As the following letter of M. Thierry’s is less accessible to the
English reader than most of the documents connected with the Bayeux
Tapestry it is here given in full. It is addressed to M. de la
Fontenelle de Vandoré:--
“MONSIEUR,--Pardonnez-moi de répondre bien tard à une demande qui,
venant de vous, m’honore infiniment. Vous désirez savoir ce que je
pense des _Recherches et conjectures_ de M. Bolton Corney _sur la
tapisserie de Bayeux_; je vais vous le dire, en aussi peu de mots
et aussi nettement que je le pourrai. L’opinion soutenue par M.
Bolton Corney comprend deux thèses principales: 1º que la
tapisserie de Bayeux n’est pas un don de la reine Mathilde, ni même
un don fait au chapitre de cette ville par un autre personne;
qu’elle a été fabriqué pour l’église cathédrale de Bayeux, sur
l’ordre et aux frais du chapitre; 2º que ce vénérable monument
n’est pas contemporain de la conquête de l’Angleterre par les
Normands, mais qu’il date du temps où la Normandie se trouvait
réunie à la France. De ces deux thèses, la première me semble vraie
de toute évidence, la seconde est inadmissible.
“La tradition qui attribuait à la reine Mathilde la pièce de
tapisserie conservée à Bayeux, tradition, du reste, assez récente,
et que l’abbé de La Rue a réfutée, n’est plus soutenue par
personne. Quant à la seconde question, celle de savoir si cette
tapisserie fut ou non un présent fait à l’église de Bayeux, M.
Bolton Corney la résout négativement, et d’une façon qui me semble
péremptoire. Au silence des anciens inventaires de l’église il
joint des preuves tirées du monument lui-même, et démontre avec
évidence que ses détails portent une empreinte très-marquée de
localité, que la conquête de l’Angleterre par les Normands y a été
considérée en quelque sorte au point de vue de la ville et de
l’église de Bayeux. Un seul évêque y figure, et c’est celui de
Bayeux, très-souvent en scène et quelquefois désigné par son seul
titre: _episcopus_. De plus, parmi les personnages laïques qui
figurent à côté du duc Guillaume, pas un ne porte un nom
historique. Les noms qui reviennent sans cesse sont ceux de Turold,
Wadard et Vital, probablement connus et chéris à Bayeux, car les
deux derniers, Wadard et Vital, sont inscrits sur le Domesday-Book,
au nombre des feudataires de l’église de Bayeux, dans les comtés de
Kent, d’Oxford, et de Lincoln. Si l’on joint à ces raisons celles
que M. Bolton Corney déduit de la forme et de l’usage particuliers
du monument, il est impossible de ne pas croire avec lui que la
tapisserie fut commandée par le chapitre de Bayeux et exécutée pour
lui.
“Je passe à la seconde proposition, savoir que la tapisserie de
Bayeux fut exécutée après la réunion de la Normandie à la France.
Cette hypothèse n’exige pas une longue réfutation, car l’auteur du
mémoire la fonde sur une seule preuve, l’emploi du mot _Franci_
pour désigner l’armée normande. ‘Guillaume de Poitiers, dit-il,
appelle ceux qui faisaient partie de l’armée _Normanni_, des
Normands; la tapisserie les nomme toujours _Franci_, des Français.
Je considère cela comme une bévue indicative du temps où le
monument a été exécute.’ Il n’y a là aucune bévue, ni rien qui
puisse faire présumer que la tapisserie de Bayeux n’est pas
contemporaine de la conquète de l’Angleterre par les Normands. En
effet, les Anglo-Saxons avaient coutume de désigner par le nom de
Français (_Frencan, Frencisce men_) tous les habitants de la Gaule,
sans distinction de province ou d’origine. La Chronique saxonne,
dans les mille endroits où elle parle des chefs et des soldats de
l’armée normande, les appelle Français. Ce nom servait en
Angleterre à distinguer les conquérants de la population indigène,
non-seulement dans le langage usuel, mais encore dans celui des
acts légaux. On lit dans les lois de Guillaume-le-Conquérant, à
l’article du meurtre, ces mots: _Ki Franceis occist_, et, dans la
version latine de ces lois: _Si Francigena interfectus fuerit_.
L’emploi du mot _Franci_ au lieu de _Normanni_, ne prouve donc
point que la tapisserie de Bayeux date d’un temps posterieur à la
conquête. S’il prouve quelque chose, c’est que la tapisserie a été
exécutée non en Normandie, mais en Angleterre, et que c’est à des
ouvriers ou ouvrières de ce dernier pays que le chapitre de Bayeux
a fait sa commande.
“Cette opinion, que je soumets au jugement des archéologues, est
confirmée d’ailleurs par l’orthographe de certains mots et par
l’emploi de certaines lettres dans les légendes du monument. On y
trouve, jusque dans le nom du duc Guilluame et dans celui de la
ville de Bayeux, des traces de prononciation anglo-saxonne: _Hic
Wido adduxit Haroldum ad Wilgelmum normannorum ducem; Willem venit
Bagias_; c’est le _g_ saxon qui figure ici avec sa consonance
_hié_. _Wilgelm_ pour _Wilielm_, _Bagias_ pour _Bayeux_. La
dipthongue _ea_, l’une des particularités de l’orthographe
anglo-saxon, se rencontre dans les légendes qui offrent le nom du
roi Edward: _Hic portatur corpus_ EADWARDI. Une autre légende
présente cette indication de lieu, correctement saxonne: _Ut
foderetur castellum at_ HESTENCA CASTRA. Enfin le nom de _Gurth_
(prononcez _Gheurth_), frère du roi Harold, est orthographié avec
trois lettres saxonnes; le _g_, ayant le son de _ghé_ l’_y_, ayant
le son d’_eu_, et le _d barré_, exprimant l’une des deux
consonnances que les Anglais figurent aujourd’hui par _th_.
“Ainsi, je crois, avec la majorité des savants qui ont écrit sur la
tapisserie de Bayeux, que cette tapisserie est contemporaine du
grand événement qu’elle représente; je pense, avec M. Bolton
Corney, qu’elle a été exécutée sur l’ordre et aux frais du chapitre
de Bayeux; j’ajoute, pour ma part de conjectures, qu’elle fut
ouvrée en Angleterre et par des mains anglaises, d’après un plan
venu de Bayeux.
“Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus
distinguée.
“AUG. THIERRY.
“_Le 25 juin 1843._”