Au moment de quitter Regina, je veux être fidèle au désir formellement
exprimé par le défunt Louis David Riel, de vous adresser quelques mots.
La nuit qui a précédé sa mort, me trouvant seul avec lui dans sa
cellule, m'a recommandé de vous écrire en son nom pour vous remercier,
vous et M. Fitzpatrick, ainsi que M. Greenshields, des efforts nobles et
généreux que vous avez faits pour le défendre et le soustraire à la
potence. Dans ce témoignage, il comprend tous les coeurs généreux tant
français qu'irlandais, qui se sont intéressés à son malheureux sort.
Durant cette nuit si remarquable et dont le souvenir ne s'effacera
jamais de ma mémoire, il a prié avec une ferveur extraordinaire pour
vous, cher monsieur, conjurant le Seigneur de vous bénir à jamais ainsi
que votre épouse et vos chers petits enfants, en reconnaissance de tout
ce que vous aviez fait pour lui. Il a été extrêmement touché en
apprenant de ma bouche toute les démarches que vous faisiez pour le
sauver de la corde; il a surtout été fort ému quand je l'ai informé que
M. Fitzpatrick, à peine débarqué de son voyage en Angleterre, s'était
rendu en toute hâte à Ottawa pour tenter un dernier effort en sa faveur.
Mais rien au monde ne pouvait le sauver. La détermination de le détruire
était un parti pris chez sir John Macdonald depuis longtemps, et les
ministres Canadiens-français, nos défenseurs naturels, cédaient avec
empressement à la volonté despotique de leur maître! Tous ces souvenirs
étaient vivement présents à l'esprit du pauvre Riel, la veille de sa
mort, et son coeur, malgré les angoisses qui devaient le remplir, était
plein de reconnaissance pour tous ceux qui lui avaient témoigné de la
sympathie dans ses malheurs.
«Père André, me disait-il en me pressant dans ses bras, soyez
l'interprète de mes sentiments d'affection et reconnaissance pour le
peuple de la province de Québec, pour mes amis si nombreux aux
États-Unis, pour les Irlandais du Canada, et assurez-les que Riel en
mourant a eu un souvenir pour eux tous, et je leur fais une dernière
requête, c'est de ne pas m'oublier dans leurs prières.»
Mon cher Lemieux, notre pauvre ami Riel est mort en brave, en saint.
Jamais mort ne m'a plus consolé et édifié que cette mort! Je remercie le
Seigneur de m'avoir rendu témoin de toute la vie que Riel a mené en
prison. Il passait tout son temps à prier et à se préparer au passage
terrible de cette vie à l'éternité, et Dieu lui a accordé de faire une
mort héroïque. Il a, si je puis me permettre cette expression, ennobli
et comme sanctifié l'échafaud; le supplice auquel il a été condamné,
loin d'être une ignominie pour lui, est devenu par suite des
circonstances qui l'ont accompagné, une véritable apothéose de Riel. Le
gouvernement ne pouvait mieux faire pour rendre immortel le nom de Riel
et se couvrir d'infamie aux yeux de l'histoire, qu'en faisant exécuter
la sentence comme il l'a fait.
Sir John, dans sa politique du Nord-Ouest, a toujours eu le rare mérite
de faire tout le contraire de tout ce que lui demandaient les vrais amis
du pays, et dans cette circonstance, où de toute parts on lui a dit que
Riel mort serait cent fois plus dangereux que vivant, il a suivi son
ancien principe d'avoir pour politique son caprice et sa volonté
arbitraire.
Riel est mort, mais son nom vivra dans le Nord-Ouest quand le nom de Sir
John, son implacable ennemi, sera depuis longtemps oublié, malgré toutes
les affirmations au contraire de ses adulateurs intéressés.
Le _Leader_ de Regina, que n'aimait guère Riel, a été obligé de rendre
hommage à cette grande et magnifique mort. Vous en recevrez un numéro
qui vous initiera à toutes les circonstances qui ont marqué cette
mémorable mort.
Toute la nuit qui a précédé sa mort, Riel n'a pas manifesté le moindre
symptôme de frayeur. Il a prié une grande partie de la nuit, et cela
avec une ferveur, une beauté d'expression et une contenance qui le
transfiguraient et donnaient à sa physionomie une expression de beauté
céleste.
Mon cher ami, je ne puis vous dire les tristes impressions que j'ai
éprouvées en tenant compagnie à ce prisonnier pour lequel j'avais le
respect et la vénération qu'on a pour un saint. Voilà vingt-cinq ans que
j'exerce le saint ministère et je puis vous assurer que jamais mort ne
m'a tant édifié et consolé à la fois. Toute la nuit, il n'a pas eu une
seule parole de plainte contre sa sentence de mort, ni contre ses
persécuteurs: il était gai, joyeux en voyant sa captivité près de se
terminer. Il me disait souvent:
«Je ne puis vous dire combien je me sens heureux de mourir; mon coeur
surabonde de joie,» et il riait de bon coeur, il m'embrassait avec
effusion, me remerciait chaleureusement d'être resté jusqu'au bout avec
lui. Comme je lui manifestais ma crainte de voir une crise survenir
quand viendrait le moment suprême, il me disait avec force: «Ne craignez
pas, je ne ferai pas honte à mes amis et je ne réjouirai pas mes ennemis
ni les ennemis de la religion en mourant en lâche. Voilà quinze ans
qu'ils me poursuivent de leur haine et jamais encore ils ne m'ont fait
fléchir; aujourd'hui moins encore, quand ils me conduisent à l'échafaud,
et je leur suis infiniment reconnaissant de me délivrer de cette dure
captivité qui pèse sur moi. J'aime assurément mes parents, ma femme, mes
enfants, mon pays et mes compatriotes; la perspective d'être libre et de
vivre avec eux aurait fait battre mon coeur de joie. Mais la pensée de
passer ma vie dans un asile d'aliénés ou dans un pénitencier, mêlé à
toute l'écume de la société, obligé de subir tous les affronts, me
remplit d'horreur. Je remercie Dieu de m'avoir épargné cette épreuve et
j'accepte la mort avec joie et reconnaissance. Un nouveau sursis, dans
les dispositions d'esprit dans lesquelles je suis, m'affligerait
grandement.»
Il s'écriait comme dominé par une sorte d'enthousiasme religieux:
«L'oetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.»
«Soyez tranquille, Père André, je mourrai joyeux et courageux. Avec la
grâce de Dieu, je marcherai bravement à la mort.»
Le croiriez-vous, monsieur Lemieux? Quoique sous le poids de tant
d'émotions qui se pressaient dans mon coeur, et placé dans une situation
de nature à m'exciter beaucoup, je puis vous affirmer que je passai une
nuit saintement heureuse, et les heures s'écoulèrent rapidement pour
moi. Riel fut occupé soit à prier et à écrire à ses parents et à ses
amis, soit à converser avec moi sur des sujets purement spirituels. Dans
le cours de la conversation, il me chargeait de différents messages. Il
avait la même courtoisie et douceur à l'égard des gardes, se prêtait
volontiers à écrire des paroles de souvenir à ceux qui lui en
demandaient. C'est singulier et extraordinaire comme il avait acquis
l'estime et le respect de tous ceux que venaient en contact avec lui. Il
avait quelque chose qui imposait le respect, et quoique poli, jamais il
n'était familier avec personne. Les hommes de police, les dames du Fort
et quelques officiers sympathisaient profondément avec Riel dans ses
malheurs, et sa mort a créé partout une sensation douloureuse.
A cinq heures, je dis la messe pour lui et il y communia pour la
dernière fois avec une piété angélique. Après six heures, il demanda la
permission d'aller se laver et se préparer, regrettant qu'il n'eût pas
reçu plus tôt la notice afin de préparer ses effets et afin, dit-il,
d'aller à la mort le corps et l'âme purifiés, comme marque de respect
pour la majesté du Dieu qu'il allait rencontrer. Il aurait désiré être
bien habillé, tant il avait cette vertu de propreté et d'ordre si
fortement imprimée dans son coeur. Malgré la pauvreté de son
accoutrement, il alla à la mort son habillement bien épousseté, ses
cheveux bien peignés: tout en lui respirait la propreté qui était le
symbole de la pureté de son âme.
A huit heures et quart, quand l'assistant du shérif apparut à la porte
de sa cellule, n'osant annoncer l'ordre fatal dont il était le messager,
Riel devinant combien il en coûtait à M. Gibson de rompre le silence
pour lui annoncer la terrible nouvelle, s'adressant à lui, dit
tranquillement et sans aucune émotion: «Mr Gibson, you want me? I am
ready.»
Il partit sur ces mots, traversa le Guard room, marchant d'un pas ferme
et il monta le long escalier dont vous devez vous rappeler, lequel se
voyait en entrant dans le Guard room. Je craignais cette ascension, mais
il monta sans montrer ni faiblesse ni hésitation. Il me laissa loin
derrière lui, quand tout à coup, s'apercevant qu'il n'était pas suivi
par son père spirituel, il m'attendit au milieu de la grande chambre qui
conduit à l'échafaud. Quand je l'eus rejoint, nous continuâmes notre
marche funèbre en récitant des prières jusqu'à ce que nous eussions
atteint la place fixée pour l'exécution. Là, en face de l'échafaud, nous
nous mîmes à genoux et nous priâmes assez longtemps. Riel était le seul
qui conservait son sang-froid et sa présence d'esprit.
Il se leva et alla se placer bravement sur l'échafaud, et, avant d'être
lancé dans l'éternité, il m'appela une dernière fois auprès de lui,
m'embrassa, me recommanda de ne pas oublier M. et Mme Forget pour leurs
bontés à son égard puis je m'éloignai de lui, et ayant tourné le dos à
l'échafaud, il me cria: «Courage, bon courage, mon père!» Et
recommandant son âme à Dieu, invoquant le Sacré-Coeur de Jésus, de Marie
et de Joseph, son invocation favorite, la trappe s'ouvrit sous ses pieds
et il disparut.
Sa mort fut presque instantanée, douce et paisible; ses traits restèrent
calmes et sa figure n'éprouva aucune contorsion.
Jamais je n'ai vu de contenance plus radieuse que celle qu'il avait
pendant qu'il priait au moment de marcher à l'échafaud. La beauté de son
âme se reflétait sur son visage et un rayon de la lumière divine
semblait déjà illuminer sa figure. Ses yeux avaient un éclat
extraordinaire et paraissaient déjà se perdre dans la contemplation des
grandeurs divines. Jamais, je vous le répète, l'échafaud n'avait offert
un spectacle si sublime et si magnifique: les spectateurs étaient
attendris et frappés du grand spectacle qu'ils avaient sous les yeux;
jamais cérémonie religieuse n'avait ému et touché les coeurs comme la
vue de Riel allant à la mort. Le shérif, son assistant, le bourreau
même, pleuraient d'attendrissement.
Je suis revenu de cette pendaison consolé et encouragé par une pareille
mort et en remerciant Dieu de m'en avoir rendu témoin. Tout le monde
était sous l'empire d'une pareille impression.
Riel voulait parler et prouver qu'il était prophète et remplir sa
mission jusqu'au bout. Ce fut un grand sacrifice pour lui de garder le
silence à ma demande. Vous avez, en effet, lui ai-je dit, une mission à
remplir, c'est de démontrer au monde comment un catholique animé par la
foi et soutenu par la grâce sait mourir: cette mission, il l'a
admirablement remplie, car il est mort comme le disait le _Leader_: «_as
a man and a christian._»
Il m'a fallu soutenir une lutte pour avoir son corps: le shérif Chapleau
m'a noblement soutenu et je dois dire que M. Chapleau a rempli ses
tristes fonctions avec une charité et un tact qui lui ont attiré la
reconnaissance de Riel. Il a montré qu'il était un homme de coeur et
d'esprit, et c'est un témoignage que je me plais à lui rendre.
Le corps ne m'a été rendu qu'à minuit le mercredi au soir, le troisième
jour après la mort de Riel. Il m'a été impossible, malgré le vif désir
exprimé par lui, de transporter son corps à St. Boniface. C'est toute
une histoire que celle des difficultés que l'on m'a suscitées pour
donner la sépulture ecclésiastique à ce pauvre Riel. Le corps ayant été
transporté chez moi, nous avons ouvert le cercueil pour constater, comme
le bruit en avait couru, si on avait commis d'indignes outrages sur le
corps du défunt. Le shérif Chapleau, M. Davin, réacteur du _Leader_, MM.
Forget, Bourget, Bonneau, et d'autres citoyens se trouvaient présents
lorsque le cercueil a été ouvert. Nous fumes heureux de constater que le
corps était intact et qu'il avait été religieusement respecté. Mais nous
fumes tous frappés d'admiration quand le corps fut exposé devant nous,
de voir cette figure si calme et sur laquelle semblait courir un
ineffable sourire, comme pour marquer la paix dans laquelle son âme
l'avait laissé en partant pour un monde meilleur. Dans la matinée, un
grand nombre de personnes, hommes et femmes, vinrent visiter le corps et
sortirent avec la même impression.
C'est un saint que ce pauvre Riel. Il suffit de le regarder pour être
convaincu de ce fait.
Je ne puis vous faire comprendre tout ce que nous ressentîmes en
contemplant ce corps qui ne suscitait aucune de ces idées d'horreur et
de répulsion que fait d'ordinaire éprouver un cadavre, surtout le
cadavre d'un pendu. Les enfants eux-mêmes s'approchaient de lui sans
peur et sans répugnance.
Hier, à 9 h. et demie, nous avons eu le service des funérailles.
Plusieurs notables de la ville sont venus y assister. Le shérif Chapleau
et tous nos Canadiens de l'endroit s'y trouvaient. Cependant, il m'est
pénible de le constater, mais la chose nous a tous frappés et affligé:
M. le juge Bouleau a refusé de venir au service. C'est le seul dont le
coeur ne se soit pas laissé attendrir par la mort et une mort telle que
celle de Riel, qui sur l'échafaud à attendri même son bourreau.
Mon cher monsieur Lemieux, je sais que ces détails vous seront précieux,
et pour moi c'est une consolation de m'entretenir de mon cher et
infortuné Riel. Vous aviez droit, par le dévouement que vous lui avez
montré, de connaître tout ce qui concerne les derniers moments de ce
client qui vous était cher à tant de titres.
En vous priant de présenter mes affectueux souvenirs à MM. Fitzpatrick
et Greenshields et de saluer votre femme et vos enfants,
Je suis,
Votre dévoué ami,
A. André O. M. I.
P. S.--La _Minerve_ et le _Nouvelliste_ pourront de nouveau attaquer
l'authenticité de cette lettre; mais vraiment, ils sont simples, ces
gens qui mettent en doute l'existence d'une lettre qui a fait le tour de
la presse sans aucune protestation de ma part.
Encore une fois, je vous salue affectueusement. Je me rends à Saint
Boniface avant de retourner dans ma maison. Je vais voir la famille du
pauvre Riel.