La mobilisation se fit rapidement

Dès le 24 mars, le général Middleton était parti pour Winnipeg, afin de

se mettre à la portée des opérations éventuelles.

Le 28 mars, deux détachements des Queen's Own, le 10ème Grenadiers

Royaux et la compagnie C, de l'infanterie de Toronto étaient appelés au

service. Le 65ème Carabiniers de Montréal reçut pareillement son ordre

de départ. Le 30 mars, deux nouveaux régiments étaient levés à Winnipeg

et un détachement des gardes à pied du gouverneur prenait la route du

Nord-Ouest.

Le 31 mars, le 2ème London (Ontario) et le 9ème de Québec étaient

appelés au service actif.

[Illustration: Gros-Ours.]

Ces régiments manquaient de tout. Pour les mettre en mesure de partir,

il fallut que le ministre de la milice donnât un blanc seing aux

colonels et les autorisât à faire coûte que coûte et d'urgence, toutes

les dépenses nécessaires pour compléter l'équipement de leurs corps. On

saura sans doute, d'ici peu de temps, combine de millions ce gaspillage

suite de plusieurs années d'imprévoyance et d'incurie volontaire, a

coûté au trésor public.

La bataille du Lac aux Canards, dont le gouvernement a assumé la

responsabilité en ne désavouant pas le major Crozier, devait avoir des

conséquences d'une gravité incalculable.

D'abord, elle constituait les Métis à l'état de belligérants. Riel, qui

n'avait point assisté à l'engagement et qui avait conservé jusqu'à cette

date l'espoir d'une solution pacifique, organisa un conseil de

gouvernement, composé de douze personnes.

En même temps, les Sauvages qui n'avaient point encore pris fait et

cause pour les Métis, furent enhardis par l'échec de la police, et se

décidèrent à prendre part à la lutte. Le 30 mars, Gros-Ours prit le

sentier de la guerre; et le lendemain sa bande procédait au massacre du

Lac aux Grenouilles. Poundmaker devait plus tard suivre l'exemple de

Gros Ours et infliger au colonel Otter la défaite de la montagne du Camp

du Corbeau.

[Illustration: PIE-A-POT]

Désormais, tout espoir de négociation amiable était perdu et il fallait

que le sort des armées décidât.

Il n'entre pas dans le cadre de ce récit de retracer en détail la suite

des événements militaires qui ont abouti à la prise de Batoche.

La lumière n'est pas encore faite sur cette partie de notre histoire.

Le Canada peut se dire, avec une légitime fierté, que ses volontaires se

sont comportés héroïquement devant le feu de l'ennemi. Mais si la

bravoure des soldats est restée au-dessus de tout éloge, il plane encore

beaucoup d'incertitude sur le plus ou moins d'habileté des chefs et sur

la façon dont les opérations ont été conduites.

D'après le témoignage d'un conservateur du Nord-Ouest, dont les

affirmations n'ont jamais été démenties, les insurgés au nombre de 300 à

400, n'auraient jamais eu plus de cent combattants. Même à la plus forte

escarmouche, qui fut celle de Batoche, ils n'avaient pas cinquante

combattants, et la bataille a duré quatre jours. On a peine à comprendre

qu'il ait fallu tant de temps et d'efforts pour aboutir à un si mince

résultat.[1]

Note 1: LA PRESSE, 24 août 1885.

D'un autre côté, des témoins oculaires affirment qu'étant donnée la

façon dont les volontaires avaient été éparpillés, par petites bandes,

c'est un véritable miracle qu'ils n'aient pas été massacrés en détail;

et c'est l'avis de plusieurs officiers, ayant pris part à la lutte, que

si les Métis avaient eu à leur tête un militaire de profession,

expérimenté dans la conduite des embuscades, notre jeune armée aurait

été exposée à un véritable désastre.

Le parlement a voté néanmoins au général Middleton une récompense

pécuniaire, ni plus ni moins que s'il avait gagné une nouvelle bataille

de Waterloo; et le gouvernement impérial, auquel les ministres d'Ottawa

avaient intérêt à faire prendre la rébellion au sérieux, a gratifié

d'une décoration le commandant en chef et le ministre de la Milice.

Après tout, le gouvernement impérial qui avait déjà pris au sérieux les

exploits stratégiques du général Wolseley, en 1870, ne pouvait mieux

faire que de traiter, en 1885, le général Middleton en triomphateur.

Mais, la lettre adressée à M. F. X. Lemieux, par le révérend Père André,

a jeté plus d'une ombre sur cette étoile naissante de l'armée anglaise.

Aujourd'hui, dit le Père André, le gouvernement se glorifie de

la victoire et s'applaudit comme d'un grand triomphe d'avoir

battu les Métis. Riel est condamné, les principaux Métis de

Saskatchewan sont dans les fers; et dans son enthousiasme, le

Parlement vote vingt mille piastres au général Middleton; tout

le Canada est fier de son succès et de celui des volontaires.

Nous sommes heureux comme le reste de la nation que cette

rébellion soit finie, nous l'avons vivement combattue, prévoyant

tous les malheurs qu'elle entraînerait avec elle. Mais je dois

le dire au risque de choquer plusieurs personnes que j'aime et

estime; l'armée du général Middleton s'est déshonorée par le

pillage éhonté auquel elle s'est livrée, malgré la proclamation

du général qui défendait de ne rien toucher, de ne rien prendre.

Je ne parle pas d'après les rapports qui m'ont été fait; mais

j'ai visité plusieurs fois la contrée qui avoisine Batoche, et

je puis affirmer que sur une longueur de 25 milles, toutes les

maisons établies sur le côté sud de la Saskatchewan ont été

pillées et saccagées, et plus de 20 ont été brûlées et rasées.

Cette contrée jadis si florissante offre un spectacle affreux de

désolation et de détresse qui fait mal à voir. Les volontaires

ont pillé les habitants et tout ce qu'ils possédaient, leurs

chevaux, leurs effets et habillements, et ils n'ont laissé aux

malheureux que ce qu'ils avaient sur le dos. Le général été

humain et doux à l'égard des habitants, il ne leur a infligé

aucun traitement cruel, mais il a assisté impassible à tout le

pillage qui se faisait autour de lui, malgré sa proclamation. Et

lui-même, comme pour les encourager à piller, s'est approprié un

beau cheval et une voiture d'un nommé Manuel Champagne, dont il

a fait présent à Thomas Ibouri. Voilà les faits dont je suis

certain, et le ministre de la milice peut affecter l'ignorance

tant qu'il voudra, ces faits n'en seront pas moins vrais et

réels.

Le résultat de tout cela est que nos pauvres Métis sont dans une

détresse et un dénuement extraordinaires.

Je regrette que le général Middleton n'ait pas achevé son

oeuvre, et qu'au pillage il n'ait ajouté le massacre, au moins

il nous aurait épargné le spectacle de cette agonie prolongée

que voyons devant nous.

Un tel écrit, émané d'un témoin aussi digne de foi que le Rév. Père

André, est de nature à diminuer quelque peu la gloire du général en

chef, dont l'unique victoire se réduit à avoir emporté en quatre jours

une redoute défendue par cinquante hommes; du général en chef qui n'est

parvenu à prendre de vive force qu'un cheval volé à son propriétaire;

mais qui n'a pu prendre Riel qu'en lui écrivant une lettre pour le prier

de se rendre, et qui, après avoir vainement poursuivi Gros Ours, n'a

trouvé finalement d'autre ressources pour s'emparer de sa personne que

de mettre sa tête à prix et de provoquer ainsi la trahison d'un des

siens.

M. A. N. Montpetit, qui a résumé dans son livre sur Riel à la Rivière du

Loup, les principaux événements de la campagne, décrit de la façon

suivante les deux derniers exploits du général Middleton pendant cette

campagne.

Juin, 9. Le général Middleton au Lac aux Huarts. Il traverse sur

un radeau. Il abandonne la poursuite de Gros-Ours. Le pays est

infranchissable.

Juin, 22. Le général Middleton, après s'être remis à la

poursuite de Gros-Ours, y renonce une seconde fois et décide de

renvoyer les volontaires dans leurs foyers.

Ce bulletin d'une concision expressive, ne ressembla pas précisément à

un bulletin de la Grande armée, et il nous autorise à ne point porter M.

le général Middleton en triomphe.

La personnalité que la campagne du Nord-Ouest a mis hors de pair, ne

figure point dans le camp des victorieux, mais dans celui des vaincus:

c'est celle de Gabriel Dumont.

[Illustration: QUEUE-D'AIGLE]

Par son énergie, par sa bravoure, par l'influence qu'il a su acquérir

sur ses compagnons, Gabriel Dumont s'est fait une place à part. Les

Métis le considèrent comme un héros. Ils racontent de lui des traits de

bravoure romanesques dignes des Trois Mousquetaires de Dumas. Sir John

A. Macdonald lui a rendu justice en plein parlement en ajoutant, il est

vrai, que s'il l'avait entre ses mains, cela ne l'empêcherait pas de le

faire pendre. De son côté, Mgr Taché dit de lui: «Dumont est un héros

d'un autre âge, brave comme un lion, inaccessible à la peur,

désintéressé, fort comme un Hercule, connaissant le pays comme pas un;

c'est le vieux type des trappeurs d'autrefois.» Gabriel Dumont est en

liberté aux États-Unis. Un jour ou l'autre, nous entendrons encore

parler de lui. Dieu veuille que, ce jour-là, nos affaires soient mieux

conduites et que l'injustice unie au fanatisme n'ait à faire parmi nous

de nouvelles victimes.

Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest Sa vie, son procès, sa mort · 第 13 / 67 题