Le journal _Le Manitoba_, qui depuis a obéi à l'ordre d'injurier Riel,
écrivait en ce temps là: «On dit que M. Riel revient avec sa famille.
Oh! s'il pouvait seulement avoir l'heureuse idée de demeurer constamment
parmi nous. Cet homme ne peut faire que du bien à ses concitoyens...»
Et le 10 août suivant, Sir A. P. Caron, en villégiature à la
Rivière-du-Loup, donnait un dîner politique auquel assistaient Sir John
A. Macdonald et une dizaine de conservateurs de la province de Québec.
Le chef du cabinet y déclara: «que la présence de Riel au Nord-Ouest
n'avait rien d'inquiétant pour le gouvernement, que tout au contraire
_elle favorisait ses vues_, et que le chef métis travaillait à concilier
les intérêts des populations avec ceux de la couronne, _qu'il méritait
de la reconnaissance plutôt que du blâme._»
Le 5 septembre, une grande réunion, dont _le Manitoba_ a rendu compte,
se tint à Saint-Laurent, et adopta, sur la proposition de Riel, les
propositions suivantes:
Nous voulons, 1° La subdivision des territoires du Nord-Ouest en
provinces.
2° Pour les habitants du Nord-Ouest des avantages semblables à
ceux qui ont été accordés en 1870 aux habitants du Manitoba.
3° Une concession de 240 acres de terre aux Métis qui n'ont pas
encore reçu de concession.
4° La concession immédiate par lettre patente des terrains
actuellement occupés par les Métis.
5° La mise en vente, par le gouvernement, de 500,000 acres de
terre; le produit de cette vente devant être placé à intérêt
pour subvenir aux besoins des Métis pour l'établissement
d'hôpitaux, d'orphelinats et d'écoles, ou encore pour fournir
aux pauvres gens des charrues ou d'autres instruments agricoles
et des semences.
6° La mise en réserve de 100 cantons (townships) dans des
terrains marécageux et qui ne seront probablement peuplés d'ici
à longtemps; ces terrains devant être distribués aux enfants des
Métis de la prochaine génération et pendant 120 ans, chaque
enfant devant recevoir sa part à l'âge de 18 ans.
7° Une subvention d'au moins 1,000 piastre pour établir un
couvent dans les établissements considérables des Métis.
8° L'amélioration dans les conditions du travail des Sauvages
pour les empêcher de mourir de faim, et un plus grand soin de
leur personne.
Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, le R. P. Fourmond, le R. P. Touze,
le R. P. Lecoq, assistaient à cette assemblée, et Mgr Grandin fut
vivement prié par les Métis de faire connaître son opinion.
«Parmi ces propositions, dit Sa Grandeur, il y en a qui touchent
de trop près à la politique, celles-là nous sont indifférentes
et nous ne voulons nous en mêler aucunement, parce qu'elles
n'ont qu'un intérêt douteux pour la population et la religion.
Quant aux autres, nous nous en occupons depuis longtemps; et
_nous nous sommes efforcés de les faire admettre par le
gouvernement; nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour
obtenir justice; nous avons même obtenu des promesses que nous
croyions officielles; aujourd'hui, nous constatons avec regret
qu'elles ont été oubliées, nous partageons votre mécontentement
et nous n'avons pas manqué de nous plaindre auprès des
autorités..._»
Malheureusement, ni ces plaintes, ni les pétitions, ni les autres
réunions qui se tinrent pendant l'automne et pendant l'hiver ne purent
décider le gouvernement à sortir de son mutisme. La consigne à Ottawa
était de ronfler; et chacun sait comment Sir David Macpherson s'en
acquittait, à la satisfaction du maître.
Sir John A. Macdonald avait eu cependant une idée qui est le résumé de
toute sa politique. Il avait eu l'idée de ne rien accorder aux Métis, et
de les faire taire en achetant leurs chefs.
C'est ainsi que Schmidt avait été nommé commis au bureau des terres de
Prince Albert, Dumas, instructeur des Sauvages, et que des offres
avaient été faites à Dumont et Isbester.
Mais, pendent ce temps-là, on n'aboutissait à rien. Le mécontentement et
l'agitation des esprits augmentaient de jour en jour. Des nouvelles
spoliations étaient commises par des spéculateurs; et les arpenteurs
soulevaient incessamment de nouvelle réclamations.
Tout était mûr pour la révolte. Nous verrons, plus tard, comment elle se
produisit, et qui tira le premier coup de feu. Mais il est dès à présent
prouvé que les griefs des Métis étaient fondés;--qu'ils étaient soutenus
depuis huit ans par les autorité ecclésiastiques;--que, depuis huit ans,
on n'avait pas su leur rendre justice; on n'avait pas même su leur
répondre, et que s'il y a jamais eu un soulèvement excusable au monde,
c'est celui de pauvres gens que, ayant usé de tous les moyens légaux
pour faire valoir leurs droits, ont été constamment trompés, remis au
lendemain et, finalement, n'ont rien pu obtenir.