_De la presumption._
IL y a vne autre sorte de gloire, qui est vne trop bonne opinion,
que nous conceuons de nostre valeur. C'est vn'affection inconsiderée,
dequoy nous nous cherissons, qui nous represente à nous
mesmes, autres que nous ne sommes. Comme la passion amoureuse
preste des beautez, et des graces, au subject qu'elle embrasse,
et fait que ceux qui en sont espris, trouuent d'vn iugement
trouble et alteré, ce qu'ils ayment, autre et plus parfaict qu'il n'est.
Ie ne veux pas, que de peur de faillir de ce costé là, vn homme
se mescognoisse pourtant, ny qu'il pense estre moins que ce qu'il
est: le iugement doit tout par tout maintenir son droit. C'est
raison qu'il voye en ce subject comme ailleurs, ce que la verité luy
presente. Si c'est Cæsar, qu'il se treuue hardiment le plus grand
Capitaine du monde. Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie
nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons
aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons
appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu'elles
ne craignent aucunement à faire: nous n'osons appeller à droict
noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de
desbauche. La ceremonie nous deffend d'exprimer par parolles
les choses licites et naturelles, et nous l'en croyons: la raison
nous deffend de n'en faire point d'illicites et mauuaises, et personne
ne l'en croit. Ie me trouue icy empestré és loix de la ceremonie:
car elle ne permet, ny qu'on parle bien de soy, ny qu'on
en parle mal. Nous la lairrons là pour ce coup. Ceux de qui la
Fortune, bonne ou mauuaise qu'on la doiue appeller, a faict passer
la vie en quelque eminent degré, ils peuuent par leurs actions publiques
tesmoigner quels ils sont. Mais ceux qu'elle n'a employez
qu'en foule, et de qui personne ne parlera, si eux mesmes n'en
parlent, ils sont excusables, s'ils prennent la hardiesse de parler
d'eux, mesmes enuers ceux qui ont interest de les cognoistre; à
l'exemple de Lucilius:
_Ille velut fidis arcana sodalibus olim
Credebat libris, neque si malè cesserat, vsquam
Decurrens alio, neque si benè: quo fit, vt omnis
Votiua pateat veluti descripta tabella
Vita senis._
Celuy la commettoit à son papier ses actions et ses pensées, et s'y
peignoit tel qu'il se sentoit estre. _Nec id Rutilio et Scauro citra
fidem, aut obtrectationi fuit._ Il me souuient donc, que dés ma
plus tendre enfance, on remerquoit en moy ie ne sçay quel port
de corps, et des gestes tesmoignants quelque vaine et sotte fierté.
I'en veux dire premierement cecy, qu'il n'est pas inconuenient
d'auoir des conditions et des propensions, si propres et si incorporées
en nous, que nous n'ayons pas moyen de les sentir et recognoistre.
Et de telles inclinations naturelles, le corps en retient
volontiers quelque ply, sans nostre sçeu et consentement. C'estoit
vne affetterie consente de sa beauté, qui faisoit vn peu pancher la
teste d'Alexandre sur vn costé, et qui rendoit le parler d'Alcibiades
mol et gras: Iulius Cæsar se grattoit la teste d'vn doigt, qui est la
contenance d'vn homme remply de pensemens penibles: et Cicero,
ce me semble, auoit accoustumé de rincer le nez, qui signifie vn
naturel mocqueur. Tels mouuemens peuuent arriuer imperceptiblement
en nous. Il y en a d'autres artificiels, dequoy ie ne parle
point. Comme les salutations, et reuerences, par où on acquiert le
plus souuent à tort, l'honneur d'estre bien humble et courtois: on
peut estre humble de gloire. Ie suis assez prodigue de bonnettades,
notamment en esté, et n'en reçois iamais sans reuenche, de
quelque qualité d'hommes que ce soit, s'il n'est à mes gages. Ie
desirasse d'aucuns Princes que ie cognois, qu'ils en fussent plus
espargnans et iustes dispensateurs; car ainsin indiscretement espanduës,
elles ne portent plus de coup: si elles sont sans esgard,
elles sont sans effect. Entre les contenances desreglées, n'oublions
pas la morgue de l'Empereur Constantius, qui en publicq tenoit
tousiours la teste droicte, sans la contourner ou flechir ny çà ny là,
non pas seulement pour regarder ceux qui le saluoient à costé,
ayant le corps planté immobile, sans se laisser aller au bransle de
son coche, sans oser ny cracher, ny se moucher, n'y essuyer le
visage deuant les gens. Ie ne sçay si ces gestes qu'on remerquoit
en moy, estoient de cette premiere condition, et si à la verité i'auoy
quelque occulte propension à ce vice; comme il peut bien estre:
et ne puis pas respondre des bransles du corps. Mais quant aux
bransles de l'ame, ie veux icy confesser ce que i'en sens. Il y a
deux parties en cette gloire: sçauoir est, de s'estimer trop, et
n'estimer pas assez autruy. Quant à l'vne, il me semble premierement,
ces considerations deuoir estre mises en compte. Ie me sens
pressé d'vne erreur d'ame, qui me desplaist, et comme inique, et
encore plus comme importune. I'essaye à la corriger: mais l'arracher
ie ne puis. C'est, que ie diminue du iuste prix des choses, que
ie possede: et hausse le prix aux choses, d'autant qu'elles sont
estrangeres, absentes, et non miennes. Cette humeur s'espand bien
loing. Comme la prerogatiue de l'authorité fait, que les maris regardent
les femmes propres d'vn vicieux desdein, et plusieurs
peres leurs enfants: ainsi fay-ie: et entre deux pareils ouurages,
poiseroy tousiours contre le mien. Non tant que la ialousie de mon
auancement et amendement trouble mon iugement, et m'empesche
de me satisfaire, comme que, d'elle mesme la maistrise engendre
mespris de ce qu'on tient et regente. Les polices, les mœurs loingtaines
me flattent, et les langues. Et m'apperçoy que le Latin me
pippe par la faueur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient,
comme aux enfants et au vulgaire. L'œconomie, la maison, le cheual
de mon voisin, en egale valeur, vault mieux que le mien, de ce
qu'il n'est pas mien. Dauantage, que ie suis tres-ignorant en mon
faict: i'admire l'asseurance et promesse, que chacun a de soy: là
où il n'est quasi rien que ie sçache sçauoir, ny que i'ose me respondre
pouuoir faire. Ie n'ay point mes moyens en proposition et
par estat: et n'en suis instruit qu'apres l'effect: autant doubteux
de ma force que d'vne autre force. D'où il aduient, si ie rencontre
louablement en vne besongne, que ie le donne plus à ma fortune,
qu'à mon industrie: d'autant que ie les desseigne toutes au hazard
et en crainte. Pareillement i'ay en general cecy, que de toutes
les opinions que l'ancienneté a euës de l'homme en gros, celles
que i'embrasse plus volontiers, et ausquelles ie m'attache le plus,
ce sont celles qui nous mesprisent, auilissent, et aneantissent le
plus. La philosophie ne me semble iamais auoir si beau ieu, que
quand elle combat nostre presomption et vanité; quand elle recognoist
de bonne foy son irresolution, sa foiblesse, et son ignorance.
Il me semble que la mere nourrice des plus fausses opinions, et
publiques et particulieres, c'est la trop bonne opinion que l'homme
a de soy. Ces gens qui se perchent à cheuauchons sur l'epicycle de
Mercure, qui voient si auant dans le ciel, ils m'arrachent les dents:
car en l'estude que ie fay, duquel le subject, c'est l'homme, trouuant
vne si extreme varieté de iugemens, vn si profond labyrinthe
de difficultez les vnes sur les autres, tant de diuersité et incertitude,
en l'eschole mesme de la sapience: vous pouuez penser, puis que
ces gens là n'ont peu se resoudre de la cognoissance d'eux mesmes,
et de leur propre condition, qui est continuellement presente à
leurs yeux, qui est dans eux; puis qu'ils ne sçauent comment
bransle ce qu'eux mesmes font bransler, ny comment nous peindre
et deschiffrer les ressorts qu'ils tiennent et manient eux mesmes,
comment ie les croirois de la cause du flux et reflux de la riuiere
du Nil. La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux
hommes pour fleau, dit la saincte Escriture. Mais pour venir à
mon particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'aucun autre
s'estime moins, voire qu'aucun autre m'estime moins, que ce que
ie m'estime. Ie me tien de la commune sorte, sauf en ce que ie
m'en tiens: coulpable des deffectuositez plus basses et populaires:
mais non desaduoüées, non excusées. Et ne me prise seulement
que de ce que ie sçay mon prix. S'il y a de la gloire, elle est infuse
en moy superficiellement, par la trahison de ma complexion: et
n'a point de corps, qui comparoisse à la veuë de mon iugement.
I'en suis arrosé, mais non pas teint. Car à la verité, quant aux
effects de l'esprit, en quelque façon que ce soit, il n'est iamais
party de moy chose qui me contentast. Et l'approbation d'autruy
ne me paye pas. I'ay le iugement tendre et difficile, et notamment
en mon endroit. Ie me sens flotter et fleschir de foiblesse. Ie n'ay
rien du mien, dequoy satisfaire mon iugement: i'ay la veue assez
claire et reglée, mais à l'ouurer elle se trouble: comme i'essaye
plus euidemment en la poësie. Ie l'ayme infiniment; ie me cognois
assez aux ouurages d'autruy: mais ie fay à la verité l'enfant quand
i'y veux mettre la main; ie ne me puis souffrir. On peut faire le
sot par tout ailleurs, mais non en la poësie.
_Mediocribus esse poetis
Non dij, non homines, non concessere columnæ._
Pleust à Dieu que cette sentence se trouuast au front des boutiques
de tous noz imprimeurs, pour en deffendre l'entrée à tant de
versificateurs.
_Verùm
Nil securius est malo poeta._
Que n'auons nous de tels peuples? Dionysius le pere n'estimoit
rien tant de soy, que sa poësie. A la saison des jeux Olympiques,
auec des chariots surpassant tous autres en magnificence, il enuoya
aussi des poëtes et des musiciens, pour presenter ses vers, auec
des tentes et pauillons dorez et tapissez royalement. Quand on vint
à mettre ses vers en auant, la faueur et excellence de la prononciation
attira sur le commencement l'attention du peuple. Mais quand
par apres il vint à poiser l'ineptie de l'ouurage, il entra premierement
en mespris: et continuant d'aigrir son iugement, il se ietta
tantost en furie, et courut abbattre et deschirer par despit tous
ces pauillons. Et ce que ces chariots ne feirent non plus, rien qui
vaille en la course, et que la nauire, qui rapportoit ses gents, faillit
la Sicile, et fut par la tempeste poussée et fracassée contre la
coste de Tarante: il tint pour certain que c'estoit l'ire des Dieux
irritez comme luy, contre ce mauuais poëme: et les mariniers
mesmes, eschappez du naufrage, alloient secondant l'opinion de ce
peuple: à laquelle, l'oracle qui predit sa mort, sembla aussi aucunement
soubscrire. Il portoit, que Dionysius seroit pres de sa fin,
quand il auroit vaincu ceux qui vaudroyent mieux que luy. Ce qu'il
interpreta des Carthaginois, qui le surpassoyent en puissance. Et
ayant affaire à eux, gauchissoit souuent la victoire, et la temperoit,
pour n'encourir le sens de cette prediction. Mais il l'entendoit mal:
car le Dieu marquoit le temps de l'aduantage, que par faueur et
iniustice il gaigna à Athenes sur les poëtes tragiques, meilleurs
que luy: ayant faict iouer à l'enuy la sienne, intitulée les Leneïens.
Soudain apres laquelle victoire, il trepassa: et en partie pour l'excessiue
ioye, qu'il en conceut. Ce que ie treuue excusable du
mien, ce n'est pas de soy, et à la verité: mais c'est à la comparaison
d'autres choses pires, ausquelles ie voy qu'on donne credit.
Ie suis enuieux du bon-heur de ceux, qui se sçauent resiouyr et gratifier
en leur besongne; car c'est vn moyen aysé de se donner du
plaisir, puis qu'on le tire de soy-mesmes. Specialement s'il y a vn
peu de fermeté en leur opiniastrise. Ie sçay vn poëte, à qui fort et
foible, en foulle et en chambre, et le ciel et la terre, crient qu'il
n'y entend guere. Il n'en rabat pour tout cela rien de la mesure à
quoy il s'est taillé. Tousiours recommence, tousiours reconsulte:
et tousiours persiste, d'autant plus ahurté en son aduis, qu'il touche
à luy seul, de le maintenir. Mes ouurages, il s'en faut tant
qu'ils me rient, qu'autant de fois que ie les retaste, autant de fois
ie m'en despite.
_Cùm relego, scripsisse pudet, quia plurima cerno,
Me quoque qui feci, iudice, digna lini._
I'ay tousiours vne idée en l'ame, qui me presente vne meilleure
forme, que celle que i'ay mis en besongne, mais ie ne la puis saisir
ny exploicter. Et cette idée mesme n'est que du moyen estage.
I'argumente par là, que les productions de ces riches et grandes
ames du temps passé, sont bien loing au delà de l'extreme estenduë
de mon imagination et souhaict. Leurs escris ne me satisfont
pas seulement et me remplissent, mais ils m'estonnent et transissent
d'admiration. Ie iuge leur beauté, ie la voy, sinon iusques au
bout, au moins si auant qu'il m'est impossible d'y aspirer. Quoy
que i'entreprenne, ie doibs vn sacrifice aux Graces, comme dit
Plutarque de quelqu'vn, pour practiquer leur faueur.
_Si quid enim placet,
Si quid dulce hominum sensibus influit,
Debentur lepidis omnia Gratiis._
Elles m'abandonnent par tout. Tout est grossier chez moy, il y a
faute de polissure et de beauté. Ie ne sçay faire valoir les choses
pour le plus que ce qu'elles valent. Ma façon n'ayde rien à la matiere.
Voyla pourquoy il me la faut forte, qui aye beaucoup de
prise, et qui luyse d'elle mesme. Quand i'en saisi des populaires
et plus gayes, c'est pour me suiure, moy, qui n'aime point vne
sagesse ceremonieuse et triste, comme fait le monde: et pour
m'egayer, non pour egayer mon stile, qui les veut plustost graues
et seueres. Aumoins si ie doy nommer stile, vn parler informe et
sans regle: vn iargon populaire, et vn proceder sans definition,
sans partition, sans conclusion, trouble, à la façon de celuy d'Amafanius
et de Rabirius. Ie ne sçay ny plaire, ny resiouyr, ny chatouiller.
Le meilleur compte du monde se seche entre mes mains,
et se ternit. Ie ne sçay parler qu'en bon escient. Et suis du tout
desnué de cette facilité, que ie voy en plusieurs de mes compagnons,
d'entretenir les premiers venus, et tenir en haleine toute
vne trouppe, ou amuser sans se lasser, l'oreille d'vn Prince, de
toute sorte de propos; la matiere ne leur faillant iamais, pour cette
grace qu'ils ont de sçauoir employer la premiere venue, et l'accommoder
à l'humeur et portée de ceux à qui ils ont affaire. Les
Princes n'ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des
comptes. Les raisons premieres et plus aisées, qui sont communément
les mieux prinses, ie ne sçay pas les employer. Mauuais
prescheur de commune. De toute matiere ie dy volontiers les plus
extremes choses, que i'en sçay. Cicero estime, qu'és traictez de la
philosophie, le plus difficile membre soit l'exorde. S'il est ainsi, ie
me prens à la conclusion sagement. Si faut-il sçauoir relascher la
corde à toute sorte de tons: et le plus aigu est celuy qui vient le
moins souuent en ieu. Il y a pour le moins autant de perfection à
releuer vne chose vuide, qu'à en soutenir vne poisante. Tantost
il faut superficiellement manier les choses, tantost les profonder.
Ie sçay bien que la plus part des hommes se tiennent en ce bas
estage, pour ne conceuoir les choses que par cette premiere
escorse. Mais ie sçay aussi que les plus grands maistres, et Xenophon
et Platon, on les void souuent se relascher à cette basse
façon, et populaire, de dire et traitter les choses, la soustenans des
graces qui ne leur manquent iamais. Au demeurant mon langage
n'a rien de facile et fluide: il est aspre, ayant ses dispositions
libres et desreglées. Et me plaist ainsi; sinon par mon iugement,
par mon inclination. Mais ie sens bien que par fois ie m'y
laisse trop aller, et qu'à force de vouloir euiter l'art et l'affection,
i'y retombe d'vne autre part;
_Breuis esse laboro,
Obscurus fio._
Platon dit que le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny
qui donnent prix au langage. Quand i'entreprendrois de suiure cet
autre stile æquable, vny et ordonné, ie n'y sçaurois aduenir. Et
encore que les coupures et cadences de Saluste reuiennent plus à
mon humeur, si est-ce que ie treuue Cæsar et plus grand, et moins
aisé à representer. Et si mon inclination me porte plus à l'imitation
du parler de Seneque, ie ne laisse pas d'estimer dauantage
celuy de Plutarque. Comme à taire, à dire aussi, ie suy tout simplement
ma forme naturelle. D'où c'est à l'aduanture que ie puis
plus, à parler qu'à escrire. Le mouuement et action animent les
parolles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme
ie fay, et qui s'eschauffent. Le port, le visage, la voix, la robbe,
l'assiette, peuuent donner quelque prix aux choses, qui d'elles
mesmes n'en ont guere, comme le babil. Messala se pleint en Tacitus
de quelques accoustremens estroits de son temps, et de la
façon des bancs où les orateurs auoient à parler, qui affoiblissoient
leur eloquence. Mon langage François est alteré, et en la
prononciation et ailleurs, par la barbarie de mon creu. Ie ne vis
iamais homme des contrées de deçà, qui ne sentist bien euidemment
son ramage, et qui ne blessast les oreilles qui sont pures
Françoises. Si n'est-ce pas pour estre fort entendu en mon Perigourdin:
car ie n'en ay non plus d'vsage que de l'Allemand; et ne
m'en chault gueres. C'est vn langage, comme sont autour de moy
d'vne bande et d'autre, le Poitteuin, Xaintongeois, Angoulemoisin,
Lymosin, Auuergnat, brode, trainant, esfoiré. Il y a bien au dessus
de nous, vers les montagnes, vn Gascon, que ie treuue singulierement
beau, sec, bref, signifiant, et à la verité vn langage masle et
militaire, plus qu'aucun autre, que i'entende: autant nerueux, et
puissant, et pertinent, comme le François est gracieux, delicat, et
abondant. Quant au Latin, qui m'a esté donné pour maternel, i'ay
perdu par des-accoustumance, la promptitude de m'en pouuoir
seruir à parler: ouï, et à escrire, en quoy autrefois ie me faisoy
appeller maistre Iean. Voylla combien peu ie vaux de ce costé là.
La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce
des hommes. C'est le premier moyen de conciliation des vns
aux autres; et n'est homme si barbare et si rechigné, qui ne se
sente aucunement frappé de sa douceur. Le corps a vne grand'part
à nostre estre, il y tient vn grand rang: ainsi sa structure et composition
sont de bien iuste consideration. Ceux qui veulent desprendre
noz deux pieces principales, et les sequestrer l'vne de
l'autre, ils ont tort. Au rebours, il les faut r'accoupler et reioindre.
Il faut ordonner à l'ame, non de se tirer à quartier, de s'entretenir
à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit
elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r'allier
à luy, de l'embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le
conseiller, le redresser, et ramener quand il fouruoye; l'espouser
en somme, et luy seruir de mary: à ce que leurs effects ne paroissent
pas diuers et contraires, ains accordans et vniformes. Les
Chrestiens ont vne particuliere instruction de cette liaison, car ils
sçauent, que la iustice diuine embrasse cette societé et ioincture
du corps et de l'ame, iusques à rendre le corps capable des recompenses
eternelles: et que Dieu regarde agir tout l'homme, et
veut qu'entier il reçoiue le chastiement, ou le loyer, selon ses demerites.
La secte Peripatetique, de toutes sectes la plus sociable,
attribue à la sagesse ce seul soing, de pouruoir et procurer en
commun, le bien de ces deux parties associées: et montre les
autres sectes, pour ne s'estre assez attachées à la consideration de
ce meslange, s'estre partializées, cette-cy pour le corps, cette autre
pour l'ame, d'vne pareille erreur: et auoir escarté leur subject,
qui est l'homme; et leur guide, qu'ils aduouent en general estre
Nature. La premiere distinction, qui aye esté entre les hommes,
et la premiere consideration, qui donna les præeminences aux vns
sur les autres, il est vray-semblable que ce fut l'aduantage de la
beauté.
_Agros diuisere atque dedere
Pro facie cuiusque et viribus ingenióque:
Nam facies multum valuit, virésque vigebant._
Or ie suis d'vne taille vn peu au dessoubs de la moyenne. Ce
deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité:
à ceux mesmement, qui ont des commandements et des
charges: car l'authorité que donne vne belle presence et majesté
corporelle, en est à dire. C. Marius ne receuoit pas volontiers des
soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le Courtisan a bien
raison de vouloir pour ce Gentilhomme qu'il dresse, vne taille
commune, plustost que toute autre: et de refuser pour luy, toute
estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut
à cette mediocrité, qu'il soit plustost au deçà, qu'au delà d'icelle,
ie ne le ferois pas, à vn homme militaire. Les petits hommes, dit
Aristote, sont bien iolis, mais non pas beaux: et se cognoist en la
grandeur, la grande ame, comme la beauté, en vn grand corps et
hault. Les Æthiopes et les Indiens, dit-il, elisants leurs Roys et Magistrats,
auoyent esgard à la beauté et procerité des personnes. Ils
auoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suiuent, et
pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'vne trouppe, marcher
vn chef de belle et riche taille:
_Ipse inter primos præstanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenens, et toto vertice suprà est._
Nostre grand Roy diuin et celeste, duquel toutes les circonstances
doiuent estre remerquées auec soing, religion et reuerence, n'a pas
refusé la recommandation corporelle, _speciosus forma præ filiis hominum_.
Et Platon auec la temperance et la fortitude, desire la
beauté aux conseruateurs de sa republique. C'est vn grand despit
qu'on s'addresse à vous parmy voz gens, pour vous demander où est
Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on
fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il aduint au
pauure Philopœmen: estant arriué le premier de sa trouppe en vn
logis, où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et
le voyoit d'assez mauuaise mine, l'employa d'aller vn peu aider à
ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu, pour le seruice de
Philopœmen. Les Gentils-hommes de sa suitte estans arriuez, et
l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation, car il n'auoit
pas failly d'obeïr au commandement qu'on luy auoit faict, luy
demanderent ce qu'il faisoit-là: Ie paie, leur respondit-il, la peine
de ma laideur. Les autres beautez, sont pour les femmes: la beauté
de la taille, est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ny
la largeur et rondeur du front, ny la blancheur et douceur des
yeux, ny la mediocre forme du nez, ny la petitesse de l'oreille, et
de la bouche, ny l'ordre et blancheur des dents, ny l'espesseur
bien vnie d'vne barbe brune à escorce de chataigne, ny le poil
releué, ny la iuste proportion de teste, ny la fraischeur du teint,
ny l'air du visage aggreable, ny vn corps sans senteur, ny la iuste
proportion de membres, peuuent faire vn bel homme. I'ay au
demeurant, la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras,
mais plein, la complexion entre le iovial et le melancholique,
moyennement sanguine et chaude,
_Vnde rigent setis mihi crura, et pectora villis:_
la santé, forte et allegre, iusques bien auant en mon aage, rarement
troublée par les maladies. I'estois tel, car ie ne me considere
pas à cette heure, que ie suis engagé dans les auenues de la vieillesse,
ayant pieça franchy les quarante ans.
_Minutatim vires et robur adultum
Frangit, et in partem peiorem liquitur ætas._
Ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu'vn demy estre: ce
ne sera plus moy. Ie m'eschappe tous les iours, et me desrobbe à
moy:
_Singula de nobis anni prædantur euntes._
D'addresse et de disposition, ie n'en ay point eu; et si suis fils
d'vn pere dispost, et d'vne allegresse qui luy dura iusques à son
extreme vieillesse. Il ne trouua guere homme de sa condition, qui
s'egalast à luy en tout exercice de corps: comme ie n'en ay trouué
guere aucun, qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoy
des mediocres. De la musique, ny pour la voix, que i'y ay tres-inepte,
ny pour les instrumens, on ne m'y a iamais sçeu rien apprendre.
A la danse, à la paulme, à la lucte, ie n'y ay peu acquerir
qu'vne bien fort legere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer,
à voltiger, et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si
gourdes, que ie ne sçay pas escrire seulement pour moy; de façon,
que ce que i'ay barbouillé, i'ayme mieux le refaire que de me donner
la peine de le demesler, et ne ly guere mieux. Ie me sens poiser
aux escoutans: autrement bon clerc. Ie ne sçay pas clorre à droit
vne lettre, ny ne sçeuz iamais tailler plume, ny trancher à table,
qui vaille, ny equipper vn cheval de son harnois, ny porter à poinct
vn oyseau, et le lascher: ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux
cheuaux. Mes conditions corporelles sont en somme tresbien accordantes
à celles de l'ame, il n'y a rien d'allegre: il y a seulement
vne vigueur pleine et ferme. Ie dure bien à la peine, mais i'y dure,
si ie m'y porte moy-mesme, et autant que mon desir m'y conduit:
_Molliter austerum studio fallente laborem._
Autrement, si ie n'y suis alleché par quelque plaisir, et si i'ay autre
guide que ma pure et libre volonté, ie n'y vauls rien. Car i'en suis
là, que sauf la santé et la vie, il n'est chose pourquoy ie vueille
ronger mes ongles, et que ie vueill' acheter au prix du tourment
d'esprit et de la contrainte:
_Tanti mihi non sit opaci
Omnis arena Tagi, quódque in mare voluitur aurum._
Extremement oisif, extremement libre, et par nature et par art. Ie
presteroy aussi volontiers mon sang, que mon soing. I'ay vne ame
libre et toute sienne, accoustumée à se conduire à sa mode. N'ayant
eu iusques à cett' heure ny commandant ny maistre forcé, i'ay
marché aussi auant, et le pas qu'il m'a pleu. Cela m'a amolli et
rendu inutile au seruice d'autruy, et ne m'a faict bon qu'à moy.
Et pour moy, il n'a esté besoin de forcer ce naturel poisant,
paresseux et fay-neant. Car m'estant trouué en tel degré de fortune
dés ma naissance, que i'ay eu occasion de m'y arrester: (vne
occasion pourtant, que mille autres de ma cognoissance eussent
prinse, pour planche plustost, à se passer à la queste, à l'agitation
et inquietude) ie n'ay rien cherché, et n'ay aussi rien pris:
_Non agimur tumidis velis Aquilone secundo,
Non tamen aduersis ætatem ducimus Austris:
Viribus, ingenio, specie, virtute, loco, re,
Extremi primorum, extremis vsque priores._
Ie n'ay eu besoin que de la suffisance de me contenter. Qui est
toutesfois vn reglement d'ame, à le bien prendre, esgalement difficile
en toute sorte de condition, et que par vsage, nous voyons se
trouuer plus facilement encores en la disette qu'en l'abondance.
D'autant, à l'aduanture, que selon le cours de noz autres passions,
la faim des richesses est plus aiguisée par leur vsage, que par leur
besoin: et la vertu de la moderation, plus rare, que celle de la patience.
Et n'ay eu besoin que de iouyr doucement des biens que
Dieu par sa liberalité m'auoit mis entre mains. Ie n'ay gousté aucune
sorte de trauail ennuieux. Ie n'ay eu guere en maniement que
mes affaires: ou, si i'en ay eu, ç'a esté en condition de les manier
à mon heure et à ma façon: commis par gents, qui s'en fioyent à
moy, et qui ne me pressoyent pas, et me cognoissoyent. Car encore
tirent les experts, quelque seruice d'vn cheual restif et poussif.
Mon enfance mesme a esté conduicte d'vne façon molle et libre, et
lors mesme exempte de subjection rigoureuse. Tout cela m'a donné
vne complexion delicate et incapable de sollicitude; iusques là, que
i'ayme qu'on me cache mes pertes, et les desordres qui me touchent.
Au chapitre de mes mises, ie loge ce que ma nonchalance
me couste à nourrir et entretenir:
_Hæc nempe supersunt,
Quæ dominum fallunt, quæ prosint furibus._
I'ayme à ne sçauoir pas le compte de ce que i'ay, pour sentir
moins exactement ma perte. Ie prie ceux qui viuent auec moy, où
l'affection leur manque, et les bons effects, de me pipper et payer
de bonnes apparences. A faute d'auoir assez de fermeté, pour
souffrir l'importunité des accidens contraires, ausquels nous sommes
subjects, et pour ne me pouuoir tenir tendu à regler et ordonner
les affaires, ie nourris autant que ie puis en moy cett' opinion:
m'abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses
au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment.
C'est à cela seul, que ie trauaille, et le but auquel i'achemine
tous mes discours. A vn danger, ie ne songe pas tant comment
i'en eschapperay, que combien peu il importe que i'en
eschappe. Quand i'y demeurerois, que seroit ce? Ne pouuant regler
les euenements, ie me regle moy-mesme: et m'applique à eux,
s'ils ne s'appliquent à moy. Ie n'ay guere d'art pour sçauoir gauchir
la Fortune, et luy eschapper, ou la forcer; et pour dresser et
conduire par prudence les choses à mon poinct. I'ay encore moins
de tolerance, pour supporter le soing aspre et penible qu'il faut à
cela. Et la plus penible assiette pour moy, c'est estre suspens és
choses qui pressent, et agité entre la crainte et l'esperance. Le
deliberer, voire és choses plus legeres, m'importune. Et sens mon
esprit plus empesché à souffrir le bransle, et les secousses diuerses
du doute, et de la consultation, qu'à se rassoir et resoudre à quelque
party que ce soit, apres que la chance est liurée. Peu de passions
m'ont troublé le sommeil, mais des deliberations, la moindre
me le trouble. Tout ainsi que des chemins, i'en euite volontiers les
costez pendants et glissans, et me iette dans le battu, le plus
boüeux, et enfondrant, d'où ie ne puisse aller plus bas, et y cherche
seurté. Aussi i'ayme les malheurs tous purs, qui ne m'exercent et
tracassent plus, apres l'incertitude de leur rabillage: et qui du
premier saut me poussent droictement en la souffrance.
_Dubia plus torquent mala._
Aux euenemens, ie me porte virilement, en la conduicte puerilement.
L'horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le
coup. Le ieu ne vaut pas la chandelle. L'auaritieux a plus mauvais
conte de sa passion, que n'a le pauure: et le ialoux, que le cocu.
Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu'à la plaider.
La plus basse marche, est la plus ferme: c'est le siege de la constance.
Vous n'y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye
toute en soy. Cet exemple, d'vn Gentil-homme que plusieurs
ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se marya bien
auant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand
diseur, grand gaudisseur. Se souuenant combien la matiere de
cornardise luy auoit donné dequoy parler et se moquer des autres:
pour se mettre à couuert, il espousa vne femme, qu'il print au
lieu, où chacun en trouue pour son argent, et dressa auec elle ses
alliances: Bon iour putain, bon iour cocu: et n'est chose dequoy
plus souuent et ouuertement, il entretinst chez luy les suruenans,
que de ce sien dessein: par où il bridoit les occultes caquets des
moqueurs, et esmoussoit la poincte de ce reproche. Quant à
l'ambition, qui est voisine de la presumption, ou fille plustost, il
eust fallu pour m'aduancer, que la Fortune me fust venu querir
par le poing: car de me mettre en peine pour vn' esperance incertaine,
et me soubmettre à toutes les difficultez, qui accompaignent
ceux qui cherchent à se pousser en credit, sur le commencement
de leur progrez, ie ne l'eusse sçeu faire,
_Spem pretio non emo._
Ie m'attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m'eslongne guere
du port:
_Alter remus aquas, alter tibi radat arenas._
Et puis on arriue peu à ces auancements, qu'en hazardant premierement
le sien. Et ie suis d'aduis, que si ce qu'on a, suffit à maintenir
la condition en laquelle on est nay, et dressé, c'est folie d'en
lascher la prise, sur l'incertitude de l'augmenter. Celuy à qui la
Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille
et reposé, il est pardonnable s'il iette au hazard ce qu'il a,
puis qu'ainsi comme ainsi la necessité l'enuoye à la queste.
_Capienda rebus in malis præceps via est._
Et i'excuse plustost vn cabdet, de mettre sa legitime au vent, que
celuy à qui l'honneur de la maison est en charge, qu'on ne peut
point voir necessiteux qu'à sa faute. I'ay bien trouué le chemin
plus court et plus aisé, auec le conseil de mes bons amis du temps
passé, de me défaire de ce desir, et de me tenir coy:
_Cui sit conditio dulcis, sine puluere palmæ._
Iugeant aussi bien sainement, de mes forces, qu'elles n'estoient pas
capables de grandes choses. Et me souuenant de ce mot du feu
Chancelier Oliuier, que les François semblent des guenons, qui vont
grimpant contremont vn arbre, de branche en branche, et ne cessent
d'aller, iusques à ce qu'elles soyent arriuées à la plus haute
branche: et y montrent le cul, quand elles y sont.
_Turpe est, quòd nequeas, capiti committere pondus,
Et pressum inflexo mox dare terga genu._
Les qualitez mesmes qui sont en moy non reprochables, ie les
trouuois inutiles en ce siecle. La facilité de mes mœurs, on l'eust
nommée lascheté et foiblesse: la foy et la conscience s'y feussent
trouuées scrupuleuses et superstitieuses: la franchise et la liberté,
importune, inconsiderée et temeraire. A quelque chose sert le mal'heur.
Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison
d'autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n'est
que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et
d'honneur:
_Nunc, si depositum non inficiatur amicus,
Si reddat veterem cum tota ærugine follem,
Prodigiosa fides, et Tuscis digna libellis,
Quæque coronata lustrari debeat agna._
Et ne fut iamais temps et lieu, où il y eust pour les Princes loyer
plus certain et plus grand, proposé à la bonté, et à la iustice. Le
premier qui s'auisera de se pousser en faueur, et en credit par cette
voye là, ie suis bien deçeu si à bon compte il ne deuance ses compaignons.
La force, la violence, peuuent quelque chose: mais non
pas tousiours tout. Les marchans, les iuges de village, les artisans,
nous les voyons aller à pair de vaillance et science militaire, auec
la noblesse. Ils rendent des combats honorables et publiques et
priuez: ils battent, ils defendent villes en noz guerres presentes.
Vn Prince estouffe sa recommendation emmy cette presse. Qu'il reluise
d'humanité, de verité, de loyauté, de temperance, et sur tout
de iustice: marques rares, incognuës et exilées. C'est la seule volonté
des peuples dequoy il peut faire ses affaires: et nulles autres
qualitez ne peuuent attirer leur volonté comme celles là: leur
estant les plus vtiles. _Nihil est tam populare quàm bonitas._ Par
cette proportion ie me fusse trouué grand et rare: comme ie me
trouue pygmée et populaire, à la proportion d'aucuns siecles passez:
ausquels il estoit vulgaire, si d'autres plus fortes qualitez n'y
concurroient, de veoir vn homme moderé en ses vengeances, mol
au ressentiment des offences, religieux en l'obseruance de sa parolle:
ny double ny soupple, ny accommodant sa foy à la volonté
d'autruy et aux occasions. Plustost lairrois-ie rompre le col aux
affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette
nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure
si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie
n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de
cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et
cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est.
Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire
des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer.
Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut
faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y
est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer
à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la
verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius
disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire
verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la
faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est
d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire
mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment.
Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït
mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant,
si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe,
les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut
pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il
faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.
Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire
sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes
qu'ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux les
hommes: mais de faire profession de se tenir couuert: et se vanter,
comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils ietteroient leur chemise
au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions,
qui est vn mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se
faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir aduertis ceux qui ont à les
praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. _Quo
quis versutior et callidior est, hoc inuisior et suspectior, detracta opinione
probitatis._ Ce seroit vne grande simplesse à qui se lairroit
amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre
tousiours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit
Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuuent auoir au commerce
des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant.
Qui est desloyal enuers la verité, l'est aussi enuers le mensonge.
Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement
du deuoir d'vn Prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont
preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à
vn Prince, de qui la Fortune auroit rengé à tel poinct les affaires,
que pour tout iamais il les peust establir par vn seul manquement
et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsin. On rechet
souuent en pareil marché: on fait plus d'vne paix, plus d'vn
traitté en sa vie. Le gain, qui les conuie à la premiere desloyauté,
et quasi tousiours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez:
les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons,
s'entreprennent pour quelque espece de fruit: mais ce
premier gain apporte infinis dommages suyuants: iettant ce Prince
hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par
l'exemple de cette infidelité. Solyman de la race des Ottomans,
race peu soigneuse de l'obseruance des promesses et paches, lors
que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant
sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent
detenus prisonniers, apres auoir rendu la place, contre ce qui auoit
esté capitulé par ses gents auec eux, manda qu'on les relaschast:
et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée
là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'vtilité presente,
luy apporteroit pour l'aduenir, vn descri et vne deffiance d'infini
preiudice. Or de moy i'ayme mieux estre importun et indiscret,
que flateur et dissimulé. I'aduoüe qu'il se peut mesler quelque
poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et
ouuert comme ie suis sans consideration d'autruy. Et me semble
que ie deuiens vn peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et
que ie m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi,
que ie me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant
aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que
i'apporte de ma maison: ie sens combien elle decline vers l'indiscretion
et inciuilité. Mais outre ce que ie suis ainsi faict, ie n'ay
pas l'esprit assez souple pour gauchir à vne prompte demande, et
pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre vne verité,
ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez
d'asseurance pour la maintenir: et fais le braue par foiblesse.
Parquoy ie m'abandonne à la nayfueté, et à tousiours dire ce que
ie pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la Fortune
d'en conduire l'euenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il
eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouuertement
à chacun. C'est vn outil de merueilleux seruice, que la
memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office:
elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce
soit à parcelles: car de respondre à vn propos, où il y eust plusieurs
diuers chefs, il n'est pas en ma puissance. Ie ne sçaurois receuoir
vne charge sans tablettes. Et quand i'ay vn propos de consequence
à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduit à cette vile
et miserable necessité, d'apprendre par cœur mot à mot ce que
i'ay à dire: autrement ie n'auroy ny façon, ny asseurance, estant
en crainte que ma memoire vinst à me faire vn mauuais tour. Mais
ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il
m'y faut trois heures. Et puis en vn propre ouurage la liberté et
authorité de remuer l'ordre, de changer vn mot, variant sans cesse
la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son
autheur. Or plus ie m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert
mieux par rencontre, il faut que ie la solicite nonchalamment: car
si ie la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell' a commencé à chanceler,
plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me
sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que ie sens en la
memoire, ie le sens en plusieurs autres parties. Ie fuis le commandement,
l'obligation, et la contrainte. Ce que ie fais aysément et
naturellement, si ie m'ordonne de le faire, par vne expresse et
prescrite ordonnance, ie ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les
membres qui ont quelque liberté et iurisdiction plus particuliere
sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand ie les destine
et attache à certain poinct et heure de seruice necessaire. Cette
preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent
d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en
lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui
vous conuient à boire: quoy qu'on m'y traitast auec toute liberté,
i'essaiay de faire le bon compagnon, en faueur des Dames qui
estoyent de la partie, selon l'vsage du pays. Mais il y eut du plaisir:
car cette menasse et preparation, d'auoir à m'efforcer outre
ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que
ie ne sçeuz aualler vne seule goute: et fus priué de boire, pour le
besoing mesme de mon repas. Ie me trouuay saoul et desalteré,
par tant de breuuage que mon imagination auoit preoccupé. Cet
effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente
et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun
qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à vn excellent archer
condamné à la mort, de luy sauuer la vie, s'il vouloit faire voir
quelque notable preuue de son art: il refusa de s'en essayer, craignant
que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fouruoyer
la main, et qu'au lieu de sauuer sa vie, il perdist encore la
reputation qu'il auoit acquise au tirer de l'arc. Vn homme qui pense
ailleurs, ne faudra point, à vn pousse pres, de refaire tousiours vn
mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais
s'il y est auec attention de les mesurer et compter, il trouuera que
ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement
par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies
de village, est assise à vn coin de ma maison: s'il me
tombe en fantasie chose que i'y vueille aller chercher ou escrire,
de peur qu'elle ne m'eschappe en trauersant seulement ma cour, il
faut que ie la donne en garde à quelqu'autre. Si ie m'enhardis en
parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, ie ne faux iamais
de le perdre: qui fait que ie me tiens en mes discours, contrainct,
sec, et resserré. Les gens, qui me seruent, il faut que ie
les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il
m'est tres-malaisé de retenir des noms. Ie diray bien qu'il y a trois
syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par
telle lettre. Et si ie durois à viure long temps, ie ne croy pas que
ie n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala
Coruinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on
dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, ie rumine
souuent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans cette piece, il
me restera assez pour me soustenir auec quelque aisance. Et y regardant
de pres, ie crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde
toutes les functions de l'ame.
_Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo._
Il m'est aduenu plus d'vne fois, d'oublier le mot que i'auois trois
heures au parauant donné ou receu d'vn autre: et d'oublier où i'auoy
caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Ie m'ayde à perdre, ce
que ie serre particulierement. _Memoria certè non modò philosophiam,
sed omnis vito vsum, omnésque artes, vnà maximè continet._ C'est le
receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante
ie n'ay pas fort à me plaindre, si ie ne sçay guere. Ie sçay
en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au
delà. Ie feuillete les liures, ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeure,
c'est chose que ie ne reconnoy plus estre d'autruy. C'est
cela seulement, dequoy mon iugement a faict son profit: les discours
et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu,
les mots, et autres circonstances, ie les oublie incontinent. Et suis si
excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions,
ie ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les
coups à moy-mesme, sans que ie le sente. Qui voudroit sçauoir
d'où sont les vers et exemples, que i'ay icy entassez, me mettroit
en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës
et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils
ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre
quant et la raison. Ce n'est pas grande merueille si mon liure
suit la fortune des autres liures: et si ma memoire desempare
ce que i'escry, comme ce que ie ly: et ce que ie donne, comme ce
que ie reçoy. Outre le deffaut de la memoire, i'en ay d'autres,
qui aydent beaucoup à mon ignorance. I'ay l'esprit tardif, et mousse,
le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que, pour
exemple, ie ne luy proposay iamais enigme si aisé, qu'il sçeust
desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche. Aux
ieux, où l'esprit a sa part; des échets, des cartes, des dames, et
autres, ie n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension,
ie l'ay lente et embrouillée: mais ce qu'elle tient vne fois,
elle le tient bien, et l'embrasse bien vniuersellement, estroitement
et profondement, pour le temps qu'elle le tient. I'ay la veuë longue,
saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au trauail, et
se charge. A cette occasion ie ne puis auoir long commerce auec
les liures, que par le moyen du seruice d'autruy. Le ieune Pline
instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est
important à ceux qui s'adonnent à cette occupation. Il n'est
point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire
quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si enseuelie, qui
ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne
qu'vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue
vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut
enquerir aux maistres. Mais les belles ames, ce sont les ames vniuerselles,
ouuertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins
instruisables. Ce que ie dy pour accuser la mienne. Car soit par
foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à
nos pieds, ce que nous auons entremains, ce qui regarde de plus
pres l'vsage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme),
il n'en est point vne si inepte et si ignorante que la mienne, de
plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuuent sans honte
ignorer. Il faut que i'en conte quelques exemples. Ie suis né et
nourry aux champs, et parmy le labourage: i'ay des affaires, et
du mesnage en main, depuis que ceux qui me deuançoient en la
possession des biens que ie iouys, m'ont quitté leur place. Or ie ne
sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes ie
ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'vn grain à l'autre,
ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente:
ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon iardin. Ie
n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage,
ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans
sçauent: moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance
des marchandises, diuersité et nature des fruicts, de vins,
de viandes: ny à dresser vn oiseau, ny à medeciner vn cheual, ou
vn chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a
pas vn mois qu'on me surprint ignorant dequoy le leuain seruoit à
faire du pain; et que c'estoit que faire cuuer du vin. On coniectura
anciennement à Athenes, vne aptitude à la mathematique, en
celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter vne charge
de brossailles. Vrayement on tireroit de moy vne bien contraire
conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'vne cuisine, me
voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer
d'autres à mes despens. Mais quel que ie me face cognoistre,
pourueu que ie me face cognoistre tel que ie suis, ie fay mon effect.
Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si
bas et friuoles que ceux-cy. La bassesse du suiet m'y contrainct.
Qu'on accuse si on veut mon proiect, mais mon progrez, non. Tant
y a que sans l'aduertissement d'autruy, ie voy assez le peu que
tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que
mon iugement ne se deffere point, duquel ce sont icy les essais.
_Nasutus sis vsque licet, sis denique nasus,
Quantum noluerit ferre rogatus Atlas:
Et possis ipsum tu deridere Latinum,
Non potes in nugas dicere plura meas,
Ipse ego quàm dixi: quid dentem dente iuuabit
Rodere? carne opus est, si satur esse velis.
Ne perdas operam: qui se mirantur, in illos
Virus habe; nos hæc nouimus esse nihil._
Ie ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourueu que ie
ne me trompe pas à les cognoistre. Et de faillir à mon escient, cela
m'est si ordinaire, que ie ne faux guere d'autre façon, ie ne faux
guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de
mes humeurs les actions ineptes, puis que ie ne me puis pas deffendre
d'y prester ordinairement les vitieuses. Ie vis vn iour à
Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation
de la memoire de René Roy de Sicile, vn pourtraict
qu'il auoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de
mesme à vn chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit
d'vn creon? Ie ne veux donc pas oublier encor cette cicatrice,
bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut
tres-incommode à la negociation des affaires du monde. Ie ne sçay
pas prendre party és entreprinses doubteuses:
_Ne si, ne no, net cor mi suona intero._
Ie sçay bien soustenir vne opinion, mais non pas la choisir. Par ce
qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente
force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe
Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez
ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux
preuues et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme. De quelque
costé que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et
de vray-semblance pour m'y maintenir. Ainsi i'arreste chez moy le
doubte, et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me
presse. Et lors, à confesser la verité, ie iette le plus souuent la
plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la
Fortune. Vne bien legere inclination et circonstance m'emporte.
_Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque
Illuc impellitur._
L'incertitude de mon iugement, est si également balancée en la
pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la
decision du sort et des dets. Et remarque auec grande consideration
de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire diuine
mesme nous a laissé de cet vsage, de remettre à la Fortune et
au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses:
_Sors cecidit super Matthiam_. La raison humaine est vn glaiue double
et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime
et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est vn baston.
Ainsi, ie ne suis propre qu'à suyure, et me laisse aysément emporter
à la foule. Ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre
de commander, ny guider. Ie suis bien ayse de trouuer
mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'vn
choix incertain, i'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure
plus de ses opinions, et les espouse plus, que ie ne fay les miennes,
ausquelles ie trouue le fondement et le plant glissant. Et si ne
suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que i'apperçois
aux opinions contraires vne pareille foiblesse. _Ipsa consuetudo
assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica._ Notamment aux affaires
politiques, il y a vn beau champ ouuert au bransle et à la
contestation.
_Iusta pari premitur veluti cum pondere libra
Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa._
Les discours de Machiauel, pour exemple, estoient assez solides
pour le subiect, si y a-il eu grand'aisance à les combattre; et ceux
qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les
leurs. Il s'y trouueroit tousiours à vn tel argument, dequoy y
fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques,
et cette infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé
tant qu'elle a peu en faueur des procez:
_Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem:_
les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et
la diuersité des euenemens humains, nous presentant infinis exemples
à toutes sortes de formes. Vn sçauant personnage de nostre
temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire
froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousiours le rebours de
ce qu'ils pronostiquent, s'il deuoit entrer en gageure de l'euenement
de l'vn ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il
prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme
de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Iean, des
rigueurs de l'hyuer. I'en pense de mesmes de ces discours politiques:
à quelque rolle qu'on vous mette, vous auez aussi beau
ieu que vostre compagnon, pourueu que vous ne veniez à choquer
les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon
humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauuais train,
pourueu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux
que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extremement
corrompuës, et panchent d'vne merueilleuse inclination vers
l'empirement: de nos loix et vsances, il y en a plusieurs barbares
et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en
meilleur estat, et le danger de ce croullement, si ie pouuoy planter
vne cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, ie le ferois
de bon cœur.
_Nunquam adeo fœdis adeóque pudendis
Vtimur exemplis, vt non peiora supersint._
Le pis que ie trouue en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos
loix, non plus que nos vestemens, ne peuuent prendre aucune
forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection vne police:
car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé
d'engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances:
iamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y
restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à
cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'auoient entreprins.
Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse
volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui
fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans
se tourmenter des causes: qui se laisse mollement rouller apres
le roullement celeste. L'obeyssance n'est iamais pure ny tranquille
en celuy qui raisonne et qui plaide. Somme pour reuenir à moy,
ce seul, par où ie m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy iamais
homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire,
commune, et populaire: car qui a iamais cuidé auoir faute de
sens? Ce seroit vne proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction.
C'est vne maladie, qui n'est iamais où elle se voit:
elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier
rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du
soleil vn brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce
subiect là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut iamais
crocheteur ny femmelette, qui ne pensast auoir assez de
sens pour sa prouision. Nous recognoissons aysément és autres,
l'aduantage du courage, de la force corporelle, de l'experience,
de la disposition, de la beauté: mais l'aduantage du iugement,
nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple
discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu
qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees. La
science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages
estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les
nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun
pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en
apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à
peine, en vne extreme et incomparable distance. Et qui verroit
bien à clair la hauteur d'vn iugement estranger, il y arriueroit et
y porteroit le sien. Ainsi, c'est vne sorte d'exercitation, de laquelle
on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et vne
maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escriuez
vous? Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne
cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'aduoüent autre
proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art. Si vous
auez prins l'vn des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire,
qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand
soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace
d'vn discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La
tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes
d'elles mesmes, est si rare, que iustement elle n'a ny nom, ny rang
entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer
à luy plaire. On dit communément que le plus iuste partage que
Nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est
aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce
pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Ie
pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit
autant des siennes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye,
c'est le peu d'estime que ie fay de moy, car si elles n'eussent esté
bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection
que ie me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute
à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres
en distribuent à vne infinie multitude d'amis, et de cognoissans,
à leur gloire, à leur grandeur, ie le rapporte tout au repos de mon
esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement
de l'ordonnance de mon discours:
_Mihi nempe valere et viuere doctus._
Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes
à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect,
auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde
regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie
la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde
dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse,
ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs,
s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,
_Nemo in sese tentat descendere:_
moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray,
quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir
aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus
fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par
maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et
toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production
hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis
ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les
sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme
en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont
donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation
que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends
du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de
quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance,
et tranquillité d'opinions et de mœurs. _Omnino si quidquam
est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ
vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis,
si, aliorum naturam imitans, omittas tuam._ Voyla donq iusques où
ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre
au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer
point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser:
car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture
que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs
anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste,
et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous
viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres.
Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi
ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour
en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus
ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de
la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude
que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.
Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers.
Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me
permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn
subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y
trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn
pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas,
ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils
ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de
tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement
non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui
n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement,
que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie
me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie
mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la
nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à
qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement
autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des
hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le
cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne
science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant
tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence,
qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons
du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus
grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame,
et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement
vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens:
vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects,
si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel,
par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient,
et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de
foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus
de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges
qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien
par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut
excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du
sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir
trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme
vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere,
qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre
les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon
plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre.
Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui
d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent
sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens
de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à
Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie
retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution.
Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais
sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure
et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé
la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous
ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par
effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur.
De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race,
les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis,
et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle
nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu,
comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre
soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité
et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage,
non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais
ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux
mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs
de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement
et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme
Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de
Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance
du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science
de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide:
qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere
vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?
_Faciásne quod olim
Mutatus Polemon? ponas insignia morbi,
Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille
Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas,
Postquam est impransi correptus voce magistri?_
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre,
celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn
commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les
trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la
vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. _Plus sapit
vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit._ Les plus notables
hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les
iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté,
pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse,
qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans,
et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers
de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue
en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce
mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus.
Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut
degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du
Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection
ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il
sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les
vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de
Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs
rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la
mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur
seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse
par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse,
me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens
de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de
mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne
telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité,
et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme
de guerre, et tres-experimenté. I'ay pris plaisir à publier en
plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars
ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que
paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme
l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde
plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette
ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre
autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons
point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la
solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers
moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à
souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante
et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins
cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme,
et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence
fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la
seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn
accident de tres-digne consideration. Les autres vertus ont eu
peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue
populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se
trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et
en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire. Voila
tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire
grandeur et non commune.