_De la grandeur romaine._
=Montaigne ne trouve rien de comparable à cette grandeur des Romains;
n'étant encore que simple citoyen, César donne, vend et propose des
trônes.=--Je ne veux dire qu'un mot de ce sujet inépuisable, pour
montrer la simplicité de ceux qui mettent sur le même pied la grandeur
romaine et les chétives grandeurs de notre époque.
Dans le livre sept des «Épîtres familières» de Cicéron (cette épithète
de familières, les grammairiens peuvent la supprimer, si cela leur
convient, car vraiment elle ne se justifie guère; tandis que ceux qui
y ont substitué celle de «à ses familiers», peuvent, pour ce faire,
s'appuyer sur ce que Suétone, dans sa vie de César, dit qu'il existe
de lui un volume de lettres écrites sous cette dénomination); dans ces
épîtres donc, s'en trouve une qu'il adresse à César alors que celui-ci
était en Gaule, où il reproduit ce passage qui terminait une lettre
que lui-même avait reçue de lui: «Quant à Marcus Furius, que tu m'as
recommandé, je le ferai roi de Gaule; et si tu veux que je donne une
situation à quelque autre de tes amis, envoie-le-moi.» Ce n'était pas
une nouveauté qu'un simple citoyen, comme était alors César, disposât
de royaumes; déjà, il avait enlevé le sien au roi Déjotarus et en avait
fait don à un nommé Mithridate, gentilhomme de la ville de Pergame.
Ceux qui ont écrit sa vie, font mention de plusieurs * autres royaumes
vendus par lui; et Suétone dit que d'une seule fois il tira trois
millions six cent mille écus du roi Ptolémée, qui fut bien près de lui
vendre le sien: «_A tel prix la Gallicie, à tant le Pont, à tant la
Lydie_ (_Claudien_)!»
=Une lettre du Sénat romain suffit pour faire abandonner ses conquêtes
à un roi puissant.=--Marc-Antoine disait que la grandeur du peuple
romain ne se manifestait pas tant par ce qu'il prenait que par ce qu'il
donnait; de fait, un siècle avant Antoine, il avait ôté un royaume
entre autres, par un acte merveilleux d'autorité tel, que je ne sais
rien, dans toute son histoire, qui donne une plus haute idée de sa
puissance. Antiochus était maître de l'Égypte entière et en train
de conquérir Chypre et tout ce qui avait appartenu à cet empire. Il
marchait de succès en succès, quand C. Popilius se présenta à lui de la
part du Sénat et commença, en l'abordant, par refuser de lui toucher la
main, avant qu'au préalable il eut pris connaissance des lettres qu'il
lui apportait. Le roi les ayant lues, lui dit qu'il en délibérerait;
mais Popilius, se mettant à tracer avec sa baguette un cercle autour
de lui, lui dit: «Avant de sortir de ce cercle, fais-moi une réponse
que je puisse rapporter au Sénat.» Antiochus, étonné de la rudesse d'un
ordre aussi pressant, réfléchit un instant, puis répondit: «Je ferai ce
que le Sénat me commande»; Popilius le salua alors comme ami du peuple
romain. Le roi, victorieux comme il l'était, sur l'impression produite
en lui par trois lignes d'écriture, avait renoncé à la conquête d'un
aussi grand état que l'Égypte; aussi fut-il bien dans le vrai quand,
quelque temps après, il faisait dire au Sénat par ses ambassadeurs,
qu'il avait accueilli son injonction avec le même respect que si elle
lui était venue des dieux immortels.
=Les Romains rendaient leurs royaumes aux rois qu'ils avaient vaincus,
pour faire de ceux-ci des instruments de servitude.=--Tous les royaumes
qu'Auguste acquit par droit de conquête, il les rendit à ceux qui les
avaient perdus, ou en fit don à des étrangers. A ce sujet, Tacite,
parlant du roi d'Angleterre Cogidunus, nous fait saisir d'une façon
merveilleuse cette puissance infinie des Romains. Ils avaient, dit-il,
l'habitude, prise de longue date, de laisser en possession de leurs
royaumes, sous leur protectorat, les souverains qu'ils avaient vaincus,
«_de manière à avoir jusqu'aux rois eux-mêmes comme instruments de
servitude_ (_Tacite_)».--Il est vraisemblable que Soliman, à qui nous
avons vu faire généreusement abandon du royaume de Hongrie et d'autres
états, était mû plus par cette même raison que par celle qu'il donnait
d'ordinaire: «qu'il était las du fardeau de tant de * royaumes et de
cette puissance, qu'il devait à sa valeur et à celle de ses ancêtres».