S'il est quelqu'un qui puisse parler en connaissance de cause du drame
de Regina c'est bien le R. P. André, le confesseur et l'ami intime de
Louis Riel, celui qui, pendant les cinq mois sa captivité du chef métis,
ne l'a pas abandonné un seul instant, et l'a accompagné jusqu'à la
dernière minute après l'avoir préparé à la mort.
Quatre jours après l'exécution, le lendemain des tristes funérailles de
Riel, encore sous l'impression à la fois lugubre et exaltante du drame
qui venait de se dénouer sur l'échafaud, le P. André a écrit une longue
lettre à son ami M. F. X. Lemieux pour lui raconter les derniers moments
de son infortuné client.
C'est une véritable page d'histoire, dictée par un coeur d'apôtre,
écrite sous l'inspiration des plus sublimes sentiments qui puissent
animer un chrétien. Riel, aux yeux du P. André, n'est plus le patriote
qui a défendu jusqu'au bout et qui va payer de son sang la tardive
justice qu'un gouvernement tyrannique se résout enfin de rendre à sa
race: en face de la mort, les intérêts terrestres s'effacent, et le zélé
missionnaire n'a plus devant lui que le martyr chrétien qui, soutenu par
une force surhumaine, ayant demandé à grand cris au ciel de lui
pardonner ses offenses, pardonne ensuite lui-même à ses pires ennemis, à
ses bourreaux, et marche à la mort du pas allègre des martyrs des
premiers siècles, un crucifix à la main, une prière et un sourire aux
lèvres.
Cette fin sublime, dont le récit qu'en fait le missionnaire fera verser
bien des larmes, console le P. André. Admirons la force d'âme, le
dévouement trop souvent incompris de ces religieux que, comme le Père
André, ont quitté leurs pays pour aller au loin évangéliser de pauvres
sauvages; pour eux, les peines de toutes sortes, physiques ou morales,
sont des faveurs qu'ils recherchent. Ce sont des héros sous leur humble
soutane, que ces hommes prédestinés, dont le dévouement sait toujours
s'inspirer aux sources les plus sublimes.
Le P. André a plus que tout autre homme connu ce qu'était Louis Riel, et
le témoignage qu'il en rend relève, au-dessus de tout ce qu'on a pu en
dire jusqu'ici, la noble figure du patriote métis dans l'estime de tous
les chrétiens.
Mais laissons la parole au dévoué missionnaire. Voici en quels termes le
confesseur s'adresse à l'avocat de Riel:
Regina, le 20 novembre 1885.