_Histoire de Spurina._
=Nous apprendre à commander nos passions, tel est le but de la
philosophie; d'entre toutes, l'amour est celle qui semble faire naître
en nous les appétits les plus violents.=--La philosophie ne pense pas
avoir mal employé ses moyens d'action, quand elle est parvenue à rendre
notre raison souveraine maîtresse en notre âme et lui avoir donné une
autorité suffisante pour contenir nos appétits. Les gens qui estiment
que de ces appétits, aucuns ne sont plus violents que ceux que fait
naître l'amour, s'appuient sur ce que ceux-ci embrassent le corps et
l'âme, que tout entier l'homme en est possédé, au point que la santé
même y est intéressée et que, parfois, le médecin est dans l'obligation
de s'entremettre pour qu'il leur soit donné satisfaction. A quoi on
peut objecter que l'intervention du corps rabaisse et affaiblit les
désirs de cette nature, puisqu'ils sont sujets à en arriver à la
satiété et susceptibles d'être calmés par l'effet de remèdes matériels.
=De combien de moyens ne s'est-on pas servi pour les amortir:
mutilations, cilices, réfrigérants de toutes espèces.=--Certains
voulant délivrer leurs âmes des alarmes continues que leur causaient
ces désirs, ont eu recours à l'incision et à l'amputation des organes
qui s'en trouvaient impressionnés et surexcités. D'autres en ont
éteint la force et la vigueur par de fréquentes applications de choses
froides, comme par exemple un mélange de neige et de vinaigre. Les
haires ou cilices de nos pères n'avaient pas d'autre objet; ils étaient
en tissu de poil de cheval, dont les uns faisaient des chemises,
d'autres des ceintures servant à endolorir les reins.--Un prince me
racontait, il n'y a pas longtemps, que, dans sa jeunesse, un jour de
fête solennelle, à la cour du roi François Ier, tout le monde s'y
trouvant paré de ses plus beaux atours, il lui prit fantaisie de vêtir
le cilice, qu'il possède encore, de monsieur son père; mais malgré
toute sa dévotion, il n'eut pas la patience d'attendre jusqu'à la nuit
pour s'en débarrasser, et il en fut longtemps malade. Il ajoutait qu'il
ne pensait pas qu'il y eût ardeur de jeunesse si violente, que l'usage
de ce moyen ne puisse contenir; il ne semble pas toutefois s'être,
en cette occasion, trouvé aux prises avec celle de ces satisfactions
produisant les sensations les plus aiguës, car l'expérience montre
que l'émotion qui en résulte persiste bien souvent, si rudes et si
misérables que soient les vêtements que l'on a, et que les haires ne
font pas toujours de pauvres hères de ceux qui les portent.
Xénocrate employa un procédé plus énergique. Ses disciples, pour
éprouver sa continence, avaient, à la dérobée, fait entrer dans son
lit Laïs, la belle et fameuse courtisane; elle y avait pris place
absolument nue, n'ayant que sa beauté pour arme et ses folâtres
appâts comme philtres. Le philosophe sentant que son corps, demeuré
jusqu'alors inaccessible aux tentations de cette nature, commençait à
se mutiner en dépit de ses raisonnements et des règles qu'il s'était
imposées, se fit brûler les organes qui avaient prêté l'oreille à cette
rébellion. Quand les passions qui occupent l'âme, la tiennent seule,
à l'exclusion du corps, comme font l'ambition, l'avarice et autres,
elles créent beaucoup plus de difficultés à la raison qui, pour les
dominer, n'a d'aide à attendre que d'elle-même; en outre, loin d'être
susceptibles de satiété, ces passions s'avivent et augmentent par le
fait même des satisfactions qui leur sont données.
=Chez quelques-uns, l'ambition est plus indomptable que l'amour; César
en a été un exemple.=--L'exemple de Jules César pourrait à lui seul
suffire à nous montrer combien ces appétits diffèrent; car jamais homme
ne fut plus adonné aux plaisirs de l'amour. Le soin minutieux qu'il
avait de sa personne, en témoigne; il allait jusqu'à user des moyens
les plus lascifs qui étaient en usage à cette époque, comme de se
faire épiler tout le corps et farder de parfums spéciaux dont l'emploi
était excessivement rare. De sa personne, si nous nous en rapportons
à Suétone, il était bel homme, avait le teint blanc, était de haute
taille et bien proportionné; le visage était bien plein; il avait les
yeux bruns et vifs; sous bien des points, les statues que l'on voit de
lui à Rome, s'écartent de ce portrait. Outre ses femmes légitimes, et
il en changea quatre fois, et sans compter les rapports amoureux que,
dans sa jeunesse, il eut avec Nicomède roi de Bithynie, Cléopâtre,
cette reine d'Égypte si fameuse, perdit avec lui sa virginité, et de
leurs relations naquit le petit Césarion; il fit aussi l'amour avec
Eunoé, reine de Mauritanie; à Rome, avec Posthumia femme de Servius
Sulpitius, Lollia femme de Gabinius, Tertulla femme de Crassus, et
même avec Mutia femme du grand Pompée, ce qui fut cause, disent les
historiens romains, que son mari la répudia; Plutarque déclare ignorer
ce fait, mais les Curions, le fils comme le père, ont plus tard
reproché à Pompée, quand il épousa la fille de César, de devenir le
gendre d'un homme qui avait séduit sa femme et que lui-même qualifiait
souvent du nom d'Égisthe. Outre celles que je viens d'énumérer, César
eut encore pour maîtresse Servilia, sœur de Caton et mère de Marcus
Brutus, et chacun croyait que la grande affection qu'il portait à ce
dernier avait pour cause sa naissance à une époque qui pouvait donner à
supposer qu'il était de lui. J'ai donc raison, ce semble, de le tenir
comme excessivement porté à ce genre de débauche et de tempérament très
amoureux; et cependant, quand la passion de l'ambition, dont il était
également possédé à un degré infini, venait à se trouver en opposition
avec la précédente, celle-ci lui cédait immédiatement le pas.
A ce propos, me revient en mémoire le cas de Mahomet qui subjugua
Constantinople et y mit définitivement fin à la domination grecque. Je
ne sais personne chez qui ces deux passions se soient trouvées, comme
en lui, peser d'un poids aussi égal. Il était aussi robuste athlète
en amour qu'à la guerre; mais chaque fois que dans le cours de son
existence elles se sont fait concurrence, son ardeur pour les combats
l'a toujours emporté sur son ardeur pour l'amour; et il en a été ainsi
jusqu'à ce qu'arrivé à une extrême vieillesse et devenu incapable de
supporter les fatigues de la vie des camps, sa passion pour la femme,
reprenant le dessus, régna dès lors en maître chez lui, bien que la
saison marquée par la nature en fût passée.
=D'autres au contraire ont fait céder l'ambition à l'amour.=--Ce qu'on
raconte de Ladislas, roi de Naples, est un exemple remarquable du
contraire; il était bon capitaine, courageux et ambitieux, mais son
ambition avait surtout pour objet principal la satisfaction de ses
appétits voluptueux et la possession de quelque rare beauté. Sa mort
fut conforme à sa vie. Par un siège bien conduit, il avait serré de
si près la ville de Florence, que ses habitants, aux abois, furent
réduits à traiter. Il leur offrit de se retirer et d'abandonner ainsi
le fruit de sa victoire, sous condition qu'on lui livrât une fille de
la ville, d'une éclatante beauté, dont il avait entendu parler. Force
fut d'accéder à sa volonté et, pour préserver la cité de la ruine dont
elle était menacée, d'accepter cette injure, dont ne devaient souffrir
que des intérêts privés. Cette beauté était la fille d'un médecin
fameux à cette époque, qui, devant une si pénible nécessité, prit une
résolution des plus énergiques. Tandis que chacun parait sa fille, la
couvrant de dentelles et de bijoux pour la rendre plus agréable encore
à cet amant qui se présentait dans des conditions si particulières, son
père, se joignant aux autres, lui fit cadeau d'un mouchoir d'un travail
exquis, exhalant un parfum délicieux, dont elle aurait à faire usage
lors de leurs premiers embrassements, cet objet étant de ceux dont les
femmes n'oublient guère d'user en pareil cas pour éponger les parties
intéressées. Ce mouchoir était empoisonné; le médecin avait apporté
à sa préparation toute la science de son art; à son contact avec les
chairs échauffées et alors que les pores étaient dilatés, le poison
les pénétrant, agit si promptement que le sang en ébullition des deux
amants se glaça instantanément et tous deux expirèrent dans les bras
l'un de l'autre.
=César ne sacrifiait jamais une heure de son temps, quand les affaires
le réclamaient tout entier; il était à la fois le plus actif et le
plus éloquent de son époque; il était aussi très sobre.=--J'en reviens
à César. Ses plaisirs ne lui firent jamais dérober une seule minute,
ni se détourner d'un pas des occasions qui pouvaient concourir à son
élévation; l'ambition domina chez lui toutes les autres passions et
exerça sur son âme une autorité si complète qu'elle l'entraîna où elle
voulut. En vérité, quand je considère la supériorité de cet homme et
les merveilleuses dispositions dont il était doué, j'en éprouve du
dépit. Ses connaissances en toutes choses étaient telles qu'il n'y
a pour ainsi dire pas de science sur laquelle il n'ait écrit; comme
orateur, il l'était au point que plusieurs ont préféré son éloquence
à celle de Cicéron; et je crois bien que c'était aussi son opinion,
car ses deux morceaux connus sous le nom d'«Anticatons» furent écrits
pour contrebalancer l'effet produit par la magnificence de style que
Cicéron avait déployée dans son éloge de Caton. Du reste, y a-t-il eu
une âme aussi vigilante, aussi active, aussi acharnée au travail que
la sienne que rehaussaient encore des qualités diverses qu'on ne peut
lui contester et qui se rencontrent rarement telles qu'elles étaient
en lui, je veux dire franches, naturelles et non contrefaites?--Il
était remarquablement sobre et si peu difficile en fait de nourriture,
qu'Oppius raconte qu'un jour on lui servit à table, dans une sauce,
au lieu d'huile ordinaire, de l'huile préparée pour un médicament, et
qu'il en mangea copieusement pour ne pas causer de confusion à son
hôte; une autre fois, il fit fouetter son boulanger, pour lui avoir
servi du pain autre que celui à l'usage de tout le monde. Caton disait
même parfois qu'il était le premier homme doué de sobriété qui eût
acheminé son pays à la ruine. Ce même Caton le traita bien un jour
d'«ivrogne», mais cela dans les circonstances que voici: Ils étaient
tous deux au Sénat; il y était question de la conjuration de Catilina
à laquelle César était soupçonné d'être affilié, lorsque, du dehors,
on lui fit passer un billet en cachette. Caton, pensant que ce pouvait
être un avis que lui faisaient parvenir les conjurés, le somma de le
lui remettre, ce à quoi César se trouva obligé pour éviter que les
soupçons ne prissent plus de consistance. Or il se trouvait par hasard
que c'était un billet doux que lui écrivait Servilia, sœur de Caton;
celui-ci, l'ayant lu, le lui rejeta en disant: «Tiens, ivrogne.» A mon
sens, cette apostrophe fut une marque de dédain et de colère et non
un reproche impliquant la possession de ce vice; il en a été ici ce
qui nous arrive souvent lorsque, invectivant ceux qui nous causent de
l'irritation, nous employons à leur égard les premières injures qui
nous viennent à la bouche, bien qu'elles ne s'appliquent en rien à eux
auxquels nous les adressons; d'autant que ce vice que Caton semblait
imputer ainsi à César va, la plupart du temps, de pair avec celui sur
lequel il venait de le surprendre, car Vénus et Bacchus vont volontiers
de compagnie, dit un proverbe; chez moi, Vénus est au contraire bien
plus allègre quand c'est la sobriété qui l'accompagne.
=Sa douceur, sa clémence ont paru douteuses; mille exemples établissent
qu'il avait cette qualité.=--Les exemples de sa douceur et de sa
clémence envers ceux qui l'avaient offensé, sont en nombre infini: je
parle de ceux de ses actes qui se sont produits en dehors du temps
où la guerre civile était encore dans toute sa violence; car durant
cette période, ainsi qu'il l'a assez laissé entendre lui-même dans ses
écrits, cette générosité lui servait à amadouer ses ennemis, et à leur
faire moins redouter sa victoire et sa future domination. Si on ne
peut dire de ceux-ci qu'ils soient suffisants pour prouver une douceur
innée, toujours est-il qu'ils témoignent d'une merveilleuse confiance
et d'un grand courage de sa part. Il lui est souvent arrivé de
renvoyer à son ennemi, après les avoir vaincues, des armées entières,
sans daigner seulement les obliger par serment, sinon à le servir,
du moins à s'abstenir de lui faire la guerre. Il a fait prisonniers,
trois ou quatre fois, certains capitaines de Pompée, et, chaque fois,
leur a rendu la liberté. Pompée déclarait ennemis tous ceux qui ne se
joignaient pas à lui; César fit proclamer qu'il considérait comme amis
tous ceux qui demeureraient neutres et ne porteraient pas effectivement
les armes contre lui. A ceux de ses capitaines qui l'abandonnaient
pour embrasser le parti de son adversaire, il allait jusqu'à leur
renvoyer leurs armes, leurs chevaux et leurs bagages. Il laissait aux
villes dont il s'était emparé la liberté de suivre tel parti qui leur
conviendrait, se fiant uniquement, pour les contenir, au souvenir de sa
douceur et de sa clémence. Le jour de sa grande bataille de Pharsale,
il ordonna de ne porter la main qu'à la dernière extrémité sur ceux
qui étaient citoyens romains. C'est là, à mon avis, une manière de
faire bien hasardeuse, et il n'est pas étonnant que, dans les guerres
civiles que nous traversons, ceux qui, comme lui, combattent l'ancien
ordre de choses de leur pays, ne l'imitent pas sur ce point; ce sont
des procédés extraordinaires, dont seuls la fortune de César et son
admirable génie étaient capables d'user heureusement. Quand je songe à
la grandeur incomparable de cette âme, j'excuse la victoire de n'avoir
pas cessé de lui demeurer fidèle, même en cette cause si injuste et si
inique.
Pour en revenir à sa clémence, nous en avons plusieurs exemples qui
se sont produits au temps de sa domination et témoignent qu'elle
était bien dans sa nature; car, maître alors de toutes choses, il
n'avait plus besoin de feindre.--Caius Memmius avait écrit contre lui
des pamphlets très mordants, auxquels il avait même fort vertement
répondu; cela ne l'empêcha pas de l'aider, bientôt après, à obtenir
le consulat.--Caius Calvus qui lui avait décoché plusieurs épigrammes
injurieuses, ayant employé un de ses amis à se réconcilier avec
lui, César alla jusqu'à lui écrire lui-même le premier.--Et notre
bon Catulle qui l'avait si fort malmené sous le nom de Mamurra! il
vint s'en excuser, et, le jour même, César le faisait manger à sa
table.--Avisé que quelques-uns avaient mal parlé de lui, il se borna
à déclarer, dans une harangue publique, qu'il en était averti.--S'il
ne portait pas de haine à ses ennemis, il les craignait moins encore;
quelques conciliabules avaient été tenus, quelques conjurations formées
contre lui, ils furent découverts; il se contenta de publier par un
édit qu'elles lui étaient connues, sans autrement en poursuivre les
auteurs.--Comme exemple des attentions qu'il avait pour ses amis: Caius
Oppius voyageant avec lui et se trouvant indisposé, il lui céda le seul
abri qu'il y avait, et lui-même coucha toute la nuit en plein air et
sur la dure.--Quant à sa justice, on peut en juger par ce trait: bien
qu'aucune plainte n'eût été portée, il fit mettre à mort un de ses
esclaves qu'il aimait particulièrement, pour avoir couché avec la femme
d'un chevalier romain.--Jamais homme n'apporta plus de modération dans
la victoire, ni plus de résolution quand la fortune lui fut contraire.
=Mais son ambition effrénée l'a amené à renverser la république la plus
florissante de l'antiquité, ce dont rien ne saurait l'absoudre.=--Mais
toutes ces belles qualités furent gâtées et étouffées par cette
ambition effrénée à laquelle il se laissa si fort emporter, qu'on
peut aisément affirmer qu'elle régla et dirigea toutes ses actions.
D'un homme libéral elle fit un voleur des deniers publics, pour avoir
possibilité de subvenir à ses prodigalités et à ses largesses. Elle
l'amena à prononcer ce propos affreux, si contraire à tout principe de
moralité, que les hommes les plus méchants du monde, les plus perdus de
vice, s'ils l'avaient servi à le faire arriver au faîte des grandeurs,
il les eût aimés et soutenus de tout son pouvoir, tout comme il faisait
pour les meilleurs d'entre les gens de bien. Elle l'enivra d'une si
grande vanité, qu'il osa se vanter devant ses concitoyens «d'avoir
réduit cette grande République romaine à n'être qu'un nom, n'ayant plus
ni forme, ni corps»; alla jusqu'à dire que «désormais les réponses
qu'il ferait serviraient de lois»; osa demeurer assis pour recevoir le
Sénat qui venait à lui en corps; souffrit qu'on l'adorât et que, lui
présent, on lui rendit les honneurs divins. En somme, ce seul vice,
selon moi, pervertit en lui le plus beau, le plus riche naturel qui fut
jamais, et a fait que sa mémoire est odieuse à tous les gens de bien,
parce qu'il a cherché sa gloire dans l'asservissement de son pays et le
renversement du plus puissant et plus florissant gouvernement que le
monde verra jamais.--On peut, bien au contraire de ce qui s'est passé
chez César, trouver quelques exemples de grands personnages auxquels la
volupté a fait oublier la conduite des affaires, comme cela est arrivé
à Marc Antoine et autres; mais là où l'amour et l'ambition, existant
au même degré, viendront se heurter l'un à l'autre avec une violence
égale, je n'ai pas de doute que l'ambition ne l'emporte.
=Exemple extraordinaire d'un jeune Toscan, Spurina, qui, d'une beauté
remarquable, se défigure pour se soustraire aux passions qu'il
inspirait.=--Pour rentrer dans mon sujet, je dis que c'est beaucoup
que, par la force de la raison, nous puissions réfréner nos appétits
et, en leur faisant violence, contraindre nos organes à se maintenir
dans le devoir. Mais nous fouetter dans l'intérêt de nos voisins, non
seulement nous défaire de cette douce passion qui nous chatouille
si agréablement, renoncer au plaisir que nous ressentons à voir que
nous sommes agréables à autrui, à être aimé et recherché par chacun,
et, plus encore, prendre en haine les grâces qui nous valent ces
satisfactions, en éprouver de la répugnance et condamner notre beauté
parce qu'elle est cause de surexcitation chez d'autres, je n'en ai
guère vu d'exemples. En voici un cependant:--Spurina, jeune Toscan,
«_qui ressemblait à un diamant enchâssé dans l'or et ornant un collier
ou une couronne, ou à de l'ivoire serti de buis ou de térébinthe pour
que la blancheur en ressorte davantage_ (_Virgile_)», était doué d'une
beauté si rare et si grande, que les yeux les plus chastes ne pouvaient
en soutenir l'éclat, sans en être violemment troublés. Non content
de ne pas condescendre à calmer cette fièvre, ce feu qu'il attisait
partout sur son passage, il entra en fureur contre lui-même et contre
ces riches présents reçus de la nature, comme s'il était en droit de
s'en prendre à eux de la faute d'autrui, et, à force d'entailles qu'il
se fit volontairement et de cicatrices, il troubla et détruisit la
parfaite harmonie et la régularité des traits de son visage, dont la
nature l'avait si remarquablement doté.
=Une telle action ne se peut approuver; il est plus noble de lutter que
de se dérober aux devoirs que la société nous impose, à tous tant que
nous sommes.=--A vrai dire, j'admire de tels actes plus que je ne les
approuve, de pareils excès ne s'accommodant pas avec mes principes.
L'intention est bonne, et le fait celui d'une âme honnête; mais, à mon
avis, il n'est pas suffisamment réfléchi. La laideur en laquelle notre
jeune homme est tombé, ne peut-elle pas en avoir induit d'autres en
faute, qui l'auront pris en mépris et en haine? n'a-t-on pu lui porter
envie, en raison de la gloire que lui a value un acte aussi rare; ou
le calomnier, en attribuant sa résolution à une déception, suite de
visées trop ambitieuses? car il n'y a aucune forme que le vice, quand
il lui plaît, ne revête lorsqu'il trouve occasion de se donner carrière
d'une façon ou d'une autre. Il eût été plus judicieux, et aussi plus
glorieux, qu'avec ces dons dont il était redevable à Dieu, il devînt un
modèle de vertu et de mœurs, qui fût demeuré en exemple à la postérité.
Ceux qui se dérobent aux charges de la société, à ces obligations de
tous genres, en nombre infini, souvent épineuses, qui pèsent sur un
homme qui tient un rang honorable dans le monde, s'évitent, selon moi,
bien des tracas, quels que soient les petits inconvénients particuliers
qui en résultent; c'est en quelque sorte mourir,que de fuir la peine
de vivre comme on le doit. Ces gens peuvent avoir d'autres mérites,
il ne m'a jamais paru qu'ils aient celui de se trouver aux prises
avec les difficultés, car je n'en connais pas de pire que de se tenir
en équilibre sur les flots de cette mer agitée qu'est le monde, de
répondre et de satisfaire loyalement à tout ce qui est du ressort de la
position que l'on occupe. Il est peut-être plus facile de s'abstenir
d'une manière absolue de tout rapport avec le sexe féminin, que de se
conduire toujours, à tous égards, d'une façon irréprochable avec sa
femme; nous avons moins de chance de nous perdre en état de pauvreté,
que dans une abondance dont il nous faut user avec mesure; l'usage
dirigé par la raison, est plus pénible que l'abstinence; se modérer est
une vertu qui exige de plus grands efforts que souffrir. Il est mille
façons de vivre convenablement, comme l'entendait Scipion le jeune,
tandis qu'il n'y en a qu'une à la façon de Diogène; et autant celle-ci
surpasse en innocence la vie qui se mène d'ordinaire, autant elle-même
est surpassée en utilité et en énergie par celles qui atteignent à la
perfection et dont on dit que ce sont des existences accomplies.