_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

I

ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR

HENRI MARTINEAU

PARIS

_LE DIVAN_

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXIX

VIE DE ROSSINI

I

CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS

DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1

A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.

EXEMPLAIRE Nº 418

STENDHAL

VIE

DE ROSSINI

Laissez aller votre pensée

comme cet insecte qu'on

lâche en l'air avec un fil à

la patte.

SOCRATE. _Nuées d'Aristophane._

I

D

PARIS

_LE DIVAN_

37, Rue Bonaparte, 37

* * * * *

MCMXXIX

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez

Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir._

_Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention:

seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression,

car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant

une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été

glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde

édition._

_Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du

public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume,

de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut également

fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet

ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer

encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la

vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en

fut donnée avant celle des oeuvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854.

Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le

commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923,

grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières,

l'édition critique en deux volumes que cette oeuvre méritait._

_Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte

original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus

évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en

me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct

des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de

façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises,

je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les

dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis

contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je

sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts,

peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal

moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que

révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse.

* * * * *

_Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine

italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître:

les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une

tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à

Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se

voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations,

car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille

essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs

il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les

cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place

Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande

barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur

cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine._

_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après

elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il

entend_ le Traité Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si

sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole

toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il

croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le

chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le

spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement

entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du

temps furent alors portés au sublime._

_La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins

en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète

d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa

famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort

pauvre avec le coeur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus

mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son

enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom

d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il

se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il

revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en

garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au

chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître

bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette

dernière expérience au delà de quelques semaines._

_Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses

parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas

meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais

horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs

italiens, un entre autres où je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_,

nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier.

_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais

commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de

la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour

l'apprendre.»_

_Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les

derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il

assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reçoit une empreinte ineffaçable.

En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la

musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les

dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps

sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir

que le coeur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de

retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur

ravivent soudain le regret de ces belles heures._

_En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que

d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une

lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa soeur Pauline: «La musique me

console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne

d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»_

_A cette même soeur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise

fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il

assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un

jour un livre à ce grand musicien:_

_«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un

simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme

sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux

autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous

les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter

en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au

deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme:

trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine._ Le

Requiem _me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence

à comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les

semaines, au théâtre de Wieden.»_

_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour

lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se

réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que

l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir

des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il

connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de

n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la

musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne

le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il

l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses_

Lettres sur Haydn.

_Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a

point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente

pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour

maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de

musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un

familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits

rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait

chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a

certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit

plus tard sur la musique»[1]. En ce temps, Beyle revient exprès de

Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du_ Matrimonio Segreto _et

souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._

_C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs

par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une

calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à

la mode parler haut avec un insupportable air de fat._

_En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce

cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se

trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et

parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font

cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie

anecdotique._

_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de

Mozart et de considérations sur Métastase _qui virent le jour en 1814,

jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son

livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu

ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la

musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante,

l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi

les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le

tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais

eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées

personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir.

Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour,

les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce

existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si

véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais

devenu une espèce de connaisseur.»_

_Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en

Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan

chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et

chez ces soeurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières

chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les

compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement

leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et

peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation._

_Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie

analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et

il termine ses soirées chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-même

l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette

chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes

sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la

musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien évoqué la genèse de l'oeuvre

future: «Mme Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent,

occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les

soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens

faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement.

Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la

maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique

française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu

de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont

on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas

étonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de dédain pour

la musique française.»_

_On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux

que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et

s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814,

il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans

son étude sur_ Métastase. _On peut dire qu'il le découvre en 1816 et

qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine

que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant,

rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que

s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire

raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818._

_Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps

quelques oeuvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde

d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait

cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir

du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opéras

de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven;

mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples

croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dénouer les

cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrède, _et de_ l'Italiana in Algeri.» _Ce

n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus

que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter.

C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de

1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de

1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du

théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini

comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au

moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère.

Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le

tout qui n'achève de le séduire._

_Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à

l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques

ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à_ The Paris Monthly

Review, _un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste.

L'article est bientôt démarqué par_ The Blackwood's Edinburg Magazine,

_dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à

son tour dans le numéro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review.

_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est

ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous

ce titre:_ Rossini e la sua musica.

_On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité

et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop

souvent le bénéficiaire de ces moeurs littéraires pour que nous ne

signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime._

_Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme

un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice

retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une

brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre

l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de

Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de

comédienne[3]._

_Devant le succès de son étude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal

propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction

des_ Vies de Haydn, Mozart et Métastase, _de lui donner une sorte

d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _siècle, où il

développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini.

Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à

l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au

seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt

envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en

janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by

the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gêne

assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé

le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la

religion, la politique et les moeurs italiennes. De son côté, pendant que

le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son

ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et

des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de

Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le

bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition

anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas à

proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète

et, s'arrêtant à 1819, ignore les oeuvres plus fortes de la seconde

manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus,

pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit

la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses

curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec

son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe

encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que

c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus

qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la_

Vie de Rossini _est tout entière de première main et de premier jet. Et

pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la

seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des

titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani

qui venait de publier de son côté les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les

deux oeuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que

Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui

ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux

et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa

correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur

l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le

parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres

intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne

reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement

réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de

pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui._

_L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à

Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour

valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le_

Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien

dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8

juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il

défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse

pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien,

mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni

qu'il en parlât clairement et avec feu._

* * * * *

_Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à

passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état

habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses

la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne

musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au

fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»_

_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort

minutieuse[4], Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la

musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers

son oeuvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique

dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où

il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de

l'Italie, ou encore dans ses oeuvres autobiographiques. Dans ses romans

eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur

une âme sensible._

_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées.

Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté,

à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il

établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes

lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans

l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte

à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement

fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle

d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _«Si je perdais toute

imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la

musique.»_

_On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est

amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est

désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la

musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe

plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je

viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le

coeur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de

la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur

apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»_

_Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous

donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le

bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance?

C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte

toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller

l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont

faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les

premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit

la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la

campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même

qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de

la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie

intérieure._

_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie

d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul

mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces

théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence

sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain

Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée

musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute

oeuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans

cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui

le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit

l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait

songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo

Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point

besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les

musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte

correspondance._

_Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa

propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en

entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la

Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute

la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même

la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur

d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien

Leuwen et de Mme de Chasteller._

_C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le

langage du coeur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation

du coeur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues

vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des

choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de

tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés...

Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un

siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu

si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais

dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient

à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste

question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du

bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.»

Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que

comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre

part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier,

et par elle-même, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plaît tant.

Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent

fois à l'Odéon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il

encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature._

_En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:_ romance,

_ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie

des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger,

jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous

les transports de l'âme._

_Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer

l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie,

d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase

du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans

doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet

argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique

semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique

instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les

contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls

instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il

s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la

musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine

et du choeur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La

seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se

faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il

convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le

mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur

exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à

laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur

qui veut poursuivre partout la connaissance du coeur humain. Aucune

sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui

offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les

acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions

qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette

souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par

surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec

la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui

pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer.

Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut

surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus

puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,_

avec évidence, force et clarté, _des sentiments, une âme, un caractère._

_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal

à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _à

divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport

qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la

sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents

peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société

viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie

amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de moeurs et

il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que

donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce

qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où

il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de

Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces

mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion

que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un

compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme

Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour

faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la

fermentation.»_

_Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son

goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant,

pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que

ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue

indistinctement leur_ style moderne.

_Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses

préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible,

il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver

sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui

vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il

trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a changé en rien:

«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces

deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de

me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait

précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le

dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand._

_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime:

presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du

musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il

parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en

France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flûte

enchantée _possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et

qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les

passions. Accorder surtout à_ Idomeneo _une place de choix entre tous

les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement

révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve

parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour

comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa

musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment

n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute

moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le

charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris

que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se

lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par

l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage

des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il

disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et

souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa

tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait

profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait

recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui._

* * * * *

_Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois

demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart

et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi

facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce

légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le

comparer à Mozart: l'auteur du_ Barbier de Séville _lui semble trop peu

poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même

médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en

France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y

voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien

d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la

réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que

presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par

ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot

style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades

dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a découvert cette note de sa main:

«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec

liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre

pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il

avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du

maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au

demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le

loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au

rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les

plus autorisés,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son

cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière

désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous

surprenne point: elle rayonne dans toute l'oeuvre de Beyle. Et il fallait

être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par

quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le

change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte._

_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens

que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour

sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette

assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on

trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en

faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette

assez plate._

_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la

musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce

qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien

faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie

point du tout méprisable._

_Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on

aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique

improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître

hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de

musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui

lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il

apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts

demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se

souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes

et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il

savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au

sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est

expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté[6]: «A peine je

connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer

du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les

idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a

de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis

souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de

Paisiello à Naples._

* * * * *

_»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à

1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à

la_ Scala, _je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la

musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?

quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie_ plus noble et plus tendre

_que celle du maestro._

_»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière

de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger

sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la

première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus

intelligible qu'après l'avoir travaillée._

_»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans

les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me

semblent comme le trait de Priam, sine ictu._

_»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu

l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier

comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_

_Un mort s'en allait tristement_

_S'emparer de son dernier gîte,_

_Un curé s'en allait gaîment_

_Enterrer ce mort au plus vite._

_»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles

françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu.

_Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique,

comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»_

_Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis

et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs

semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un

Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme

il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire

sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans

le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils_ (ses amis)

_n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies

dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement

qu'à_ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»_

_Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette

présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du

moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux

amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder._

_Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui

avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de

vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M.

Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne

limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les

formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures

et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment

même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en

affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn,

Mozart et Métastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la

musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au

secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant

tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là

l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront

probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte

de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout

plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient

avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il,

est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans

doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans

l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et

est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer

le tympan?_

_M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu

Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun

discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que

devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement

de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour

Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est

méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce

Marmontel, sans aucune espèce de talent...»_

_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la

musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un

des premiers il rendit hommage au_ Freischütz _de Weber. Il n'a pas, il

est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'oeuvre ne lui fut jamais

bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il

empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura

louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que

la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»?

Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les

partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude

Debussy n'entendait rien à la musique._

_Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur

Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main.

Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir

que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait

les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir

avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait

trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son

contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces

propos fait fermer sa porte._

_Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa

jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul

n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il

avait été._

_Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons

encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry

Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat:

«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume

hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les

musiciens de son temps»._

_A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous

inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel

qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque

toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la

musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les

femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies

femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend

poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce

griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous

serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore

prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne

recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour._

_Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour

qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés.

C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances

complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique

et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas

moins viable et charmante._

_A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie

tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce

qui occupe mon coeur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un

chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de

plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir

qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter

les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût,

ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus

urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu

que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler

que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes

uniques amours»!_

Henri MARTINEAU.

[Illustration]

PRÉFACE

Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on

parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne,

à Paris comme à Calcutta.

La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la

civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer

une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette

hauteur.

Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité

huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses

chefs-d'oeuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se

trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su,

dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la

société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de

Rossini.

L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres,

toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand

on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires,

académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.;

qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne

heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce

titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver

jamais.

Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon,

l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa

jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se

trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion

d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.

Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la

brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le

mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite,

elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits

événements qu'elle raconte.

Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le

nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.

La vie de Rossini, tome I · 第 1 / 17 段