_Observations sur les moyens que Jules César employait à la guerre._
=Selon Montaigne, les commentaires de César devraient être le bréviaire
de tout homme de guerre.=--On dit de plusieurs grands capitaines qu'ils
ont eu une préférence marquée pour certains auteurs: Alexandre le Grand
avait Homère: Scipion l'Africain, Xénophon; Marcus Brutus, Polybe;
Charles Quint, Philippe de Comines; de notre temps Machiavel est,
dit-on, en crédit ailleurs; mais feu le Maréchal Strozzi, qui pour sa
part préférait César, avait incontestablement fait le meilleur choix.
Les commentaires de César devraient, en effet, être le bréviaire de
tout homme de guerre, car lui-même est le vrai et souverain modèle en
art militaire; et Dieu sait, en outre, avec quelle grâce, de quelle
beauté il a agrémenté cette matière déjà si riche par elle-même; son
style y est si pur, si délicat, si parfait que, d'après mon goût,
aucun écrit au monde sur ce sujet n'est comparable aux siens.--Je veux
consigner ici quelques traits particuliers, qu'on rencontre rarement,
qui se sont produits dans ses guerres et qui me reviennent en mémoire.
=Pour rassurer ses troupes effrayées de la supériorité numérique de
l'ennemi, il leur exagérait lui-même cette supériorité.=--Son armée
était quelque peu effrayée par les bruits qui couraient de la grande
supériorité des forces que le roi Juba menait contre lui. Au lieu de
chercher à combattre l'idée que s'en étaient faite ses soldats, en
diminuant les moyens dont disposait son ennemi, les ayant réunis pour
les rassurer et remonter leur courage, il s'y prit tout autrement
qu'on ne le fait d'habitude, leur disant de ne plus se mettre en peine
de se renseigner sur les effectifs que l'ennemi leur opposait, parce
qu'il avait reçu des avis précis à cet égard. Il leur en fit alors
le dénombrement, exagérant de beaucoup ce qui était et ce que son
armée présumait d'après les bruits en circulation. Il agit en cela
suivant ce que conseille Cyrus dans Xénophon; d'autant que l'erreur,
quand l'ennemi se révèle plus faible qu'on ne l'espérait, n'a pas de
conséquence sérieuse, comme lorsqu'il vous apparaît effectivement très
fort, alors qu'il passait pour être faible.
=Il accoutumait ses soldats à obéir, sans les laisser commenter ses
ordres.=--Il accoutumait ses soldats à se borner en toutes choses à
obéir, sans se mêler de contrôler ou de discuter les projets de leur
chef, qu'il ne leur communiquait qu'au moment de leur exécution; et,
s'ils en avaient découvert quelque chose, il prenait plaisir à les
tromper, en les modifiant sur-le-champ; souvent, dans ce but, après
avoir fixé qu'il serait fait étape en tel lieu, il passait outre et
allongeait la marche, particulièrement lorsque le temps était mauvais
et pluvieux.
=Très ménager du temps, il savait amuser l'ennemi pour en gagner.=--Les
Suisses, au début des guerres des Gaules, ayant envoyé vers lui pour
obtenir de traverser un territoire relevant de la domination romaine,
et lui s'étant résolu à s'y opposer par la force, il fit quand même
bon accueil à leurs messagers, et ajourna sa réponse à quelques jours,
afin d'utiliser ce répit pour rassembler son armée. Ces pauvres gens ne
savaient pas combien il excellait à mettre le temps à profit. Maintes
fois il répète que c'est le talent le plus essentiel d'un capitaine,
que de savoir saisir les occasions quand elles se présentent et faire
diligence; celle qu'il déploya, dans le cours de ses exploits, est
réellement inouïe et inimaginable.
=Il n'exigeait guère de ses soldats que la vaillance et la
discipline; parfois, il leur donnait toute licence; il aimait qu'ils
fussent richement armés, les honorait du nom de compagnons, ce qui
n'empêchait pas qu'il les traitât, le cas échéant, avec beaucoup de
sévérité.=--S'il n'était pas fort consciencieux quand il pouvait
tirer avantage contre ses ennemis d'un traité conclu, il ne l'était
pas davantage en ne demandant à ses soldats, en fait de vertu, que
d'être vaillants, et ne punissant guère chez eux que la mutinerie et
la désobéissance. Souvent après une victoire, il leur lâchait la bride
et leur donnait licence de tout faire, les dispensant, pour un temps,
d'observer les règles de la discipline militaire; du reste, ils étaient
si bien dressés que, tout parfumés et musqués qu'ils étaient, cela ne
les empêchait pas de courir avec frénésie au combat. Pour dire vrai,
il aimait à leur voir des armes de prix et les dotait d'équipements
couverts de broderies et d'incrustations dorées et argentées afin
que, soucieux de les conserver, ils missent plus d'énergie à
les défendre.--Quand il leur parlait, il les appelait du nom de
«compagnons» dont nous nous servons encore, ce que réforma l'empereur
Auguste, son successeur, estimant que si César l'avait fait, c'était
par suite des nécessités de la situation, pour flatter des gens qui,
en somme, ne le suivaient que de leur plein gré: «_Au passage du Rhin,
César était général; ici, il est mon compagnon; le crime rend égaux
tous ceux qui en sont complices_ (_Lucain_)», mais que cette façon de
faire ne convenait plus à la dignité d'un empereur ou d'un général
d'armée; et on en revint à ne plus les appeler que «soldats».
A cette courtoisie, César joignait une grande sévérité quand il
avait à punir. La neuvième légion s'étant mutinée près de Plaisance,
il en prononça la dissolution, la frappant d'ignominie, bien que
Pompée tînt encore la campagne, et il ne la reçut en grâce qu'après
des supplications réitérées. Il apaisait les désordres plus par son
autorité et en payant d'audace, que par la douceur.
=Il se complaisait aux travaux de campagne.=--Quand il parle de son
passage du Rhin, pour passer en Allemagne, il dit qu'estimant indigne
du peuple romain de faire franchir ce fleuve à son armée sur des
bateaux, il a fait construire un pont pour le passer de pied ferme.
C'est à ce moment qu'il fit bâtir ce pont admirable sur la construction
duquel il nous donne force détails; car de tout ce qu'il a fait, c'est
surtout à nous initier à la fécondité de son imagination en ces sortes
d'ouvrages comportant de la main-d'œuvre, qu'il se complaît le plus
volontiers.
=Il aimait à haranguer ses troupes, et ses harangues sont des modèles
d'éloquence militaire.=--J'ai aussi remarqué qu'il attachait une
grande importance aux exhortations qu'il adressait à ses soldats au
moment du combat; car chaque fois qu'il veut montrer qu'il a été
surpris ou pressé, il dit toujours qu'il n'a même pas eu le temps de
haranguer son armée. Avant la grande bataille qu'il livra aux gens
de Tournai: «César, écrit-il, après avoir donné ses derniers ordres,
courut aussitôt, pour exhorter son monde, là où le hasard le porta; et,
rencontrant la dixième légion, il n'eut que le temps de lui dire de se
souvenir de sa valeur habituelle, de ne pas s'étonner et de résister
hardiment aux efforts de l'adversaire; mais déjà l'ennemi était arrivé
à portée de trait, il donna le signal de la bataille et courut sur un
autre point, pour continuer ses exhortations à une autre partie de ses
troupes; il les trouva déjà engagées.» C'est ainsi qu'il en parle à ce
passage de son livre; ce qu'il y a de certain, c'est que son talent
de parole lui a rendu, en différentes circonstances, de bien signalés
services. Même de son temps, son éloquence militaire était tellement
appréciée que plusieurs, dans son armée, recueillaient ses harangues;
on est arrivé ainsi, en les réunissant, à en former des volumes qui
lui ont survécu longtemps. Son langage avait une grâce particulière,
si bien que les personnes de son intimité, l'empereur Auguste entre
autres, entendant répéter ce qu'on avait recueilli de ses conversations
et de ses discours, reconnaissaient les phrases, et jusqu'aux mots, qui
n'étaient pas de lui.
=Rapidité de César dans ses mouvements; aperçu de ses guerres
nombreuses en divers pays.=--La première fois qu'il sortit de Rome,
étant investi d'une charge publique, il arriva en huit jours sur
le Rhône; il voyageait ayant devant lui, sur son char, un ou deux
secrétaires qui écrivaient sans cesse sous sa dictée, et derrière
lui un serviteur portant ses armes.--Certainement, en ne faisant
que traverser simplement le pays, on pourrait à peine le faire avec
la rapidité qu'il déploya, lorsque, quittant la Gaule et suivant
le mouvement de retraite de Pompée sur Brindes, en dix-huit jours
il soumettait l'Italie. Revenant alors de Brindes à Rome, il va de
Rome jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'Espagne, où il a à
surmonter des difficultés extrêmes dans sa guerre contre Afranius
et Petreius. Après quoi, il vient assiéger Marseille qui résiste
longtemps. De Marseille, il se rend en Macédoine, où il bat l'armée
romaine à Pharsale; puis se jette à la poursuite de Pompée, ce qui le
conduit en Égypte qu'il soumet. D'Égypte, il vient en Syrie et dans le
Pont, où il combat Pharnace. De là, il passe en Afrique, où il défait
Scipion et Juba; puis, rentrant en Italie qu'il ne fait que traverser,
il se porte une seconde fois en Espagne, où il met en déroute les fils
de Pompée: «_Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre auquel
on enlève ses petits_ (_Lucain_),» «_pareil à un énorme rocher qui,
miné par la pluie ou détaché par l'action du temps, arraché par les
vents, se précipite du haut de la montagne vers la plaine, bondissant
sur une pente rapide avec un fracas épouvantable, entraînant avec lui
arbres, troupeaux et bergers_ (_Virgile_)».
=Il voulait tout voir par lui-même.=--Parlant du siège d'Avaricum, il
dit qu'il avait coutume de se trouver jour et nuit près des ouvriers
qu'il faisait travailler.--Dans toutes ses entreprises de quelque
importance, il se livrait lui-même à des reconnaissances préalables;
et jamais il n'engagea son armée sur un terrain, qu'il ne l'eût tout
d'abord reconnu. Même, si nous en croyons Suétone, lors de son passage
en Angleterre, il fut le premier à constater la profondeur de l'eau là
où devait s'effectuer le débarquement.
=Il préférait obtenir le succès en négociant plutôt que par la force
des armes.=--Il disait d'habitude qu'il préférait une victoire
obtenue en négociant, que remportée de vive force. Dans la guerre
contre Afranius et Petreius, la fortune lui présenta une occasion qui
paraissait des plus favorables; il s'y refusa, espérant, dit-il, qu'en
patientant un peu et donnant moins au hasard, il viendrait, quand même,
à bout de ses ennemis.--Dans cette même guerre, il fit une chose bien
étonnante: ce fut de faire passer une rivière à la nage à toute son
armée, sans qu'il y eût nécessité: «_Pour voler au combat, le soldat
prend cette route par laquelle il n'eût osé fuir. Tout mouillé, il se
recouvre de ses armes et réchauffe en courant ses membres engourdis par
le froid_ (_Lucain_).»
=Il était dans ses entreprises plus circonspect qu'Alexandre et n'en
donnait pas moins hardiment de sa personne chaque fois que c'était
nécessaire.=--Je trouve César un peu plus circonspect et réfléchi
qu'Alexandre, dans ce qu'il entreprenait. Celui-ci semble toujours
rechercher le danger et courir au-devant comme un torrent impétueux qui
heurte et attaque sans discernement et sans faire de distinction tout
ce qu'il rencontre: «_Tel l'Aufide, qui arrose le royaume de Daunus
Apulien, semblable, à l'époque des crues, à un taureau fougueux, roule
des eaux torrentielles qui menacent les campagnes de la dévastation
complète de leurs moissons_ (_Horace_).» Il est vrai qu'Alexandre était
déjà en pleine activité à la fleur de l'âge, et encore sous l'effet des
premières ardeurs de la jeunesse, tandis que César, à un âge avancé,
en pleine maturité de jugement, ne faisait que commencer. De plus,
Alexandre était d'un tempérament plus sanguin, colère et ardent, que
surexcitait encore sa passion pour le vin, dont César sut toujours
s'abstenir d'abuser.
Néanmoins, qu'il y eût nécessité et que la situation l'exigeât, César
sut toujours faire, plus que pas un, bon marché de sa personne.
Dans plusieurs circonstances où il donna par lui-même d'une façon
particulière, je crois lire chez lui l'idée de se faire tuer pour
échapper à la honte d'être vaincu.--Dans cette grande bataille livrée
près de Tournai, voyant ses troupes avancées faiblir, il se jette tête
baissée sur l'ennemi, tel qu'il est, sans s'être armé de son bouclier;
et cela lui est arrivé plusieurs autres fois.--Apprenant qu'une partie
de ses troupes étaient assiégées, il franchit, sous un déguisement, les
lignes ennemies, pour aller fortifier les siens par sa présence.--Ayant
abordé à Dyrrachium avec très peu de monde et voyant que le reste de
son armée, qu'il avait laissé sous la conduite d'Antoine, tardait à le
suivre, il se résout, pour l'aller chercher et le ramener, à repasser
seul le bras de mer qu'il vient de franchir, affrontant une violente
tempête pour passer inaperçu, son adversaire étant maître de la mer et
de tous les ports de la côte opposée.--Dans le nombre des expéditions
qu'il a faites, il s'en trouve plusieurs qui, par les risques qu'elles
présentaient, dépassent tout ce que peut autoriser une judicieuse
application de l'art militaire: avec quels faibles effectifs en effet
n'entreprit-il pas la conquête du royaume d'Égypte, et alla-t-il plus
tard attaquer les forces de Scipion et de Juba qui étaient dix fois
supérieures aux siennes! De tels hommes ont je ne sais quelle confiance
surnaturelle dans leur fortune; aussi, parlant de ces entreprises
audacieuses, disait-il qu'il fallait les exécuter sans tenir conseil
pour décider si elles étaient ou non à tenter.--Après la bataille de
Pharsale, comme il avait fait prendre les devants à son armée pour
passer en Asie, il traversait lui-même l'Hellespont, sans autre navire
que celui qui le portait, quand il fit rencontre en mer de L. Cassius
à la tête de dix gros vaisseaux de guerre: non seulement il eut le
courage de l'attendre, mais il marcha droit à lui, le somma de se
rendre, et réussit à l'y amener.
=Sa confiance et sa ténacité au siège d'Alésia.=--Quand il entreprit
le siège opiniâtre d'Alésia, la ville était défendue par quatre vingt
mille hommes, et toute la Gaule, se levant pour marcher contre lui et
l'obliger à se retirer, lui opposa en outre une armée de neuf mille
cavaliers et deux cent quarante mille fantassins. Quelle hardiesse,
quelle confiance touchant à la folie, que de ne pas vouloir, dans de
telles conditions, renoncer à ce siège et oser tenir tête simultanément
à deux attaques si formidables! Il le fit cependant et, après avoir
gagné une grande bataille contre ceux du dehors, il parvint bientôt
après à faire capituler ceux qu'il tenait assiégés.--La même chose
arriva à Lucullus au siège de Tigranocerte, dans sa guerre contre
Tigrane, mais dans des conditions différentes, étant donnée la mollesse
de l'ennemi auquel Lucullus avait affaire.
=Deux particularités intéressantes que présente ce siège.=--Sur ce
siège d'Alésia, je remarque deux faits rares et extraordinaires. Le
premier, c'est que les Gaulois, s'assemblant pour combattre César,
se résolurent en conseil, après avoir fait le dénombrement de leurs
forces, à retrancher une notable partie de la grande multitude qu'ils
étaient, de peur que la confusion ne s'y introduisît. C'est là un
exemple nouveau, que de craindre de se trouver trop nombreux; mais, à
le bien considérer, il est rationnel que l'effectif d'une armée soit
de moyenne grandeur et maintenu dans de certaines bornes, en raison
de la difficulté à pourvoir à sa subsistance, de la conduire et d'y
faire régner l'ordre. En tout cas, il est très aisé de vérifier par des
exemples, que ces armées d'effectifs monstrueux n'ont guère rien fait
qui vaille. Au dire de Cyrus, rapporté par Xénophon, ce n'est pas le
nombre des hommes, mais celui des hommes propres à combattre qui donne
l'avantage, le reste cause plus de trouble qu'il n'apporte d'aide. Ce
fut la raison principale qui détermina Bajazet à livrer bataille à
Tamerlan contre l'avis unanime de ses capitaines; il espérait que la
confusion s'introduirait dans la foule innombrable dont se composait
l'armée de son ennemi. Scanderberg, bon juge et très expert en la
matière, avait coutume de dire que dix à douze mille combattants sur
lesquels on pouvait compter, devaient suffire à un général capable,
pour le mettre à même de se tirer honorablement de quelque situation de
guerre que ce soit.--Le second point sur lequel ce siège appelle mes
réflexions, c'est qu'il semble contraire à ce qui a lieu d'ordinaire à
la guerre et à ce que commande la raison que Vercingétorix, qui avait
été nommé général en chef de toutes les Gaules révoltées, ait pris le
parti de s'enfermer à Alésia. Celui qui commande à tout un pays, ne
doit jamais s'immobiliser ainsi, à moins qu'il ne soit réduit à cette
extrémité, que ce soit sa dernière place, et qu'il n'ait plus d'espoir
que dans la défense qu'elle peut faire; autrement, il doit conserver sa
liberté de mouvements, afin d'avoir la possibilité de pourvoir à la
direction de toutes les parties du gouvernement dont il a la charge.
=Avec le temps, César devint plus retenu dans ses entreprises.=--Avec
le temps, César devint un peu moins prompt et plus circonspect dans ses
résolutions, ainsi que nous l'apprend Oppius qui était de son intimité,
pensant qu'il ne devait pas compromettre la si haute renommée qu'il
devait à tant de victoires, et qu'une seule défaite pouvait lui faire
perdre. C'est ce qu'expriment les Italiens, quand ils veulent reprocher
à quelqu'un cette hardiesse téméraire qui se rencontre chez les jeunes
gens; ils disent de lui que c'est un «besogneux d'honneur», un affamé
de réputation et que, n'en ayant pas encore, ils ont raison de chercher
à en acquérir à quelque prix que ce soit, ce que ne doivent pas faire
ceux qui sont déjà arrivés. Ce changement chez César peut provenir
d'une juste mesure à garder dans ce désir de gloire; peut-être aussi
finit-on par en être rassasié comme de toutes autres choses, car assez
de gens en agissent ainsi.
=Quoique peu scrupuleux, il n'approuvait cependant pas qu'à la guerre
on se servît de toutes sortes de moyens pour obtenir le succès.=--César
était bien loin d'avoir ce scrupule des anciens Romains, qui ne
voulaient devoir leur succès à la guerre qu'à leur courage tel qu'ils
l'avaient reçu de la nature, sans avoir recours à aucun artifice;
malgré cela, il y apportait plus de conscience que nous ne ferions à
l'époque actuelle, et n'estimait pas que tous les moyens sont bons
pour obtenir la victoire. Dans sa guerre contre Arioviste, il était en
pourparlers avec lui, quand un mouvement se produisit entre les deux
armées, provoqué par la faute des cavaliers de ce chef gaulois. De ce
qui s'ensuivit, César se trouva être en situation très avantageuse
vis-à-vis de son ennemi; il ne voulut pas toutefois s'en prévaloir,
afin de ne pas s'exposer au reproche d'avoir usé de mauvaise foi.
Il revêtait d'habitude, pour le combat, de riches costumes aux couleurs
éclatantes qui permettaient de le distinguer de loin.
Quand l'ennemi était proche, il tenait ses soldats plus de court, se
montrant beaucoup plus exigeant sous le rapport de la discipline.
=Il savait très bien nager et aimait à aller à pied.=--Lorsque,
jadis, les Grecs voulaient marquer que quelqu'un était de la dernière
incapacité, ils disaient de lui ce dicton populaire: «qu'il ne savait
ni lire, ni nager». César tenait, lui aussi, que savoir nager est
d'une très grande utilité à la guerre, et cela lui servit à diverses
reprises. Quand il voulait faire diligence, il franchissait d'ordinaire
à la nage les rivières qu'il rencontrait sur sa route, car, comme
Alexandre le Grand, il aimait à voyager à pied.--En Égypte, obligé, un
jour, pour échapper à ses ennemis, de se jeter dans une chaloupe, tant
de gens s'y précipitèrent en même temps que lui, qu'il y avait danger
que la barque enfonçât, et il préféra se jeter à la mer et gagner à la
nage sa flotte qui était à plus de deux cents pas de là, ce qu'il fit
tenant de la main gauche ses tablettes hors de l'eau, et avec les dents
sa cotte d'armes, la traînant ainsi afin que l'ennemi ne s'en saisit
pas pour en faire un trophée; cela, alors qu'il était déjà avancé en
âge.
=Ses soldats et ses partisans avaient pour lui une affection extrême
et lui étaient tout dévoués.=--Jamais aucun chef militaire ne posséda
autant la confiance de ses soldats. Au début de ses guerres civiles,
ses centeniers lui offrirent de solder chacun un homme d'armes de ses
propres deniers et ses fantassins de le servir à leurs dépens; ceux
d'entre eux qui étaient le plus à leur aise, y joignant d'entretenir
les plus nécessiteux.--Avec feu Monsieur l'amiral de Châtillon, nous
eûmes occasion de voir dernièrement, dans nos guerres civiles, un fait
semblable: les Français de son armée subvinrent de leur bourse au
paiement des étrangers qui l'accompagnaient. On ne trouverait guère
d'exemples d'une affection si ardente, si prête à tout, chez ceux qui
sont dans les errements passés, habitués à un gouvernement qui, comme
anciennement, fonctionne régulièrement; mais la passion a sur nous plus
d'autorité que la raison. Pourtant, il est arrivé à Rome, lors de la
guerre contre Annibal, qu'imitant la libéralité du peuple romain envers
eux, les gens d'armes et les capitaines firent abandon de leur solde;
et, au camp de Marcellus, on flétrit de l'épithète de «Mercenaires»
ceux qui l'acceptèrent.--César ayant éprouvé un échec à Dyrrachium, ses
soldats vinrent s'offrir d'eux-mêmes pour en être châtiés et punis,
si bien qu'il eut plus à les consoler qu'à les frapper.--Une seule
de ses cohortes, réduite à elle-même, soutint pendant plus de quatre
heures, jusqu'à ce qu'elle fût presque entièrement détruite à coups de
trait, tous les efforts de quatre légions de Pompée; dans les tranchées
du camp qu'elle défendait, on trouva cent trente mille flèches. Un
soldat, nommé Scéva, qui commandait à l'une des entrées, s'y maintint
sans pouvoir être forcé, ayant un œil crevé, une épaule et une cuisse
percées et son bouclier faussé en deux cent trente endroits.--Il est
arrivé à plusieurs de ses soldats faits prisonniers, d'accepter la mort
plutôt que de vouloir promettre de prendre parti contre lui. Granius
Pétronius avait été fait prisonnier en Afrique par Scipion qui, après
avoir fait mettre à mort ses compagnons de captivité, lui manda qu'il
lui faisait grâce de la vie. Le vainqueur en agissait ainsi, parce que
Pétronius était un homme de qualité et questeur; mais celui-ci lui
répondit que «les soldats de César avaient coutume de donner la vie aux
autres, et non de la recevoir d'eux»; et, sur ces mots, il se tua de sa
propre main.
Il y a un nombre infini d'exemples de leur fidélité vis-à-vis de
lui.--La conduite des défenseurs de Salone, ville qui tenait pour
César contre Pompée, est à citer en raison de la particularité assez
rare qui y advint. Marcus Octavius conduisait le siège; les assiégés
étaient réduits en toutes choses aux plus extrêmes nécessités; pour
suppléer au manque de combattants qui, pour la plupart, étaient
morts ou blessés, ils avaient rendu la liberté à tous leurs esclaves;
pour manœuvrer leurs machines de guerre, ils avaient dû couper les
cheveux à toutes les femmes, pour en tresser des cordes; à cela se
joignait une excessive disette de vivres, et, malgré tout, ils étaient
résolus à ne jamais se rendre. Leur résistance avait déjà fait traîner
considérablement le siège en longueur et Octavius en était devenu plus
négligent; sa vigilance s'était ralentie, lorsque les assiégés ayant
choisi leur jour, après avoir placé les femmes et les enfants sur les
remparts pour qu'ils ne parussent pas dégarnis, vers midi, exécutèrent
une sortie avec une telle furie, qu'ils enfoncent la première ligne des
postes des assiégeants, puis la seconde, la troisième, la quatrième,
toutes enfin; ils les contraignent à abandonner leurs tranchées et
leur donnent la chasse, les obligeant à regagner leurs navires et à
s'y renfermer; Octavius lui-même s'enfuit jusqu'à Dyrrachium, où se
trouvait Pompée. Je n'ai pas présentement en mémoire d'autre exemple
d'assiégés battant le gros des assiégeants et demeurant maîtres de la
campagne ni d'autre sortie qui ait eu pour conséquence une victoire
aussi nette et aussi complète que si elle était résultée d'une bataille
rangée.