Au milieu de mars 1885, il se passa un fait au moins étrange.
Tout le monde prévoyait, depuis plusieurs mois, une insurrection; et le
gouvernement était seul à n'y avoir point pris garde.
S'il y avait pris garde, il lui eut suffi de se décider à rendre justice
aux Métis, pour que l'insurrection n'eut pas lieu.
Or, l'agitation croissait de jour en jour, mais aucun acte de justice
n'était intervenu.
Non seulement Riel n'avait pas encore levé le drapeau de la révolte,
mais il n'avait pas même renoncé à l'espérance d'une solution pacifique;
et il se flattait d'intimider le gouvernement, par des démonstrations,
de façon à arracher des concessions aux ministres d'Ottawa, sans être
obligé de recourir à une prise d'armes.
Rien n'était donc changé à la situation, au commencement de mars. Il n'y
avait pas encore d'insurrection; et il dépendait du gouvernement
canadien qu'il n'y en eût jamais. S'il avait fait, à cette date, ce
qu'il a été obligé de faire depuis, s'il avait accordé aux Métis les
demandes dont le bien fondé a été plus tard reconnu, la paix n'aurait
jamais été troublée; nos concitoyens n'auraient pas été condamnés à la
dure expédition du Nord-Ouest, et une dépense de plusieurs millions de
piastres aurait été épargnée au trésor public.
Chose curieuse! Le gouvernement qui n'avait pas encore trouvé une minute
pour lire les réclamations des Métis, s'était, paraît-il édifié à sa
manière sur la situation du Nord-Ouest; et il s'était résigné avec _un
coeur léger_ à l'idée de la guerre civile, avant que la guerre fut
déclarée, avant même qu'elle fut devenue inévitable.
Cette guerre civile, ce fut la police du gouvernement que en prit
l'initiative.
Le 27 mars, le major Crozier, de la police à cheval, profitant d'une
altercation survenue la veille entre Gabriel Dumont et un nommé MacKay,
s'était présenté aux Métis en ennemi, à la tête d'un corps de troupes.
Il avait rencontré Gabriel Dumont, escorté de vingt cavaliers: et il
avait tiré le premier coup de feu sur des hommes inoffensifs.
Cette action, dans laquelle la police fut mise en déroute et perdit
quatorze hommes, reçut le nom de bataille du lac aux Canards.
Il est important de constater que, ni de part ni d'autre, il n'est nié
que les hommes de Crozier aient tiré les premiers.
Par une coïncidence surprenante, à cette même date du 27 mars, avant de
connaître l'attaque du major Crozier, le gouvernement, qui s'y attendait
évidemment, ordonnait à la batterie A de Québec, et à la batterie B, de
Kingston, de former chacune un détachement de cent hommes et de se
mettre aussitôt en campagne.
Cette fois-ci, comme en 1870, c'était donc le gouvernement qui avait
déclaré la guerre. C'était le gouvernement qui avait entamé les
hostilités contre des gens ne demandant qu'à traiter.