la corruptrice du _Possédé_ de

Lemonnier.

Elle offre une première apparition ici du personnage grimaçant qui forma

clef de voûte au drame noir et extraordinaire,--du «traître». Dès le

début de notre troisième donnée, nous aurions pu les évoquer à chaque

pas, ce traître et sa politique profonde qui fait parfois sourire: don

Salluste présidant à _Ruy-Blas_, Iago à _Othello_, Guanhumara aux

_Burgraves_, Homodei à _Angelo_, Mahomet à la tragédie de ce nom,

Léontine à _Héraclius_, Maxime à la _Tragédie de Valentinien_, et à

celle d’_Aétius_, Émire à _Siroès_, Ulysse aux _Palamèdes_ grecs.

Si remaniée qu’ait été de nos jours la IIIe Situation, maint cas ancien

attend son rajeunissement; et surtout d’innombrables lacunes persistent:

en effet, parmi les liens qui peuvent unir le «Vengeur» à la «Victime»,

plus d’un degré de parenté fut omis, ainsi que la majorité des attaches

sociales ou contractuelles; la liste des torts qui peuvent provoquer ces

représailles est bien loin d’être épuisée, comme on s’en assurera en

énumérant les variétés de délits possibles contre les personnes et les

propriétés, les nuances d’opinions et de partis, et les diverses

manières dont s’accommode une insulte; enfin combien et quelles sortes

de relations existent, d’autre part, entre le «Vengeur» et le

«Coupable»! Et il ne s’agit jusqu’à présent que des prémisses de

l’action.

Que l’on y mette, maintenant, toutes les allures, lentes ou

foudroyantes, tortueuses ou directes, sûres ou éperdues, que va prendre

le châtiment, les mille ressources dont il dispose (car, recuit en son

désir concentré, il se choisit les plus chatoyants effets), puis les

points qu’il peut viser, de sa meurtrière; ensuite les obstacles qui

surgiront du hasard ou de la défensive... Introduisez les figures

secondaires, allant chacune à son but, comme dans la vie,

s’entre-croisant, et croisant le drame...

J’estime assez le lecteur pour ne pas développer davantage.

IVe SITUATION

Venger proche sur proche

(Souvenir de parent victime--Parent vengeur--Parent coupable)

Au moyen de l’énergie âpre de la situation qui précède, augmenter

l’horreur de la XVIIe («Découvrir le déshonneur des siens»), c’est créer

l’action présente,--laquelle s’enferme dans la vie privée, devenue un

enfer pire que le cachot du _Puits et du Pendule_ d’Edgar Poe.

L’atrocité en est telle que la foule, terrifiée, n’ose intervenir; elle

semble assister, de loin, à quelque scène démoniaque, se silhouettant

dans une maison en flammes.

... Et la foule des dramaturges semble ne pas oser, non plus, intervenir

pour modifier une fois la tragédie grecque, telle quelle depuis trente

siècles d’épouvante...

A nous il est facile, du haut de la «plateforme» retrouvée après le mot

de Gozzi, de supputer les variations infinies à écrire,--en multipliant

les combinaisons que nous venons de voir pour la IIIe donnée par celles

que nous produira la XVIIe.

Mais d’autres germes de fécondité nous arrivent à leur tour avec les

circonstances qui auront _déterminé_ le justicier à agir; ce serait un

désir spontané chez lui (motif le plus simple);--la volonté de la

victime agonisante ou du mort mystérieusement apparu;--un serment

imprudent;--le devoir professionnel (quand le Vengeur est magistrat,

etc.);--la nécessité de sauver d’autres parents, un être aimé

(c’est ainsi que Talien a vengé les Dantonistes) ou ses

concitoyens;--l’ignorance de la parenté qui rattache le «Vengeur» au

«Coupable»... Il y aurait encore le cas où cet acte du Vengeur

frapperait le Proche criminel, sans que le Vengeur le reconnût (dans une

salle sombre, je suppose). Il y aurait le cas où ce prétendu acte de

vengeance ne serait que le résultat d’une erreur: le Parent dit coupable

serait découvert innocent, et le pseudo-Exécuteur, trop stoïque,

apprendrait qu’il n’est qu’un criminel détestable. Il y aurait...

On a traité:

A 1--VENGER SON PÈRE SUR SA MÈRE:--_Les Choéphores_ d’Eschyle, les

_Électres_ de Sophocle, d’Euripide, d’Attilius, de Q. Cicéron, de

Pradon, de Longepierre, de Crébillon, de Rochefort, de Chénier et

l’opéra de Guillard, les _Orestes_ de Voltaire et d’Alfieri; puis les

_Épigones_ de Sophocle, les _Eriphyles_ de Sophocle et de Voltaire; et

enfin _Hamlet_, où se reconnaît si bien la méthode constante dont le

poète rajeunissait ses sujets: par un changement presque antithétique

des caractères et du milieu.

2--VENGER SA MÈRE SUR SON PÈRE:--_Zoé Chien-Chien_ (M. Matthey, 1881),

où le parricide s’équilibre d’une passion incestueuse et se perpètre par

la fille au lieu du fils. Saluons, en passant, cet unique effort

original de notre drame devant la Situation IV.

B--VENGER SES FRÈRES SUR SON FILS (mais sans préméditation et presque en

tombant dans la donnée «Imprudence»):--_Atalante_ d’Eschyle et

_Méléagre_ de Sophocle.

Sur 20 œuvres, 18 donc de la même nuance, 17 de la même sous-nuance, 13

sur le même sujet. Deux nuances et une sous-nuance en tout d’employées.

Amusons-nous seulement à compter celles qu’on oublia:

Le père du justicier sera vengé par celui-ci sur son propre frère. Sur

sa sœur. Sur sa maîtresse (ou sur son amant, car chacun des cas

ci-énumérés se dédouble, selon le sexe du vengeur). Sur sa femme (ou son

mari). Sur le propre fils du justicier. Sur sa fille. Sur son oncle

paternel. Sur son oncle maternel. Sur sa tante paternelle. Sur sa tante

maternelle. Sur son grand’père paternel, ou maternel; sur sa grand’mère

paternelle, ou maternelle. Sur son frère utérin, sur sa sœur utérine,

etc. Sur tel allié de la famille (beau-frère, belle-sœur, etc.) ou

collatéral.--Cette cinquantaine de variations dont une vingtaine au

moins sont pathétiques se répétera successivement pour chacun des cas:

venger un frère, une sœur, un époux, un fils, un aïeul, et ainsi de

suite.

On fera, pour changer, assouvir ces vindictes, non sur la personne du

coupable, mais sur un être qui lui soit cher (c’est de cette manière que

Médée et Atrée frappèrent Jason et Thyeste sur les enfants de ceux-ci);

des objets insensibles, quelquefois, tiennent aussi lieu de victimes.

Ve SITUATION

Traqué

(Châtiment--Fugitif)

La IIe situation était la réciproque de la Ire; la situation TRAQUÉ

représente aussi une transposition au passif des IIIe et IVe et de

toutes celles, en somme, où un danger poursuit une tête. Pourtant une

démarcation reste creusée: dans TRAQUÉ l’élément sévisseur se tient au

second plan ou n’en n’occupe, voire, aucun, pouvant être invisible,

abstrait... Seul, le Fugitif nous intéresse, parfois innocent, toujours

excusable; car la faute,--s’il y en eut une--ainsi reculée dans le vague

antérieur, apparaît fatale, acquise; nous ne la discutons plus ni ne la

reprenons, ce serait oiseux, mais sympathiquement nous en subissons les

conséquences avec notre héros, qui n’est plus, quel qu’il soit, qu’un

Homme en danger, c’est-à-dire un de notre parti, de notre bande, un

_moi_. On se souvient de la vérité jetée à la face des hypocrisies par

Wolfgang Gœthe: qu’ayant chacun en nous, à l’état de puissance, tous les

crimes qui se commirent jamais, il ne s’en produit pas un qu’il ne nous

soit loisible d’imaginer, très bien, accompli par nous-mêmes. Nous nous

sentons, on dirait, complices des pires attentats. Ce qui s’explique

d’ailleurs en pensant que nous en avons de bien autres parmi la ligne de

nos hérédités; et la valeur d’une vertu consisterait, peut-être, dans ce

blasement d’instruite devant les fautes qui lui font antithèse; auquel

cas, hérédité et milieu, loin d’être des fatalités oppressives,

deviendraient les germes de la sagesse qui, la satiété venue, en

triomphe: voilà pourquoi le génie (non plus une névrose, mais

l’inattendue victoire sur les névroses) naîtrait surtout dans des

familles qui lui transmirent l’expérience de la folie ou parmi des

malheureux qui lui en montrèrent, dans leur destruction mentale,

l’anatomie entière. C’est à acquérir d’une façon moins coûteuse cette

expérience de l’erreur et des catastrophes, c’est à en évoquer vivement

pour mieux dire les innombrables souvenirs qui dormaient dans notre

sang, afin d’en purifier à force de répétitions et y accoutumer nos âmes

ombrageuses, que paraît correspondre le besoin d’une littérature à

personnages et à émotions; comme la musique, elle finit, exorcisme

divin, par «adoucir les mœurs» et nous douer de cette force dans le

sang-froid, base de toute vertu...

--Le caractère d’isolement, propre à la situation V donne une singulière

unité à l’action et un champ très net pour l’observation psychologique;

la variété des décors et le romanesque des évènements n’y font non plus

défaut.

A--TRAQUÉ PAR LA JUSTICE POUR BRIGANDAGE, POLITIQUE, ETC.:--_Louis Pérez

de Galice_ et la _Dévotion à la Croix_ de Calderon, _les Brigands_ de

Schiller. Ex. historique: les conventionnels proscrits; la duchesse de

Berry. Ex. roman.: Rocambole, romans de Gaboriau. Ex. ord.: histoires de

police.

B--POURSUIVI POUR UNE FAUTE D’AMOUR:--Très injustement: _Indigne!_ (M.

Barbier, 1884);--d’une façon plus juste: _Don Juan_ de Molière et _Le

Festin de Pierre_ de Th. Corneille (sans parler des œuvres de Tirso de

Molina, Tellez, Villiers, Sadwell, Zamora, Goldoni, Grabbe, Zorilla,

Dumas père, etc.);--pour des raisons très justes: _Ajax Locrien_ de

Sophocle. Ex. ordinaires: depuis les mariages imposés aux séducteurs

jusqu’aux rafles policières sur les trottoirs.

C--HÉROS EN LUTTE CONTRE UNE PUISSANCE:--C’est le _Prométhée enchaîné_

d’Eschyle, le _Laocoon_ de Sophocle; puis le rôle de Porus dans les

_Alexandres_ de Racine et de Métastase, _Nicomède_, _Gœtz de

Berlinchingen_, en partie _Egmont_, _Caton_ de Métastase, _Adelghis_ de

Manzoni et un côté de son _Comte de Carmagnola_, la mort d’Hector au

fond de ce _Troïlus et Cressida_, où Shakespeare se posait déjà, d’une

attitude si significative, en contre-pied d’Homère; c’est de nos temps

_Nana-Sahib_ de Richepin (1883), _Édith_ (M. G. Bois, 1885), et la

tétralogie des _Nibelungen_; c’est l’_Ennemi du Peuple_.

D--UN PSEUDO-FOU EN LUTTE CONTRE UN ALIÉNISTE IAGIQUE[6]:--_La

Vicomtesse Alice_ (M. Second, 1882).

[6] Tiré de _Iago_; néologisme qui me paraît utile.

VIe SITUATION

Désastre

(Ennemi vainqueur _ou_ Messager--Puissant frappé)

La Peur même, l’inattendu et la catastrophe, et le grand renversement

des rôles, le puissant est jeté bas et le faible exalté! Refrain des

livres bibliques et immortelle clameur de la chute d’Ilios, dont nous

pâlissons comme d’un pressentiment.

A 1--SUBIR UNE DÉFAITE:--_Les Myrmidons_ et _les Perses_ d’Eschyle; _les

Pasteurs_ de Sophocle. Roman: _la Débâcle_ de Zola. L’histoire n’est

faite que de récits de ce genre.

2--LA PATRIE DÉTRUITE:--_Les Xoanéphores_ de Sophocle, _Sardanapale_ de

Byron (se confond avec B et rappelle aussi vers le dénouement la Ve).

Histoire: la Pologne, les grandes Invasions.

B--UN ROI RENVERSÉ (réciproque passive de la VIIIe)--_Henri VI_ et

_Richard II_ de Shakespeare--Histoire: Charles Ier, Louis XVI, Napoléon,

etc.; et en leur substituant un puissant quelconque: Colomb, Lesseps et

tous les ministres disgrâciés. Romans: fin de _Tartarin_, _l’Argent_,

_César Birotteau_.

C 1--SUBIR L’INGRATITUDE.--De toutes les attaques du Malheur,

naturellement la plus poignante: _Archélaüs_ d’Euripide (sauf le

dénouement où l’action se renverse), _Timon d’Athènes_ et _le roi Lear_

de Shakespeare, début de son _Coriolan_, _Marino Faliero_ de Byron, un

côté du _Comte de Carmagnola_ de Manzoni. M. de Bismarck renvoyé par M.

de Hohenzollern fils. Les martyres, les dévouements méconnus par la

stupide vanité de ceux qui après avoir bénéficié de ces sacrifices s’y

croient supérieurs, les trépas les plus magnanimes se sont dessinés sur

ce triste fond: la mort de Socrate et la Passion n’en sont que les

exemples les plus célèbres.

2--SUBIR UN INJUSTE RESSENTIMENT.--(Se confond avec l’«Erreur

judiciaire»): _les Salaminiennes_ d’Eschyle, _Teucer_ de Sophocle, etc.

3--SUBIR UN OUTRAGE:--Ier acte du _Cid_, Ier acte de _Lucrèce Borgia_.

Le point d’honneur offre mieux que ces simples épisodes: le roman russe

de l’_Esprit Souterrain_ l’a comme pressenti. Qu’on imagine après sa

bastonnade un Voltaire plus sensible encore, plus «hermine» et réduit à

l’impuissance, jusqu’à mourir de désespoir.

D 1--ÊTRE ABANDONNÉ PAR SON AMANT OU SON ÉPOUX:--_Faust_, _Ariane_ de

Th. Corneille, début des _Médées_.

2--ENFANTS PERDUS PAR LEURS PARENTS:--_Le Petit Poucet_.

Mais si les nuances tout individuelles B, C et D n’ont pas été

développées de beaucoup autant qu’il était facile de le faire, que dire

des cas de Désastres Sociaux (comme la nuance A)? Shakespeare n’a pu

aller assez loin dans cette voie grandiose. Chez les Grecs seuls, une

telle œuvre édifiée présenta du même coup cette conception des

événements humains, grande, fatale et poétique, avec laquelle Hérodote

devait un jour créer l’histoire.

VIIe SITUATION

En Proie

(Maître _ou_ Malheur--Faible)

Ici se voit qu’il n’y a aucune limite dans l’infinie douleur: au fond de

la détresse en apparence la pire, s’en ouvrira une plus affreuse. Point

de pitié dans les cieux qui au-dessus de nos nuées sont démontrés

complètement noirs et vides. On dirait un dépècement savant et féroce du

cœur que cette VIIe situation, celle du pessimisme par excellence.

A--L’INNOCENCE VICTIME D’AMBITIEUSES INTRIGUES:--_La Princesse Maleine_;

_La Fille naturelle_ de Gœthe, _les Deux Jumeaux_ de Hugo.

B--DÉPOUILLÉE PAR CEUX QUI DEVAIENT LA PROTÉGER:--_Les Convives_ et le

début des _Joueurs d’Osselets_ d’Eschyle (au premier frémissement du

grand arc aux mains du Mendiant inconnu, quel souffle d’espérance devait

s’élever, enfin!), _les Corbeaux_ de Becque.

C 1--LA PUISSANCE DÉPOSSÉDÉE ET MISÉRABLE:--Débuts des _Pélées_ de

Sophocle et d’Euripide, du _Prométhée enchaîné_, de _Job_; Laërte dans

son jardin.

2--FAVORI OU FAMILIER SE VOIT OUBLIÉ:--_En détresse_ (M. Fèvre, 1890.)

D--DES MALHEUREUX SONT DÉPOUILLÉS DE LEUR SEUL ESPOIR:--_Les Aveugles_

de Maeterlinck.

Et que de cas encore! les Juifs en captivité, _la Case de l’oncle Tom_,

les horreurs de la guerre de cent ans, les ghettos envahis, l’appareil

qui attire la foule aux reproductions du bagne et des scènes de

l’Inquisition, l’attrait des _Prisons_ de Pellico, de l’Enfer du Dante,

l’amertume enivrante du Gautama, de l’Ecclésiaste, de Schopenhauer.

VIIIe SITUATION

Révolte

(Tyran--Conspirateur)

Réciproque partielle, comme j’ai dit, de B de la VIe.

L’intrigue, si chère au public de ces trois derniers siècles, est du

moins fournie par la nature propre du sujet que nous abordons. Mais, par

un étrange hasard, on l’a presque toujours traité, au contraire, avec la

plus grande candeur. Une ou deux péripéties, quelques surprises vraiment

trop faciles à prévoir et étendues uniformément à tous les personnages

de la pièce, voilà les agréments presque invariables qu’on a attachés à

cette action,--si propice pourtant aux doutes, à l’équivoque, l’«entre

chien et loup», crépuscule dont la vague incertitude ne prépare que

mieux l’aurore de la révolte et de la liberté!

A 1--CONSPIRATION D’UN INDIVIDU SURTOUT:--_La Conjuration de Fiesque_ de

Schiller, _Cinna_ de Corneille, un peu du _Catilina_ de Voltaire (cette

tragédie appartient à «Ambition», XXXe), _Thermidor_; _la Conspiration

du général Malet_ (M. Augé de Lassus, 1889).

2--CONSPIRATION DE PLUSIEURS:--_La Conspiration des Pazzi_, d’Alfieri;

_le Roman d’une Conspiration_ (d’après le roman de M. Ranc, par MM.

Fournier et Carré, 1890).

B--RÉVOLTE. 1, D’UN INDIVIDU QUI ENTRAINE LES AUTRES:--_Egmont_ de Gœthe

(et avec ce drame l’espèce de parodie qui en fut jouée naguère à Paris

sous l’euphémisme bien connu d’_adaptation_), _Jacques Bonhomme_ (M.

Maujan, 1886), _la Mission de Jeanne d’Arc_ (M. Dallière, 1888). Roman:

_Salammbô_. Histoire: Solon feignant la folie.

2, DE PLUSIEURS:--_Fontovéjune_ de Lope de Véga; _Guillaume Tell_ de

Schiller, _Germinal_ de Zola, _les Tisserands de Silésie_ de M.

Hauptmann (drame interdit en 1893 avec l’approbation d’un Parlement peu

après dissous), et _l’Automne_ de MM. Paul Adam et Gabriel Mourey (drame

interdit en 1893 avec l’approbation d’un autre Parlement dès avant

dissolu).--Roman: partie de la _Fortune des Rougon_ de Zola. Histoire:

la prise de la Bastille et les nombreuses émeutes de ce siècle.

Particulier, comme on voit, aux scènes modernes, ce genre d’action a

donné de beaux drames virils à l’Angleterre, à l’Espagne, à l’Italie et

à l’Allemagne, d’un caractère autoritaire et violent dans les deux

premiers pays, généreux et jeune dans les deux derniers. La France, à

coup sûr, mieux qu’aucune est faite pour comprendre et rendre de telles

émotions.

Les trente-six situations dramatiques · 第 1 / 8 段