Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être
uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On
a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ était plus essentiellement
dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs.
Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus
dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre
d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la
perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la
composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à
beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais,
en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est
l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de
ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus
populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que
j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre
autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et
limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de
traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte
d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes,
indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la
combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical,
produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le
plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait
Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se
passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une
nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de
grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans
interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des
obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être
compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements
d'un commentateur.
Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et
plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai
sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met
mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le
secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de
Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux
magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant
d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance
qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont
que des peintres de portraits.
Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au
traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants
antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de
la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font
des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord.
Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la
musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent
la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une
romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit
cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni
française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne
ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son
mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique:
la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas.
Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la
première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la
rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents
méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra
italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait.
Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se
montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragédien; il saisit à
merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et
passionné de l'amant de Desdemona.
* * * * *
Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique
me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de
l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'_Abeille_, journal où ce
grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M.
Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien.
Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient
de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur
d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand
opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès
fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe.
Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme
M. Derivis? Voilà une difficulté.
[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons
élevés. Davide brille dans la voix de tête, le _falsetto_. On écrit en
général l'opéra buffa et l'opéra _di mezzo carattere_ pour des ténors à
vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont
appelés _tenori di mezzo carattere_, Les vrais ténors brillaient dans
l'opéra séria.
[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE.
[44] Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes de
Buratti, à Venise.
[45] Mes administrés _pêchent_ des idées dans ce que vous dites. Ce
reproche est historique, 1819.
[46] Toutes les premières représentations sont froides à Louvois.
[47] Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la
musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon.
[48] Voir l'_Artaxerce_ de Métastase, le chef-d'oeuvre de Vinci.
[49] Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: _Se cerca,
se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Maîtresse_ est un opéra buffa
admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ôter les
récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand avantage des
nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour elles le
ridicule d'être des _choses passées de mode_.
Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis
XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de
François Ier nous les rendent au contraire vénérables, dans ces
grands portraits qui nous regardent d'un air sévère.
[50] En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut avoir un fort
bon _style_ et des idées assez communes, et _vice versa_. Je préfère le
_style_ de Rossini, mais je trouve plus de génie à Cimarosa. Le premier
final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des
_idées_.
[51] _Avoir du goût_, même en littérature, veut toujours dire habiller
ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la très-bonne
compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.
[52] Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les meilleurs. Le
génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien
accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un compositeur
fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. Je pense
que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs célèbres
dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode.
[53] Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: Alexandre
Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de
l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, né en 1685, mort en
1767.--Durante, 1663, 1755.--Léo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703,
1785.--Pergolèse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705,
1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en
1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735,
1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736,
1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, né en 1752.--Mayer,
1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini,
1791.--Beethoven, 1772.--Paër, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca,
1778.--Generali, 1786.--Morlachi, né en 1788.--Pacini, né en
1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, né en
1800, l'espoir de l'école allemande.
[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.
[55] Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa fût
organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, le
but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de
_Roméo_ et de _Tancrède_; il nous manque madame Fodor et un ténor.
[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12
août 1823.
[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plumæ
addendæ, sed potius plumbum et pondera_.
[58] Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du Platon de
M. Cousin, t. I.
[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides
s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment
d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et
partant ridicule.
[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez des
plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.
[61] The blunt minded.
[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses
progrès en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire
paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. Massimino
sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière
d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la brochure de M.
Imbinbo.
[63] En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je
sais bien que je prête le flanc à la critique de _mauvaise foi_. Pour
lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques réellement
difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases
incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez ennuyeux:
c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine,
je m'immole pour le salut de mon lecteur.
[64] Différence des paysages suisses à ceux de la belle Ausonie. Voir la
charmante description de _Varèse_ dans le _Journal des Débats_ du 29
juillet 1823.
[65] Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de ce nom.
[66] Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon sort? Avec
le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de ma femme.
Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer.
[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait remarquer le
lapsus. N. D. L. E.
[68] Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes
dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent
de vous plaire.
[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je
fais de ce lieu-ci un cimetière.
[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M.
Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un
faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus
sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_,
t. II, p. 267; _la Renommée_, _le Miroir_, etc.
[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une
circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, comment
vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.»
Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le
galimatias de _la Pandore_ sur la musique.
[72] Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. N. D. L.
E.
[73] Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que
tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus
reconnaître ma femme.
[74] A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, le
frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts.
[75] _Il celere obbedir._
M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls
vers, à ma connaissance, dignes du sujet.
Ei fû; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia
immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al
nunzio sta.
Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile
Orma di piè mortale La sua cruenta polvere A calpestar verrà.
Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarrè al Reno, Di quel securo in
fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppiô da Scilla al Tanai, Dall'uno
all'altro mar.
Fù vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al
Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Più vasta orma
stampar. ....................
Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa
invidia, E di pietà profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor.
......................
Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai
fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono
L'assalse li sovvenir!
Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli,
E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ......................
......................
[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV.
[77] Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez
heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source.
[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opéra
avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter
de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent
voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de
passer pour mauvais citoyen.
[79] La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des
circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à Talma la
représentation de _Tibère_, tragédie de Chénier, qui est mort il y a dix
ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part d'un poëte
mort en 1812 en exécrant Napoléon.
A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'_Abufar_,
charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un
amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan
n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne
pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel
qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu.
[80] En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E.
[81] Comme à l'église _de Gesù_, à Rome, les 31 décembre et 1er
janvier de chaque année.
[82] _Moeurs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de
l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.
[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment;
l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le
Français, plus vain que sensible, parvient à en parler avec esprit;
l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page
230.)
[84] Première représentation du _Matrimonio segreto_ en 1793 à Vienne.
L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation dans la
même soirée.
[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans les lettres
du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250
Et sequitur leviter Filia matris iter.
[86] Edition de 1824: «Dans le bel à fresque»
N.D.L.E.
[87] Burckhardt, _Mémoires de la cour du pape_, dont il était majordome;
de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani.
[88] Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité et
continuelle _attention aux autres_.
[89] La religion est la seule loi vivante dans les États du pape.
Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous
traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève
et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté,
la raison, la justice, en sont le nécessaire.
[90] Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle querelle avec le
signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. Voir les OEuvres de
madame Albrizzi.
[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous
apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de l'époque. Un
homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que
Rossini a refusé son poëme des _Athéniennes_, nous assure, de son côté,
que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va dire M.
Berton de l'Institut?
[92] Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par an chez
le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un
jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se
passait à souper, et l'on ne soupe plus.
[93] Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et
de mademoiselle de Lespinasse.
[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il était fort
naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la
quantité d'_émotion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine
des arts) était fort restreinte.
[95] Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles
des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de
son expédition en Amérique.
[96] Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de
Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des
éditeurs prudents.
[97] «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le
faible», dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel
n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs de la
vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles
que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants
craignent pour Hérodote.
[98] Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. d'Épinay.
[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823.
[100] Zurich. _Solitude_ et _chant à l'église_, voilà les sources du
goût pour l'opéra buffa.
[101] _Tableau des États-Unis_, par Volney, page 490.
[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littéraires_, c'est le
journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire.
Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; et comme
d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte
d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu
qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Débats_, un de leurs
journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce
bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire
par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle
ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de
croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont
précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de
Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie
trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui
se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite
chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande
délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non
les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du
Vaudeville.)
La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville
du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie,
l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire
_Candide_, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot
explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est
attentif à la parole chantée, et jamais _à la cantilène_ sur laquelle on
la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le
chant_.
[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opéra
italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second acte
étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est
perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!
[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, moeurs de Besançon.
[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur
de prendre à la lettre les louanges ironiques données à _la Caroléîde_
et à _Ipsiboé_.
[106] Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se
ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir
une Académie française, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tâchons de
ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donnée
de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants,
tâchons de ne pas devenir exagérés.
{*} Paroles des DÉBATS en racontant les injures élégants adressées au
romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture
de son cours, mars 1823.
[107] L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: «L'usage,
qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la passion; elle
serait ridicule chez elles.»
(_Synonymes_, article _Amour_.)
[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, décade 3,
nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608.
[109] _Pallida morte futurâ._
[110] Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par exemple,
sont aussi des chef-d'oeuvre dans le _style magnifique_; ce style est
beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais enfin, pour
la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du
Vatican.
[111] Cet air appartient à la _Gabrielle de Vergy_, l'un des
chefs-d'oeuvre de M. Caraffa. C'est le duetto,
Oh istante felice
[112] Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et
l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de
Desdemona, il s'écrie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien
de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins.
[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde
partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, connu
seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné les
ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Prométhée_, etc.,
etc.
[114] «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me
semble odieux.»
Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manière dont
madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout à fait dans le bas de sa
superbe voix. Ce son retentit dans tous les coeurs.
[115]
........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE).
[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable
artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle
du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à
côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le
courant de cette biographie.
[117] Va, malheureuse! je te maudis.
[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte
d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de
clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant
qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second
acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en
_mi bémol_.
[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable Bocci,
qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.
[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps
heureux au sein de la misère.
[121] Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la
_jettatura_.
[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; désespoir de D. Anna quand
elle aperçoit le cadavre de son père.
[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes yeux!_
Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est endormie, et
que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adressés en songe à
l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et qu'elle
ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.
[124] Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de
Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien
supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les moeurs et
la physionomie d'un siècle.
[125] Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823.
[126] Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur publique,
d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait
regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six
semaines en Suisse.