LOUIS RIEL--UN MARTYR ET UNE FAMILLE
DE PATRIOTES
On peut apprécier différemment la conduite de Louis Riel en 1871 et en
1885.
Il y a quelques individus, se disant Canadien-français, qui ne manquent
pas une occasion d'insulter les patriotes de 1837.
Ce sont les mêmes qui n'ont cessé d'insulter Riel.
D'autres, qui ne sont pas des traîtres, ont hésité, au moment où l'on se
battait au Nord-Ouest, et nous comprenons leur hésitation.
Tout homme, qui a eu le malheur d'être placé par les circonstances à la
tête d'un mouvement insurrectionnel, est responsable même de ce qu'il
n'a pas voulu faire; il est exposé à être condamné par tous ceux qui
mettent le respect de la loi écrite au-dessus du droit naturel et des
principes d'humanité foulés aux pieds.
Mais, dans tous les cas, il y a trois qualités qu'on ne refusera pas à
Riel.
D'abord, c'était un brave. Ses calomniateurs ont essayé, même sur ce
point, de ternir sa renommée. Mais la façon dont il est mort, ferme la
bouche à la calomnie et rend témoignage de la fermeté de son âme.
Ensuite, son désintéressement était indéniable; son dévouement à ses
frères a été le guide de toute sa vie; et c'est pour eux qu'il est mort.
Là encore la calomnie a essayé de l'atteindre. On l'a représenté comme
un ambitieux vulgaire. Mais de telles accusations ne résistent pas à
l'examen. Riel vivait heureux et tranquille au Montana, lorsque les
Métis du Nord-Ouest sont venu réclamer son appui. Il n'avait rien à
gagner avec eux, il avait tout à perdre. Il n'a pas hésité un instant
devant ce qu'il considérais comme un grand devoir à remplir; un grand
devoir qui l'a mené à l'échafaud, mais qui sera peut-être l'origine de
l'émancipation d'une race.
Une troisième qualité qu'on ne saurait contester à Riel, c'est la
séduction profonde qu'il exerçait sur tous ceux qui avaient affaire à
lui.
Cette séduction ne venait point seulement de l'éloquence abondante et
mêlée d'une inexprimable douceur, dont ont rendu témoignage tous ceux
qui l'ont connu et qui ont assisté à ses dernières épreuves.
Ce qui faisait la toute-puissance de l'éloquence de Riel, c'est qu'on
sentait qu'elle partait du coeur.
Comme tous les enthousiastes, comme tous les visionnaires, il était
sujet à se tromper, à exagérer le devoir, parfois à le déplacer. Mais
tous ses compagnons savaient qu'il leur était dévoué corps et âme, et,
qu'au besoin, il donnerait sa vie pour eux.
Il avait pris part à l'insurrection de 1870. Il avait été vaincu, il
avait été proscrit; mais il était resté pour les siens un héros
légendaire. On se racontait à la veillée, les actes d'audace par
lesquels il s'était rendu célèbre, et lorsqu'il revint en 1884, à la
région de Prince Albert, il n'avait rien perdu de tout son prestige.
Français, Anglais et Écossais, tous les Métis lui avaient tendu les
mains et avaient applaudi à ses discours, parce qu'ils avaient reconnu
en lui un désintéressement absolu et un dévouement sans bornes.
Ce dévouement à sa race était, chez Louis Riel, une vertu héréditaire.
Lorsqu'il avait à peine cinq ans, son père avait été le défenseur et le
libérateur des Métis en 1849, contre les exactions de la compagnie de la
Baie d'Hudson.
Tout le monde avait encore présent à l'esprit, le souvenir de la grande
lutte que M. Riel, le père, avait soutenue à une époque où les Métis
étaient des serfs et où il leur était interdit de tuer, fut-ce une biche
ou un rat musqué, autrement que pour en vendre la robe aux agents de la
compagnie. Tout le monde savait que la conquête de la liberté du
commerce avait été son oeuvre. On se souvenait de son audace et de son
triomphe, le jour où un Métis français, Guillaume Sawyer, ayant été
traduit pour un délit imaginaire devant un juge prévaricateur, le 17
mars 1849, onze Métis ayant Riel à leur tête étaient venus assister
Guillaume Sawyer en cour, et avaient signifié au tribunal, qu'ils lui
donnaient une heure pour rendre justice à Sawyer; et qu'au delà de cette
heure ils se rendraient justice à eux mêmes, si justice ne leur était
pas faites.
Lorsque l'heure fut écoulée, le juge Thom avait essayé de prétexter que
le procès n'était pas fini. Mais Riel, père, s'était écrié: «Le temps
accordé est écoulé. Le procès n'a pas sa raison d'être. L'arrestation de
Sawyer a été faite en violation de tout principe de justice, et je
déclare que dès ce moment Sawyer est libre.»
Devant les acclamations frénétiques des Métis, ni le gouvernement, ni le
juge, ni les magistrats n'avait osé résister. Sawyer était sorti libre
de l'audience. Riel obligea la compagnie à lui rendre les effets qu'on
lui avait confisqués; et, de plus il avertit la compagnie qu'à l'avenir
les colons entendaient avoir le commerce libre. Tous les Métis crièrent
à la fois avec enthousiasme: «Le commerce est libre! le commerce est
libre! vive la liberté!» en présence du juge, du gouverneur et des
magistrats atterrés; et, de ce jour, le monopole oppressif de la Baie
d'Hudson cessa d'exister dans le Nord-Ouest.
On dit que l'histoire se renouvelle sans cesse. Près de quarante ans se
sont écoulés. Il y a encore au Nord-Ouest des tyrans et des juges
prévaricateurs. Le juge Thom s'appelle aujourd'hui Richardson, et son
nom est associé aux malédictions de tout un peuple. Mais il y a aussi de
nobles coeurs. Gabriel Dumont a obligé ses vainqueurs eux-mêmes à lui
rendre hommage; et Louis Riel a témoigné, par sa vie et par sa mort,
qu'il était le digne fils de son père.
Louis Riel était né à la Rivière Rouge, en 1844, du mariage de M. Riel,
père, avec Julie de la Gimodière. Sa mère, que l'agonie de son fils
vient de rendre folle, était née à Sorel. Elle est Canadienne-française
de père et de mère. Son grand-père Riel était Canadien-français et sa
grand'mère Métisse de race française. Louis Riel est donc des nôtres.
Métis, il 'était de coeur et d'âme; mais il n'avait que quelques gouttes
de sang montagnais dans les veines. La naissance l'avait fait
Canadien-français, et son dévouement à une cause proscrite cimentait
l'union de deux races soeurs. Nos ennemis ne l'ont jamais oublié, et le
crime qu'il vient d'expier à Regina ne consiste pas, aux yeux de ses
bourreaux, à s'être insurgé, en compagnie d'Anglais qu'on s'est
d'ailleurs empressé de mettre en liberté. Son véritable crime était de
représenter l'élément français dans le Nord-Ouest en face d'un
gouvernement qui a décrété que le Nord-Ouest serait une terre anglaise.
Louis Riel avait été élevé sous la direction de Mgr. Taché, et grâce à
la protection de Madame Masson, mère de notre lieutenant-gouverneur.
Passé de là au collège de Montréal, il avait eu le malheur de perdre son
père, le 21 janvier 1864, au moment où il commençait son cours de
philosophie; et, après avoir terminé ses études, il était revenu dans la
prairie, prendre son rôle de chef de famille, sans se douter des
destinées qui l'appelaient à faire retentir deux fois l'Amérique de son
nom.
Tout le monde sait quelle part il prit à l'insurrection de 1870, et
quelle fut la cause de cette insurrection, la plus juste de toutes
celles que l'histoire ait jamais eu à enregistrer.
L'union imposée en 1840 au Canada-Français avec les Anglais d'Ontario,
ne pouvait plus tenir. Par une conséquence que ses auteurs n'avaient pas
prévue, cette union dirigée contre la race française, avait assuré dans
le parlement uni, la prépondérance de l'élément canadien-français; et
cette prépondérance était telle, que la majorité conservatrice de la
province de Québec avait pu faire subir aux Anglais d'Ontario des
ministres, repoussés par le corps électoral de cette province. Il est
bon de rappeler ce fait, en présence d'un régime sous lequel ce sont les
Anglais d'Ontario qui nous gouvernent, qui nous imposent leur
gouvernement, et qui viennent de mettre Riel à mort, malgré le voeu
unanime du peuple canadien-français. Triste résultat de la
Confédération, de la politique de Sir John A. Macdonald et de
l'insignifiance servile de Sir Hector Langevin! Mais, en 1865, la
situation créée par l'acte d'union ne pouvait plus se prolonger; les
deux provinces n'étaient d'accord sur rien. La solution vraiment logique
eût dû consister à rappeler purement et simplement l'acte d'union et à
rendre à chacun sa liberté. Mais alors, personne n'y songea. Les
ministres conservateurs avaient d'autres visées; et sous leur influence,
le Canada s'abandonna à la dangereuse ambition de devenir un grand État.
C'est ainsi que la Confédération fut faite. Comme Ontario et Québec ne
pouvaient s'entendre, on leur adjoignit pour les départager, le
Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, qui devait s'augmenter plus
tard de la Colombie Anglaise et de l'île du Prince-Edouard. Comment nos
hommes d'État ne s'aperçurent-ils pas que, par cette adjonction, la
province de Québec passait de la prépondérance ou tout au moins de
l'égalité à un état de minorité forcée; et que tôt ou tard la
Confédération se retournerait fatalement contre nous? Hélas! il a fallu
le gibet de Riel pour nous amener nous-mêmes à nous en convaincre!
Quoiqu'il en soit, la nouvelle Confédération fut formée et son premier
acte consista à acheter à la compagnie de la Baie d'Hudson le territoire
du Nord-Ouest. Les Métis furent vendus comme un vil troupeau, par un
compagnie commerciale à un gouvernement qu'ils ne connaissaient pas. Ce
gouvernement n'avait pas même daigné leur faire savoir qu'ils étaient
devenus ses sujets; et M. McDougall s'était présenté, comme
lieutenant-gouverneur, par la grâce du gouvernement d'Ottawa, avant même
que l'acte de cession n'eut été régulièrement promulgué.
Non seulement on avait disposé des Métis sans eux, mais on avait disposé
en même temps de la terre qui, par le fait de la cession, devenait terre
domaniale et qui allait être livrée au zèle dévorant des arpenteurs.
On a dit qu'alors les Métis s'insurgèrent. Le fait est vrai, mais
l'expression ne l'est pas. Les Métis étaient, depuis trois quarts de
siècle, sujets de Sa Majesté Britannique, sous la gestion de la
compagnie de la Baie d'Hudson. La retraite de la compagnie de la Baie
d'Hudson, les rendait à eux-mêmes. Ils entendaient rester, comme par le
passé, sujets loyaux de la reine. Mais ils n'entendaient qu'un acte de
vente pût les livrer pieds et poings liés au gouvernement d'Ottawa. Ils
avaient raison. Le 27 janvier 1870, ils établirent un gouvernement
provisoire, sous la présidence de Louis Riel. Ils étaient dans leur
droit.
Le gouvernement d'Ottawa le sentait si bien qu'il eut recours à
l'intervention bienveillante de Mgr Taché, et qu'il fut convenu avec Sir
John A. Macdonald et Sir George Cartier, _qu'en vertu d'un arrangement
amical_, les Métis se soumettraient au gouvernement; et qu'après les
arrangements conclus, une amnistie générale serait proclamée. C'est en
vertu de cet arrangement, que les délégués du gouvernement canadien et
ceux du gouvernement provisoire rédigèrent ensemble le bill de Manitoba.
Par malheur, la convention n'avait pas été écrite. Sir John A. Macdonald
avait donné à Mgr Taché sa parole d'honneur; et le gouverneur-général
avait déclaré aux délégués des Métis que la chose ne souffrait aucune
difficulté, et qu'on n'attendait que la sanction de la couronne.
On sait comment Sir John A. Macdonald faussa sa parole d'honneur. Le
colonel Wolseley, qui allait préluder à ses tristes exploits en Égypte
par le pillage du Nord-Ouest, se présenta au fort Garry, non pas comme
représentant du gouvernement canadien, mais comme représentant du
gouvernement impérial, que les Métis n'avaient jamais cessé de
reconnaître; et étant ainsi entré par trahison dans la place, il se
conduisit en vainqueur. Les membres du gouvernement provisoire furent
arrêtés et traînés en prison; et le colonel Wolseley se félicita dans un
discours public «d'avoir mis en fuite les bandits de Riel.»
Malheureusement, le gouvernement, qui avait été capable de s'emparer du
fort Garry par surprise, n'était pas capable de s'opposer à l'invasion
des fénians; et pour se défendre, il dut recourir à la généreuse
assistance de Riel et de Lépine. Cela n'empêcha pas Lépine d'être
ensuite mis en jugement et condamné à mort. La tête de Riel fut mise à
prix. Il n'en fut pas moins élu à la Chambre des Communes en 1873, pour
le comté de Provencher.
Poursuivi et traqué par les orangistes, obligé de se déguiser et de
changer de domicile au moindre soupçon, pour échapper au poignard des
assassins, Riel parvint néanmoins à passer inaperçu à travers les sbires
et se présenta seul au parlement, le 19 mars 1874, où il prêta serment
d'allégeance comme député de Provencher, devant le greffier des
Communes. Mais il fut expulsé par une majorité de 124 voix contre 68. Le
3 septembre de la même année, il était réélu pour le comté de
Provencher; mais l'amnistie n'ayant point été proclamée, il ne put
prendre son siège. Il n'était pas seulement loyal, il était
conservateur, et un peu plus tard il abandonna son siège pour assurer la
réélection de Sir George Cartier, battu dans la province de Québec. Il
ne faut jamais compter sur la reconnaissance des grands de la terre, Sir
John A. Macdonald vient de récompenser Riel de son dévouement à la cause
conservatrice, en le faisant pendre à Regina, le frère de M. Chapleau
étant shérif.
Tel était l'homme qu'après treize ans d'exil, les Métis allèrent
chercher en 1884, au Montana, pour lui confier la défense de leurs
droits méconnus.
Rarement plus noble tâche avait été mise entre des mains plus dignes.
Depuis l'échec de Riel, les vautours se sont abattus sur leur proie. On
a décidé qu'il serait la victime expiatoire des fautes commises par le
gouvernement canadien dans le Nord-Ouest. On a suscité contre le héros
métis le fanatisme et les mauvaises passions. Pour ameuter l'esprit
anglais, peut-être pour marquer plus cruellement par sa mort
l'avilissement de l'influence française, on a cherché à transformer la
question en une lutte de races; et on a présenté le mouvement métis de
1885 comme une insurrection française contre un gouvernement anglais.
C'est encore un mensonge qu'il importe de relever. Il s'agissait si peu
d'une lutte de races, qu'au début du mouvement, les plaintes des
Écossais et des Anglais n'étaient pas moins vives que celles des
Français; et que la députation envoyée à Riel au Montana comprenait
plusieurs Anglais, entre autres Jackson et Isbester.