CHAPITRE XXVII.

_Coüardise mere de la cruauté._

I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté:

et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté

de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement

de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer

aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres,

ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur

que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et

d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant

de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist

ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect

de s'exercer seulement contre la resistence,

_Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,_

s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour

dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier

rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les

meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et

par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez

inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire

s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes,

et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre

vaillance.

_Et lupus et turpes instant morientibus vrsi,

Et quæcunque minor nobilitale fera est._

Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent

les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux

champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles?

et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance,

nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle

d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun

sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy,

qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir.

D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente

mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla

pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand

elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre

reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre

offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le

sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le

voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que

Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison,

qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez,

et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence.

Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel

elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur

y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il

se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance.

Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné

d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au

rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous

fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais

gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus

fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir

promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter,

et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy

est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non

pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte,

que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que

d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin

de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons,

s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est

pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume

de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non

seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent

leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à

qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité:

estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir,

le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes

auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en

a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousiours

maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre

poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il

faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement.

Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle.

Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable,

representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues

contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit

faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser

vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de

son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux

lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser

l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon

qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit

mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu

que ie n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de reuencher vne

iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre.

Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire,

viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le

voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy,

porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy

que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi

vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers,

cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts.

C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres,

et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent:

_Quum in se cuique minimum fiduciæ esset_. Car naturellement

quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement

au danger. On se seruoit anciennement de personnes

tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et

pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris

ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne

peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne

luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre

l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection

de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue

du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de

soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court

assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et

a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de

sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a

esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne

partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les

bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement:

comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn

tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé.

Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant,

vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité

ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence

la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous

en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant

laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la

guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché

à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé

porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre

Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent,

trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens:

trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens)

que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn

homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus

et meslé. I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere

sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme

qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé

par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en

teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on

me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant

et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son

homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores,

et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit

il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort

l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu?

Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la

querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes

deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais

termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas

comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy,

où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne

pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il

s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne

bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette

nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos

vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations

estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François

aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble,

sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination,

est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir

de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de

nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à

escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le

sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la

theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre

apprentissage:

_Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri

Dura rudimenta!_

Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux

Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite

Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les

forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience,

duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre

leur mesure naturelle. Mais ce n'est pas proprement vertu, puis

qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement

que de soy-mesme. L'honneur des combats consiste en la

ialousie du courage, non de la science. Et pourtant ay-ie veu

quelqu'vn de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice,

choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen

de cet aduantage: et lesquelles dépendoient entierement de la

Fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire,

plustost à son escrime, qu'à sa valeur. Et en mon enfance, la noblesse

fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse:

et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant

à la vraye et naïfue vertu.

_Non schiuar, non parar, non ritirarsi,

Voglion costor, nè qui destrezza ha parte;

Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi,

Toglie l'ira e il furor l'vso de l'arte,

Odi le spade horribilmente vrtarsi

A mezzo il ferro, il piè d'orma non parte,

Sempre è il piè fermo, é la man sempre in moto;

Nè scende taglio in van, ne punta a voto._

Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers,

estoyent l'exercice de nos peres. Cet autre exercice, est

d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'vne fin priuée: qui nous

apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en

toute façon, produict tousiours des effects dommageables. Il est

bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent,

non qui offencent nostre police: qui regardent la publique

seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier,

qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et

science, qui conioignit l'art à la vertu: non pour l'vsage de querelle

priuée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime

populaire et ciuile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux

siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius

en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont

ainsin aduisez, d'inuenter nouuelle forme d'armes, nouuelle forme

de frapper et de se couurir, selon le besoing de l'affaire present.

Mais tout ainsi que Philopœmen condamna la lucte, en quoy il

excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice,

estoient diuers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à

laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se deuoir amuser:

il me semble aussi, que cette adresse à quoy on façonne ses membres,

ces destours et mouuements, à quoy on dresse la ieunesse, en

cette nouuelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires

plustost, et dommageables à l'vsage du combat militaire. Aussi

y employent communement noz gents, des armes particulieres, et

peculierement destinées à cet vsage. Et i'ay veu, qu'on ne trouuoit

guere bon, qu'vn Gentil-homme, conuié à l'espée et au poignard,

s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'vn autre offrist d'y aller

auec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration,

que Lachez, en Platon, parlant d'vn apprentissage de manier les

armes, conforme au nostre, dit n'auoir iamais de cette eschole veu

sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres

d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du

reste, aumoins pouuons nous tenir que ce sont suffisances de nulle

relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa

police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par

Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce

qu'elles ont autre but, que de rendre la ieunesse apte au seruice

bellique, et n'y conferent point. Mais ie m'en vois vn peu bien à

gauche de mon theme. L'Empereur Maurice, estant aduerty par

songes, et plusieurs prognostiques, qu'vn Phocas, soldat pour lors

incognu, le deuoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui

estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses mœurs: et comme

entre autres choses Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif,

l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier

et cruel. Qui rend les tyrans si sanguinaires? c'est le soing

de leur seurté, et que leur lasche cœur, ne leur fournit d'autres

moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuuent offencer,

iusques aux femmes, de peur d'vne esgratigneure.

_Cuncta ferit, dum cuncta timet._

Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes, de là s'engendre

la crainte d'vne iuste reuanche, qui produict apres vne enfileure

de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les

autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à

demesler auec le peuple Romain, agité de l'horreur de meurtres

commis par son ordonnance: ne se pouuant resoudre contre tant

de familles, en diuers temps offensées: print party de se saisir de

touts les enfants de ceux qu'il auoit faict tuer, pour de iour en

iour les perdre l'vn apres l'autre, et ainsin establir son repos.

Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les

seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et vtilité des discours, que

de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy vn peu à

l'escart, vne tres-belle histoire. Quand elles sont si riches de leur

propre beauté, et se peuuent seules trop soustenir, ie me contente

du bout d'vn poil, pour les ioindre à mon propos. Entre les

autres condamnez par Philippus, auoit esté vn Herodicus, Prince

des Thessaliens. Apres luy, il auoit encore depuis faict mourir ses

deux gendres, laissants chacun vn fils bien petit. Theoxena et Archo

estoyent les deux vefues. Theoxena ne peut estre induicte à

se remarier, en estant fort poursuyuie. Archo espousa Poris, le

premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants,

qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'vne

charité maternelle enuers ses nepueux, pour les auoir en sa conduitte

et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de

l'edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté

de Philippus, et de la licence de ses satellites enuers cette belle et

tendre ieunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains,

que de les rendre. Poris effrayé de cette protestation, luy promet

de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns

siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'vne feste annuelle,

qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans

assisté le iour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils

s'escoulent en vn vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le

vent leur fut contraire: et se trouuans l'endemain à la veuë de la

terre, d'où ils auoyent desmaré, furent suyuis par les gardes des

ports. Au ioindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers

pour la fuitte, Theoxena forcenée d'amour et de vengeance, se

reiettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison,

et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est

meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere

aux Dieux de leur saincte iustice: ces espées traictes, ces couppes

pleines vous en ouurent l'entrée. Courage. Et toy mon fils, qui

es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte.

Ayants d'vn costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre,

à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le

plus à main. Et demy morts furent iettez en la mer. Theoxena fiere

d'auoir si glorieusement pourueu à la seureté de tous ses enfants,

accollant chaudement son mary: Suyuons ces garçons, mon amy,

et iouyssons de mesme sepulture auec eux. Et se tenants ainsin

embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené

à bord, vuide de ses maistres. Les tyrans pour faire tous

les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé

toute leur suffisance, à trouuer moyen d'allonger la mort. Ils

veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils

n'ayent loisir de sauourer leur vengeance. Là dessus ils sont en

grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils

sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à

dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité;

et ie ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque

trace de cette barbarie. Tout ce qui est au delà de la mort simple,

me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peut esperer, que

celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne

gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'vn feu

languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçay cependant,

si nous les iettons au desespoir. Car en quel estat peut estre

l'ame d'vn homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur

vne rouë, ou à la vieille façon cloué à vne croix? Iosephe recite, que

pendant les guerres des Romains en Iudée, passant où lon auoit

crucifié quelques Iuifs, trois iours y auoit, il recogneut trois de ses

amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre

vescut encore depuis. Chalcondyle homme de foy, aux memoires

qu'il a laissé des choses aduenues de son temps, et pres de

luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed

pratiquoit souuent, de faire trancher les hommes en deux parts,

par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'vn seul coup

de simeterre: d'où il arriuoit, qu'ils mourussent comme de deux

morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'vne et l'autre part pleine de

vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Ie n'estime

pas, qu'il y eust grand'souffrance en ce mouuement. Les supplices

plus hideux à voir, ne sont pas tousiours les plus forts à souffrir.

Et trouue plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre

des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'vne

dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze

iours à cette angoisse. Et ces deux autres. Crœsus avant faict

prendre vn Gentilhomme fauori de Pantaleon son frere, le mena

en la boutique d'vn foullon, où il le feit gratter et carder, à coups

de cardes et peignes de ce mestier, iusques à ce qu'il en mourut.

George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs

tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par

le Vayuode de Transsiluanie, et prins, fut trois iours attaché nud

sur vn cheualet; exposé à toutes les manieres de tourmens que

chacun pouuoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit

ieusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy viuant et voyant,

on abbreuua de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel

seul il prioit, tirant sur soy toute l'enuie de leurs meffaits:

et fit on paistre vingt de ses plus fauoris Capitaines, deschirans à

belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste

du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir,

qu'on fit manger à d'autres de sa suitte.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 40 / 107 题