CHAPITRE XXXIV.

_Observations sur les moyens que Jules César employait à la guerre._

=Selon Montaigne, les commentaires de César devraient être le bréviaire

de tout homme de guerre.=--On dit de plusieurs grands capitaines qu'ils

ont eu une préférence marquée pour certains auteurs: Alexandre le Grand

avait Homère: Scipion l'Africain, Xénophon; Marcus Brutus, Polybe;

Charles Quint, Philippe de Comines; de notre temps Machiavel est,

dit-on, en crédit ailleurs; mais feu le Maréchal Strozzi, qui pour sa

part préférait César, avait incontestablement fait le meilleur choix.

Les commentaires de César devraient, en effet, être le bréviaire de

tout homme de guerre, car lui-même est le vrai et souverain modèle en

art militaire; et Dieu sait, en outre, avec quelle grâce, de quelle

beauté il a agrémenté cette matière déjà si riche par elle-même; son

style y est si pur, si délicat, si parfait que, d'après mon goût,

aucun écrit au monde sur ce sujet n'est comparable aux siens.--Je veux

consigner ici quelques traits particuliers, qu'on rencontre rarement,

qui se sont produits dans ses guerres et qui me reviennent en mémoire.

=Pour rassurer ses troupes effrayées de la supériorité numérique de

l'ennemi, il leur exagérait lui-même cette supériorité.=--Son armée

était quelque peu effrayée par les bruits qui couraient de la grande

supériorité des forces que le roi Juba menait contre lui. Au lieu de

chercher à combattre l'idée que s'en étaient faite ses soldats, en

diminuant les moyens dont disposait son ennemi, les ayant réunis pour

les rassurer et remonter leur courage, il s'y prit tout autrement

qu'on ne le fait d'habitude, leur disant de ne plus se mettre en peine

de se renseigner sur les effectifs que l'ennemi leur opposait, parce

qu'il avait reçu des avis précis à cet égard. Il leur en fit alors

le dénombrement, exagérant de beaucoup ce qui était et ce que son

armée présumait d'après les bruits en circulation. Il agit en cela

suivant ce que conseille Cyrus dans Xénophon; d'autant que l'erreur,

quand l'ennemi se révèle plus faible qu'on ne l'espérait, n'a pas de

conséquence sérieuse, comme lorsqu'il vous apparaît effectivement très

fort, alors qu'il passait pour être faible.

=Il accoutumait ses soldats à obéir, sans les laisser commenter ses

ordres.=--Il accoutumait ses soldats à se borner en toutes choses à

obéir, sans se mêler de contrôler ou de discuter les projets de leur

chef, qu'il ne leur communiquait qu'au moment de leur exécution; et,

s'ils en avaient découvert quelque chose, il prenait plaisir à les

tromper, en les modifiant sur-le-champ; souvent, dans ce but, après

avoir fixé qu'il serait fait étape en tel lieu, il passait outre et

allongeait la marche, particulièrement lorsque le temps était mauvais

et pluvieux.

=Très ménager du temps, il savait amuser l'ennemi pour en gagner.=--Les

Suisses, au début des guerres des Gaules, ayant envoyé vers lui pour

obtenir de traverser un territoire relevant de la domination romaine,

et lui s'étant résolu à s'y opposer par la force, il fit quand même

bon accueil à leurs messagers, et ajourna sa réponse à quelques jours,

afin d'utiliser ce répit pour rassembler son armée. Ces pauvres gens ne

savaient pas combien il excellait à mettre le temps à profit. Maintes

fois il répète que c'est le talent le plus essentiel d'un capitaine,

que de savoir saisir les occasions quand elles se présentent et faire

diligence; celle qu'il déploya, dans le cours de ses exploits, est

réellement inouïe et inimaginable.

=Il n'exigeait guère de ses soldats que la vaillance et la

discipline; parfois, il leur donnait toute licence; il aimait qu'ils

fussent richement armés, les honorait du nom de compagnons, ce qui

n'empêchait pas qu'il les traitât, le cas échéant, avec beaucoup de

sévérité.=--S'il n'était pas fort consciencieux quand il pouvait

tirer avantage contre ses ennemis d'un traité conclu, il ne l'était

pas davantage en ne demandant à ses soldats, en fait de vertu, que

d'être vaillants, et ne punissant guère chez eux que la mutinerie et

la désobéissance. Souvent après une victoire, il leur lâchait la bride

et leur donnait licence de tout faire, les dispensant, pour un temps,

d'observer les règles de la discipline militaire; du reste, ils étaient

si bien dressés que, tout parfumés et musqués qu'ils étaient, cela ne

les empêchait pas de courir avec frénésie au combat. Pour dire vrai,

il aimait à leur voir des armes de prix et les dotait d'équipements

couverts de broderies et d'incrustations dorées et argentées afin

que, soucieux de les conserver, ils missent plus d'énergie à

les défendre.--Quand il leur parlait, il les appelait du nom de

«compagnons» dont nous nous servons encore, ce que réforma l'empereur

Auguste, son successeur, estimant que si César l'avait fait, c'était

par suite des nécessités de la situation, pour flatter des gens qui,

en somme, ne le suivaient que de leur plein gré: «_Au passage du Rhin,

César était général; ici, il est mon compagnon; le crime rend égaux

tous ceux qui en sont complices_ (_Lucain_)», mais que cette façon de

faire ne convenait plus à la dignité d'un empereur ou d'un général

d'armée; et on en revint à ne plus les appeler que «soldats».

A cette courtoisie, César joignait une grande sévérité quand il

avait à punir. La neuvième légion s'étant mutinée près de Plaisance,

il en prononça la dissolution, la frappant d'ignominie, bien que

Pompée tînt encore la campagne, et il ne la reçut en grâce qu'après

des supplications réitérées. Il apaisait les désordres plus par son

autorité et en payant d'audace, que par la douceur.

=Il se complaisait aux travaux de campagne.=--Quand il parle de son

passage du Rhin, pour passer en Allemagne, il dit qu'estimant indigne

du peuple romain de faire franchir ce fleuve à son armée sur des

bateaux, il a fait construire un pont pour le passer de pied ferme.

C'est à ce moment qu'il fit bâtir ce pont admirable sur la construction

duquel il nous donne force détails; car de tout ce qu'il a fait, c'est

surtout à nous initier à la fécondité de son imagination en ces sortes

d'ouvrages comportant de la main-d'œuvre, qu'il se complaît le plus

volontiers.

=Il aimait à haranguer ses troupes, et ses harangues sont des modèles

d'éloquence militaire.=--J'ai aussi remarqué qu'il attachait une

grande importance aux exhortations qu'il adressait à ses soldats au

moment du combat; car chaque fois qu'il veut montrer qu'il a été

surpris ou pressé, il dit toujours qu'il n'a même pas eu le temps de

haranguer son armée. Avant la grande bataille qu'il livra aux gens

de Tournai: «César, écrit-il, après avoir donné ses derniers ordres,

courut aussitôt, pour exhorter son monde, là où le hasard le porta; et,

rencontrant la dixième légion, il n'eut que le temps de lui dire de se

souvenir de sa valeur habituelle, de ne pas s'étonner et de résister

hardiment aux efforts de l'adversaire; mais déjà l'ennemi était arrivé

à portée de trait, il donna le signal de la bataille et courut sur un

autre point, pour continuer ses exhortations à une autre partie de ses

troupes; il les trouva déjà engagées.» C'est ainsi qu'il en parle à ce

passage de son livre; ce qu'il y a de certain, c'est que son talent

de parole lui a rendu, en différentes circonstances, de bien signalés

services. Même de son temps, son éloquence militaire était tellement

appréciée que plusieurs, dans son armée, recueillaient ses harangues;

on est arrivé ainsi, en les réunissant, à en former des volumes qui

lui ont survécu longtemps. Son langage avait une grâce particulière,

si bien que les personnes de son intimité, l'empereur Auguste entre

autres, entendant répéter ce qu'on avait recueilli de ses conversations

et de ses discours, reconnaissaient les phrases, et jusqu'aux mots, qui

n'étaient pas de lui.

=Rapidité de César dans ses mouvements; aperçu de ses guerres

nombreuses en divers pays.=--La première fois qu'il sortit de Rome,

étant investi d'une charge publique, il arriva en huit jours sur

le Rhône; il voyageait ayant devant lui, sur son char, un ou deux

secrétaires qui écrivaient sans cesse sous sa dictée, et derrière

lui un serviteur portant ses armes.--Certainement, en ne faisant

que traverser simplement le pays, on pourrait à peine le faire avec

la rapidité qu'il déploya, lorsque, quittant la Gaule et suivant

le mouvement de retraite de Pompée sur Brindes, en dix-huit jours

il soumettait l'Italie. Revenant alors de Brindes à Rome, il va de

Rome jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'Espagne, où il a à

surmonter des difficultés extrêmes dans sa guerre contre Afranius

et Petreius. Après quoi, il vient assiéger Marseille qui résiste

longtemps. De Marseille, il se rend en Macédoine, où il bat l'armée

romaine à Pharsale; puis se jette à la poursuite de Pompée, ce qui le

conduit en Égypte qu'il soumet. D'Égypte, il vient en Syrie et dans le

Pont, où il combat Pharnace. De là, il passe en Afrique, où il défait

Scipion et Juba; puis, rentrant en Italie qu'il ne fait que traverser,

il se porte une seconde fois en Espagne, où il met en déroute les fils

de Pompée: «_Plus rapide que l'éclair, plus prompt que le tigre auquel

on enlève ses petits_ (_Lucain_),» «_pareil à un énorme rocher qui,

miné par la pluie ou détaché par l'action du temps, arraché par les

vents, se précipite du haut de la montagne vers la plaine, bondissant

sur une pente rapide avec un fracas épouvantable, entraînant avec lui

arbres, troupeaux et bergers_ (_Virgile_)».

=Il voulait tout voir par lui-même.=--Parlant du siège d'Avaricum, il

dit qu'il avait coutume de se trouver jour et nuit près des ouvriers

qu'il faisait travailler.--Dans toutes ses entreprises de quelque

importance, il se livrait lui-même à des reconnaissances préalables;

et jamais il n'engagea son armée sur un terrain, qu'il ne l'eût tout

d'abord reconnu. Même, si nous en croyons Suétone, lors de son passage

en Angleterre, il fut le premier à constater la profondeur de l'eau là

où devait s'effectuer le débarquement.

=Il préférait obtenir le succès en négociant plutôt que par la force

des armes.=--Il disait d'habitude qu'il préférait une victoire

obtenue en négociant, que remportée de vive force. Dans la guerre

contre Afranius et Petreius, la fortune lui présenta une occasion qui

paraissait des plus favorables; il s'y refusa, espérant, dit-il, qu'en

patientant un peu et donnant moins au hasard, il viendrait, quand même,

à bout de ses ennemis.--Dans cette même guerre, il fit une chose bien

étonnante: ce fut de faire passer une rivière à la nage à toute son

armée, sans qu'il y eût nécessité: «_Pour voler au combat, le soldat

prend cette route par laquelle il n'eût osé fuir. Tout mouillé, il se

recouvre de ses armes et réchauffe en courant ses membres engourdis par

le froid_ (_Lucain_).»

=Il était dans ses entreprises plus circonspect qu'Alexandre et n'en

donnait pas moins hardiment de sa personne chaque fois que c'était

nécessaire.=--Je trouve César un peu plus circonspect et réfléchi

qu'Alexandre, dans ce qu'il entreprenait. Celui-ci semble toujours

rechercher le danger et courir au-devant comme un torrent impétueux qui

heurte et attaque sans discernement et sans faire de distinction tout

ce qu'il rencontre: «_Tel l'Aufide, qui arrose le royaume de Daunus

Apulien, semblable, à l'époque des crues, à un taureau fougueux, roule

des eaux torrentielles qui menacent les campagnes de la dévastation

complète de leurs moissons_ (_Horace_).» Il est vrai qu'Alexandre était

déjà en pleine activité à la fleur de l'âge, et encore sous l'effet des

premières ardeurs de la jeunesse, tandis que César, à un âge avancé,

en pleine maturité de jugement, ne faisait que commencer. De plus,

Alexandre était d'un tempérament plus sanguin, colère et ardent, que

surexcitait encore sa passion pour le vin, dont César sut toujours

s'abstenir d'abuser.

Néanmoins, qu'il y eût nécessité et que la situation l'exigeât, César

sut toujours faire, plus que pas un, bon marché de sa personne.

Dans plusieurs circonstances où il donna par lui-même d'une façon

particulière, je crois lire chez lui l'idée de se faire tuer pour

échapper à la honte d'être vaincu.--Dans cette grande bataille livrée

près de Tournai, voyant ses troupes avancées faiblir, il se jette tête

baissée sur l'ennemi, tel qu'il est, sans s'être armé de son bouclier;

et cela lui est arrivé plusieurs autres fois.--Apprenant qu'une partie

de ses troupes étaient assiégées, il franchit, sous un déguisement, les

lignes ennemies, pour aller fortifier les siens par sa présence.--Ayant

abordé à Dyrrachium avec très peu de monde et voyant que le reste de

son armée, qu'il avait laissé sous la conduite d'Antoine, tardait à le

suivre, il se résout, pour l'aller chercher et le ramener, à repasser

seul le bras de mer qu'il vient de franchir, affrontant une violente

tempête pour passer inaperçu, son adversaire étant maître de la mer et

de tous les ports de la côte opposée.--Dans le nombre des expéditions

qu'il a faites, il s'en trouve plusieurs qui, par les risques qu'elles

présentaient, dépassent tout ce que peut autoriser une judicieuse

application de l'art militaire: avec quels faibles effectifs en effet

n'entreprit-il pas la conquête du royaume d'Égypte, et alla-t-il plus

tard attaquer les forces de Scipion et de Juba qui étaient dix fois

supérieures aux siennes! De tels hommes ont je ne sais quelle confiance

surnaturelle dans leur fortune; aussi, parlant de ces entreprises

audacieuses, disait-il qu'il fallait les exécuter sans tenir conseil

pour décider si elles étaient ou non à tenter.--Après la bataille de

Pharsale, comme il avait fait prendre les devants à son armée pour

passer en Asie, il traversait lui-même l'Hellespont, sans autre navire

que celui qui le portait, quand il fit rencontre en mer de L. Cassius

à la tête de dix gros vaisseaux de guerre: non seulement il eut le

courage de l'attendre, mais il marcha droit à lui, le somma de se

rendre, et réussit à l'y amener.

=Sa confiance et sa ténacité au siège d'Alésia.=--Quand il entreprit

le siège opiniâtre d'Alésia, la ville était défendue par quatre vingt

mille hommes, et toute la Gaule, se levant pour marcher contre lui et

l'obliger à se retirer, lui opposa en outre une armée de neuf mille

cavaliers et deux cent quarante mille fantassins. Quelle hardiesse,

quelle confiance touchant à la folie, que de ne pas vouloir, dans de

telles conditions, renoncer à ce siège et oser tenir tête simultanément

à deux attaques si formidables! Il le fit cependant et, après avoir

gagné une grande bataille contre ceux du dehors, il parvint bientôt

après à faire capituler ceux qu'il tenait assiégés.--La même chose

arriva à Lucullus au siège de Tigranocerte, dans sa guerre contre

Tigrane, mais dans des conditions différentes, étant donnée la mollesse

de l'ennemi auquel Lucullus avait affaire.

=Deux particularités intéressantes que présente ce siège.=--Sur ce

siège d'Alésia, je remarque deux faits rares et extraordinaires. Le

premier, c'est que les Gaulois, s'assemblant pour combattre César,

se résolurent en conseil, après avoir fait le dénombrement de leurs

forces, à retrancher une notable partie de la grande multitude qu'ils

étaient, de peur que la confusion ne s'y introduisît. C'est là un

exemple nouveau, que de craindre de se trouver trop nombreux; mais, à

le bien considérer, il est rationnel que l'effectif d'une armée soit

de moyenne grandeur et maintenu dans de certaines bornes, en raison

de la difficulté à pourvoir à sa subsistance, de la conduire et d'y

faire régner l'ordre. En tout cas, il est très aisé de vérifier par des

exemples, que ces armées d'effectifs monstrueux n'ont guère rien fait

qui vaille. Au dire de Cyrus, rapporté par Xénophon, ce n'est pas le

nombre des hommes, mais celui des hommes propres à combattre qui donne

l'avantage, le reste cause plus de trouble qu'il n'apporte d'aide. Ce

fut la raison principale qui détermina Bajazet à livrer bataille à

Tamerlan contre l'avis unanime de ses capitaines; il espérait que la

confusion s'introduirait dans la foule innombrable dont se composait

l'armée de son ennemi. Scanderberg, bon juge et très expert en la

matière, avait coutume de dire que dix à douze mille combattants sur

lesquels on pouvait compter, devaient suffire à un général capable,

pour le mettre à même de se tirer honorablement de quelque situation de

guerre que ce soit.--Le second point sur lequel ce siège appelle mes

réflexions, c'est qu'il semble contraire à ce qui a lieu d'ordinaire à

la guerre et à ce que commande la raison que Vercingétorix, qui avait

été nommé général en chef de toutes les Gaules révoltées, ait pris le

parti de s'enfermer à Alésia. Celui qui commande à tout un pays, ne

doit jamais s'immobiliser ainsi, à moins qu'il ne soit réduit à cette

extrémité, que ce soit sa dernière place, et qu'il n'ait plus d'espoir

que dans la défense qu'elle peut faire; autrement, il doit conserver sa

liberté de mouvements, afin d'avoir la possibilité de pourvoir à la

direction de toutes les parties du gouvernement dont il a la charge.

=Avec le temps, César devint plus retenu dans ses entreprises.=--Avec

le temps, César devint un peu moins prompt et plus circonspect dans ses

résolutions, ainsi que nous l'apprend Oppius qui était de son intimité,

pensant qu'il ne devait pas compromettre la si haute renommée qu'il

devait à tant de victoires, et qu'une seule défaite pouvait lui faire

perdre. C'est ce qu'expriment les Italiens, quand ils veulent reprocher

à quelqu'un cette hardiesse téméraire qui se rencontre chez les jeunes

gens; ils disent de lui que c'est un «besogneux d'honneur», un affamé

de réputation et que, n'en ayant pas encore, ils ont raison de chercher

à en acquérir à quelque prix que ce soit, ce que ne doivent pas faire

ceux qui sont déjà arrivés. Ce changement chez César peut provenir

d'une juste mesure à garder dans ce désir de gloire; peut-être aussi

finit-on par en être rassasié comme de toutes autres choses, car assez

de gens en agissent ainsi.

=Quoique peu scrupuleux, il n'approuvait cependant pas qu'à la guerre

on se servît de toutes sortes de moyens pour obtenir le succès.=--César

était bien loin d'avoir ce scrupule des anciens Romains, qui ne

voulaient devoir leur succès à la guerre qu'à leur courage tel qu'ils

l'avaient reçu de la nature, sans avoir recours à aucun artifice;

malgré cela, il y apportait plus de conscience que nous ne ferions à

l'époque actuelle, et n'estimait pas que tous les moyens sont bons

pour obtenir la victoire. Dans sa guerre contre Arioviste, il était en

pourparlers avec lui, quand un mouvement se produisit entre les deux

armées, provoqué par la faute des cavaliers de ce chef gaulois. De ce

qui s'ensuivit, César se trouva être en situation très avantageuse

vis-à-vis de son ennemi; il ne voulut pas toutefois s'en prévaloir,

afin de ne pas s'exposer au reproche d'avoir usé de mauvaise foi.

Il revêtait d'habitude, pour le combat, de riches costumes aux couleurs

éclatantes qui permettaient de le distinguer de loin.

Quand l'ennemi était proche, il tenait ses soldats plus de court, se

montrant beaucoup plus exigeant sous le rapport de la discipline.

=Il savait très bien nager et aimait à aller à pied.=--Lorsque,

jadis, les Grecs voulaient marquer que quelqu'un était de la dernière

incapacité, ils disaient de lui ce dicton populaire: «qu'il ne savait

ni lire, ni nager». César tenait, lui aussi, que savoir nager est

d'une très grande utilité à la guerre, et cela lui servit à diverses

reprises. Quand il voulait faire diligence, il franchissait d'ordinaire

à la nage les rivières qu'il rencontrait sur sa route, car, comme

Alexandre le Grand, il aimait à voyager à pied.--En Égypte, obligé, un

jour, pour échapper à ses ennemis, de se jeter dans une chaloupe, tant

de gens s'y précipitèrent en même temps que lui, qu'il y avait danger

que la barque enfonçât, et il préféra se jeter à la mer et gagner à la

nage sa flotte qui était à plus de deux cents pas de là, ce qu'il fit

tenant de la main gauche ses tablettes hors de l'eau, et avec les dents

sa cotte d'armes, la traînant ainsi afin que l'ennemi ne s'en saisit

pas pour en faire un trophée; cela, alors qu'il était déjà avancé en

âge.

=Ses soldats et ses partisans avaient pour lui une affection extrême

et lui étaient tout dévoués.=--Jamais aucun chef militaire ne posséda

autant la confiance de ses soldats. Au début de ses guerres civiles,

ses centeniers lui offrirent de solder chacun un homme d'armes de ses

propres deniers et ses fantassins de le servir à leurs dépens; ceux

d'entre eux qui étaient le plus à leur aise, y joignant d'entretenir

les plus nécessiteux.--Avec feu Monsieur l'amiral de Châtillon, nous

eûmes occasion de voir dernièrement, dans nos guerres civiles, un fait

semblable: les Français de son armée subvinrent de leur bourse au

paiement des étrangers qui l'accompagnaient. On ne trouverait guère

d'exemples d'une affection si ardente, si prête à tout, chez ceux qui

sont dans les errements passés, habitués à un gouvernement qui, comme

anciennement, fonctionne régulièrement; mais la passion a sur nous plus

d'autorité que la raison. Pourtant, il est arrivé à Rome, lors de la

guerre contre Annibal, qu'imitant la libéralité du peuple romain envers

eux, les gens d'armes et les capitaines firent abandon de leur solde;

et, au camp de Marcellus, on flétrit de l'épithète de «Mercenaires»

ceux qui l'acceptèrent.--César ayant éprouvé un échec à Dyrrachium, ses

soldats vinrent s'offrir d'eux-mêmes pour en être châtiés et punis,

si bien qu'il eut plus à les consoler qu'à les frapper.--Une seule

de ses cohortes, réduite à elle-même, soutint pendant plus de quatre

heures, jusqu'à ce qu'elle fût presque entièrement détruite à coups de

trait, tous les efforts de quatre légions de Pompée; dans les tranchées

du camp qu'elle défendait, on trouva cent trente mille flèches. Un

soldat, nommé Scéva, qui commandait à l'une des entrées, s'y maintint

sans pouvoir être forcé, ayant un œil crevé, une épaule et une cuisse

percées et son bouclier faussé en deux cent trente endroits.--Il est

arrivé à plusieurs de ses soldats faits prisonniers, d'accepter la mort

plutôt que de vouloir promettre de prendre parti contre lui. Granius

Pétronius avait été fait prisonnier en Afrique par Scipion qui, après

avoir fait mettre à mort ses compagnons de captivité, lui manda qu'il

lui faisait grâce de la vie. Le vainqueur en agissait ainsi, parce que

Pétronius était un homme de qualité et questeur; mais celui-ci lui

répondit que «les soldats de César avaient coutume de donner la vie aux

autres, et non de la recevoir d'eux»; et, sur ces mots, il se tua de sa

propre main.

Il y a un nombre infini d'exemples de leur fidélité vis-à-vis de

lui.--La conduite des défenseurs de Salone, ville qui tenait pour

César contre Pompée, est à citer en raison de la particularité assez

rare qui y advint. Marcus Octavius conduisait le siège; les assiégés

étaient réduits en toutes choses aux plus extrêmes nécessités; pour

suppléer au manque de combattants qui, pour la plupart, étaient

morts ou blessés, ils avaient rendu la liberté à tous leurs esclaves;

pour manœuvrer leurs machines de guerre, ils avaient dû couper les

cheveux à toutes les femmes, pour en tresser des cordes; à cela se

joignait une excessive disette de vivres, et, malgré tout, ils étaient

résolus à ne jamais se rendre. Leur résistance avait déjà fait traîner

considérablement le siège en longueur et Octavius en était devenu plus

négligent; sa vigilance s'était ralentie, lorsque les assiégés ayant

choisi leur jour, après avoir placé les femmes et les enfants sur les

remparts pour qu'ils ne parussent pas dégarnis, vers midi, exécutèrent

une sortie avec une telle furie, qu'ils enfoncent la première ligne des

postes des assiégeants, puis la seconde, la troisième, la quatrième,

toutes enfin; ils les contraignent à abandonner leurs tranchées et

leur donnent la chasse, les obligeant à regagner leurs navires et à

s'y renfermer; Octavius lui-même s'enfuit jusqu'à Dyrrachium, où se

trouvait Pompée. Je n'ai pas présentement en mémoire d'autre exemple

d'assiégés battant le gros des assiégeants et demeurant maîtres de la

campagne ni d'autre sortie qui ait eu pour conséquence une victoire

aussi nette et aussi complète que si elle était résultée d'une bataille

rangée.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 80 / 107 题