Ce pendant que ie passois l'heureux, et celuy-là mesmes le dernier
iour de ma vie, i'escriuois cecy, accompaigné toutesfois de telle
douleur en la vessie et aux intestins, qu'il ne peut rien estre adiousté
à sa grandeur. Mais elle estoit compensée par le plaisir
qu'apportoit à mon ame la souuenance de mes inuentions et de
mes discours. Or toy comme requiert l'affection que tu as eu dés
ton enfance enuers moy, et la philosophie, embrasse la protection
des enfans de Metrodorus.
Voila sa lettre. Et ce qui me fait interpreter que ce plaisir qu'il
dit sentir en son ame, de ses inuentions, regarde aucunement la
reputation qu'il en esperoit acquerir apres sa mort, c'est l'ordonnance
de son testament, par lequel il veut que Aminomachus et Timocrates
ses heritiers, fournissent pour la celebration de son iour
natal tous les mois de Ianuier, les frais que Hermachus ordonneroit:
et aussi pour la despence qui se feroit le vingtiesme iour de
chasque lune, au traittement des philosophes ses familiers, qui
s'assembleroient à l'honneur de la memoire de luy et de Metrodorus.
Carneades a esté chef de l'opinion contraire: et a maintenu
que la gloire estoit pour elle mesme desirable, tout ainsi que
nous embrassons nos posthumes pour eux-mesmes, n'en ayans aucune
cognoissance ny iouyssance. Cette opinion n'a pas failly d'estre
plus communement suyuie, comme sont volontiers celles qui
s'accommodent le plus à nos inclinations. Aristote luy donne le
premier rang entre les biens externes: Euite, comme deux extremes
vicieux, l'immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr. Ie
croy que si nous auions les liures que Cicero auoit escrit sur ce subiect,
il nous en conteroit de belles: car cet homme là fut si forcené
de cette passion, que s'il eust osé, il fust, ce crois-ie, volontiers tombé
en l'excez où tomberent d'autres, que la vertu mesme n'estoit desirable,
que pour l'honneur qui se tenoit tousiours à sa suitte:
_Paulum sepultæ distat inertiæ
Celata virtus._
Qui est vn' opinion si fauce, que ie suis dépit qu'elle ait iamais
peu entrer en l'entendement d'homme, qui eust cet honneur de
porter le nom de philosophe. Si cela estoit vray, il ne faudroit
estre vertueux qu'en public: et les operations de l'ame, où est le
vray siege de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en
regle et en ordre, sinon autant qu'elles deburoient venir à la cognoissance
d'autruy. N'y va il donc que de faillir finement et subtilement?
Si tu sçais, dit Carneades, vn serpent caché en ce lieu,
auquel sans y penser, se va seoir celuy, de la mort duquel tu esperes
profit: tu fais meschamment, si tu ne l'en aduertis: et d'autant
plus que ton action ne doibt estre cognuë que de toy. Si nous
ne prenons de nous mesmes la loy de bien faire: si l'impunité nous
est iustice, à combien de sortes de meschancetez auons nous tous
les iours à nous abandonner? Ce que S. Peduceus fit, de rendre fidelement
cela que C. Plotius auoit commis à sa seule science, de ses
richesses, et ce que i'en ay faict souuent de mesme, ie ne le trouue
pas tant loüable, comme ie trouueroy execrable, que nous y eussions
failly. Et trouue bon et vtile à ramenteuoir en noz iours, l'exemple
de P. Sextilius Ruffus, que Cicero accuse pour auoir recueilly
vne heredité contre sa conscience: non seulement, non contre les
loix, mais par les loix mesmes. Et M. Crassus, et Q. Hortensius,
lesquels à cause de leur authorité et puissance, ayants esté pour certaines
quotitez appellez par vn estranger à la succession d'vn testament
faux, à fin que par ce moyen il y establist sa part: se contenterent
de n'estre participants de la fauceté, et ne refuserent d'en
tirer du fruit: assez couuerts, s'ils se tenoient à l'abry des accusations,
et des tesmoins, et des loix. _Meminerint Deum se habere testem,
id est, vt ego arbitror, mentem suam._ La vertu est chose
bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire.
Pour neant entreprendrions nous de luy faire tenir son rang à part,
et la déioindrions de la Fortune: car qu'est-il plus fortuite que la
reputation? _Profectò fortuna in omni re dominatur: ea res cunctas
ex libidine magis quàm ex vero celebrat obscurátque._ De faire que
les actions soyent cognues et veuës, c'est le pur ouurage de la Fortune.
C'est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité.
Ie l'ay veuë fort souuent marcher auant le merite: et souuent
outrepasser le merite d'vne longue mesure. Celuy qui premier s'aduisa
de la ressemblance de l'ombre à la gloire, fit mieux qu'il ne
vouloit. Ce sont choses excellemment vaines. Elle va aussi quelque
fois deuant son corps: et quelque fois l'excede de beaucoup en
longueur. Ceux qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la
vaillance que l'honneur: _quasi non sit honestum quod nobilitatum
non sit_: que gaignent-ils par là, que de les instruire de ne se hazarder
iamais, si on ne les voit, et de prendre bien garde, s'il y a
des tesmoins, qui puissent rapporter nouuelles de leur valeur, là
où il se presente mille occasions de bien faire, sans qu'on en puisse
estre remerqué? Combien de belles actions particulieres s'enseuelisent
dans la foule d'vne bataille? Quiconque s'amuse à contreroller
autruy pendant vne telle meslée, il n'y est guere embesoigné:
et produit contre soy mesmes le tesmoignage qu'il rend
des deportemens de ses compaignons. _Vera et sapiens animi magnitudo,
honestum illud quod maximè naturam sequitur, in factis
positum, non in gloria, iudicat._ Toute la gloire, que ie pretens de
ma vie, c'est de l'auoir vescue tranquille. Tranquille non selon Metrodorus,
ou Arcesilas, ou Aristippus, mais selon moy. Puisque la
philosophie n'a sçeu trouuer aucune voye pour la tranquillité, qui
fust bonne en commun, que chacun la cherche en son particulier.
A qui doiuent Cæsar et Alexandre cette grandeur infinie de leur
renommée, qu'à la Fortune? Combien d'hommes a elle esteint, sur
le commencement de leur progrés, desquels nous n'auons aucune
cognoissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le
malheur de leur sort ne les eust arrestez tout court, sur la naissance
mesme de leurs entreprinses? Au trauers de tant et si extremes
dangers il ne me souuient point auoir leu que Cæsar ait
esté iamais blessé. Mille sont morts de moindres perils, que le
moindre de ceux qu'il franchit. Infinies belles actions se doiuent
perdre sans tesmoignage, auant qu'il en vienne vne à profit. On
n'est pas tousiours sur le haut d'vne bresche, ou à la teste d'vne
armée, à la veuë de son general, comme sur vn eschaffaut. On est
surpris entre la haye et le fossé: il faut tenter fortune contre vn
poullailler: il faut dénicher quatre chetifs harquebusiers d'vne
grange: il faut seul s'escarter de la trouppe et entreprendre seul,
selon la necessité qui s'offre. Et si on prend garde, on trouuera, à
mon aduis, qu'il aduient par experience, que les moins esclattantes
occasions sont les plus dangereuses: et qu'aux guerres, qui se sont
passées de notre temps, il s'est perdu plus de gens de bien, aux occasions
legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque
bicoque, qu'és lieux dignes et honnorables. Qui tient sa mort
pour mal employée, si ce n'est en occasion signalée: au lieu d'illustrer
sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper
ce pendant plusieurs iustes occasions de se hazarder. Et toutes les
iustes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment
à chacun. _Gloria nostra est testimonium conscientiæ nostræ._
Qui n'est homme de bien que par ce qu'on le sçaura, et par ce
qu'on l'en estimera mieux, apres l'auoir sçeu, qui ne veut bien faire
qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes,
celuy-là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice.
_Credo che'l resto di quel verno cose
Facesse degne di tener ne conto;
Ma fur sin'à quel tempo si nascose,
Che non è colpa mia s'hor' non le conto:
Perche Orlando a far l'opre virtuose,
Piu ch'à narrarle poi, sempre era pronto,
Nè mai fu alcun'de li suoi fatti espresso,
Senon quando hebbe i testimonij appresso._
Il faut aller à la guerre pour son deuoir, et en attendre cette recompense,
qui ne peut faillir à toutes belles actions, pour occultes
qu'elles soyent, non pas mesmes aux vertueuses pensées: c'est le
contentement qu'vne conscience bien reglée reçoit en soy, de bien
faire. Il faut estre vaillant pour soy-mesmes, et pour l'auantage
que c'est d'auoir son courage logé en vne assiette ferme et asseurée,
contre les assauts de la Fortune.
_Virtus, repulsæ nescia sordidæ,
Intaminatis fulget honoribus:
Nec sumit aut ponit secures
Arbitrio popularis auræ._
Ce n'est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle,
c'est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres:
là elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et
de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans,
de nos amis, et de nos fortunes: et quand l'opportunité s'y
presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. _Non
emolumento aliquo, sed ipsius honestatis decore._ Ce profit est bien
plus grand, et bien plus digne d'estre souhaité et esperé, que l'honneur
et la gloire, qui n'est autre chose qu'vn fauorable iugement
qu'on fait de nous. Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine
d'hommes, pour iuger d'vn arpent de terre, et le iugement de nos
inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus
importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et
de la tourbe, mere d'ignorance, d'iniustice, et d'inconstance. Est-ce
raison de faire dependre la vie d'vn sage, du iugement des fols?
_An quidquam stultius, quàm quos singulos contemnas, eos aliquid
putare esse vniuersos?_ Quiconque vise à leur plaire, il n'a iamais
faict, c'est vne bute qui n'a ny forme ny prise. _Nil tam inæstimabile
est, quàm animi multitudinis._ Demetrius disoit plaisamment de la
voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette, de celle qui
luy sortoit par en haut, que de celle qui luy sortoit par en bas.
Celuy la dit encore plus: _Ego hoc iudico, si quando turpe non sit,
tamen non esse non turpe, quum id à multitudine laudetur._ Null'art,
nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte
d'vn guide si desuoyé et si desreglé. En cette confusion venteuse
de bruits de rapports et opinions vulgaires, qui nous poussent, il
ne se peut establir aucune route qui vaille. Ne nous proposons
point vne fin si flotante et volage: allons constamment apres la
raison: que l'approbation publique nous suyue par là, si elle veut:
et comme elle despend toute de la Fortune, nous n'auons point loy
de l'esperer plustost par autre voye que par celle là. Quand pour
sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour
auoir trouué par experience, qu'au bout du compte, c'est communement
le plus heureux, et le plus vtile. _Dedit hoc prouidentia hominibus
munus, vt honesta magis iuuarent._ Le marinier ancien disoit
ainsin à Neptune, en vne grande tempeste: O Dieu tu me sauueras
si tu veux, si tu veux tu me perdras: mais si tiendray-ie
tousiours droit mon timon. I'ay veu de mon temps mill' hommes
soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens
mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué:
_Risi successu posse carere dolos._
Paul Æmyle allant en sa glorieuse expedition de Macedoine, aduertit
sur tout le peuple à Rome, de contenir leur langue de ses actions,
pendant son absence. Que la licence des iugements, est vn
grand destourbier aux grands affaires! D'autant que chacun n'a pas
la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes, contraires et
iniurieuses qui ayma mieux laisser desmembrer son authorité aux
vaines fantasies des hommes, que faire moins bien sa charge, auec
fauorable reputation, et populaire consentement. Il y a ie ne
sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons
trop de beaucoup.
_Laudari haud metuam, neque enim mihi cornea fibra es;
Sed recti finémqve extremúmque esse recuso
Euge tuum et bellè._
Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me
soucie quel ie sois en moy-mesme. Ie veux estre riche par moy,
non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les euenemens et
apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors,
plein au dedans de fiebure et d'effroy. Ils ne voyent pas mon cœur,
ils ne voyent que mes contenances. On a raison de descrier l'hypocrisie,
qui se trouue en la guerre: car qu'est il plus aisé à vn
homme pratic, que de gauchir aux dangers, et de contrefaire le
mauuais, ayant le cœur plein de mollesse? Il y a tant de moyens
d'euiter les occasions de se hazarder en particulier, que nous aurons
trompé mille fois le monde, auant que de nous engager à vn
dangereux pas: et lors mesme, nous y trouuant empétrez, nous
sçaurons bien pour ce coup, couurir nostre ieu d'vn bon visage, et
d'vne parolle asseurée, quoy que l'ame nous tremble au dedans. Et
qui auroit l'vsage de l'anneau Platonique, rendant inuisible celuy
qui le portoit au doigt, si on luy donnoit le tour vers le plat de la
main: assez de gents souuent se cacheroyent, où il se faut presenter
le plus: et se repentiroyent d'estre placez en lieu si honorable,
auquel la necessité les rend asseurez.
_Falsus honor iuuat, et mendax infamia terret
Quem, nisi mendosum et mendacem?_
Voyla comment tous ces iugemens qui se font des apparences externes,
sont merueilleusement incertains et douteux: et n'est aucun
si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme. En celles là
combien auons nous de goujats, compaignons de nostre gloire? Celuy
qui se tient ferme dans vne tranchée descouuerte, que fait il en
cela, que ne facent deuant luy cinquante pauures pionniers, qui
luy ouurent le pas, et le couurent de leurs corps, pour cinq sols de
paye par iour?
_Non quicquid turbida Roma
Eleuet, accedas, examénque improbum in illa
Castiges trutina: nec te quæsiueris extrà._
Nous appellons aggrandir nostre nom, l'estendre et semer en
plusieurs bouches: nous voulons qu'il y soit receu en bonne part,
et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu'il
y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l'exces de cette
maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler
d'eux en quelque façon que ce soit. Trogus Pompeius dit de Herostratus,
et Titus Liuius de Manlius Capitolinus, qu'ils estoyent plus
desireux de grande, que de bonne reputation. Ce vice est ordinaire.
Nous nous soignons plus qu'on parle de nous, que comment on en
parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des
hommes, en quelque condition qu'il y coure. Il semble que l'estre
conneu, ce soit aucunement auoir sa vie et sa durée en la garde
d'autruy. Moy, ie tiens que ie ne suis que chez moy, et de cette
autre mienne vie qui loge en la cognoissance de mes amis, à la
considerer nuë, et simplement en soy, ie sçay bien que ie n'en sens
fruict ny iouyssance, que par la vanité d'vne opinion fantastique.
Et quand ie seray mort, ie m'en resentiray encores beaucoup
moins. Et si perdray tout net, l'vsage des vrayes vtilitez, qui accidentalement
la suyuent par fois: ie n'auray plus de prise par où
saisir la reputation: ny par où elle puisse me toucher ny arriuer à
moy. Car de m'attendre que mon nom la reçoiue: premierement ie
n'ay point de nom qui soit assez mien: de deux que i'ay, l'vn est
commun à toute ma race, voire encore à d'autres. Il y a vne famille
à Paris et à Montpelier, qui se surnomme Montaigne: vne autre en
Bretaigne, et en Xaintonge, de la Montaigne. Le remuement d'vne
seule syllabe, meslera noz fusées, de façon que i'auray part à leur
gloire, et eux à l'aduenture à ma honte. Et si, les miens se sont
autresfois surnommez Eyquem, surnom qui touche encore vne maison
cogneuë en Angleterre. Quant à mon autre nom, il est, à quiconque
aura enuie de le prendre. Ainsi i'honoreray peut estre, vn
crocheteur en ma place. Et puis quand i'aurois vne merque particuliere
pour moy, que peut elle merquer quand ie n'y suis plus?
peut elle designer et fauorir l'inanité?
_Nunc leuior cippus non imprimit ossa
Laudat posteritas, nunc non è manibus illis,
Nunc non è tumulo fortunatáque fauilla
Nascuntur violæ?_
Mais de cecy i'en ay parlé ailleurs. Au demeurant en toute vne
bataille où dix mill' hommes sont stropiez ou tuez, il n'en est pas
quinze dequoy lon parle. Il faut que ce soit quelque grandeur bien
eminente, ou quelque consequence d'importance, que la Fortune y
ait iointe, qui face valoir vn' action priuée, non d'vn harquebuzier
seulement, mais d'vn Capitaine: car de tuer vn homme, ou deux,
ou dix, de se presenter courageusement à la mort, c'est à la verité
quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le
monde, ce sont choses si ordinaires, il s'en voit tant tous les iours,
et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que
nous n'en pouuons attendre aucune particuliere recommendation.
_Casus multis hic cognitus, ac iam
Tritus, et è medio fortunæ ductus aceruo._
De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis
quinze cens ans en France, les armes en la main, il n'y en a pas
cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des
chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie. Les
fortunes de plus de la moitié du monde, à faute de registre, ne
bougent de leur place, et s'esuanoüissent sans durée. Si i'auois en
ma possession les euenemens incognus, i'en penserois tresfacilement
supplanter les cognus, en toute espece d'exemples. Quoy,
que des Romains mesmes, et des Grecs, parmy tant d'escriuains et
de tesmoings, et tant de rares et nobles exploicts, il en est venu si
peu iusques à nous?
_Ad nos vix tenuis famæ perlabitur aura._
Ce sera beaucoup si d'icy à cent ans on se souuient en gros, que
de nostre temps il y a eu des guerres ciuiles en France. Les Lacedemoniens
sacrifioient aux Muses entrans en battaille, afin que
leurs gestes fussent bien et dignement escris, estimants que ce fust
vne faueur diuine, et non commune, que les belles actions trouuassent
des tesmoings qui leur sçeussent donner vie et memoire.
Pensons nous qu'à chasque harquebusade qui nous touche, et à
chasque hazard que nous courons, il y ait soudain vn greffier qui
l'enrolle? et cent greffiers outre cela le pourront escrire, desquels
les commentaires ne dureront que trois iours, et ne viendront à la
veuë de personne. Nous n'auons pas la milliesme partie des escrits
anciens; c'est la Fortune qui leur donne vie, ou plus courte, ou plus
longue, selon sa faueur: et ce que nous en auons, il nous est loisible
de doubter, si c'est le pire, n'ayans pas veu le demeurant. On
ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut auoir esté
chef à conquerir vn Empire, ou vn Royaume, il faut auoir gaigné
cinquante deux battailles assignées, tousiours plus foible en nombre,
comme Cæsar. Dix mille bons compagnons et plusieurs grands
Capitaines, moururent à sa suitte, vaillamment et courageusement,
desquels les noms n'ont duré qu'autant que leurs femmes et leurs
enfans vesquirent:
_Quos fama obscura recondit._
De ceux mesme, que nous voyons bien faire, trois mois, ou trois
ans apres qu'ils y sont demeurez, il ne s'en parle non plus que s'ils
n'eussent iamais esté. Quiconque considerera auec iuste mesure et
proportion, de quelles gens et de quels faits, la gloire se maintient
en la memoire des liures, il trouuera qu'il y a de nostre siecle, fort
peu d'actions, et fort peu de personnes, qui y puissent pretendre
nul droict. Combien auons nous veu d'hommes vertueux, suruiure
à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur
presence, l'honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs
ieunes ans? Et pour trois ans de cette vie fantastique et imaginaire,
allons nous perdant nostre vraye vie et essentielle, et nous engager
à vne mort perpetuelle? Les sages se proposent vne plus belle et plus
iuste fin, à vne si importante entreprise. _Rectè facti, fecisse merces
est: Officij fructus, ipsum officium est._ Il seroit à l'aduanture excusable
à vn peintre ou autre artisan, ou encores à vn rhetoricien
ou grammairien, de se trauailler pour acquerir nom, par ses ouurages:
mais les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles
mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur:
et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains.
Si toute-fois cette fauce opinion sert au public à contenir
les hommes en leur deuoir: si le peuple en est esueillé à la
vertu: si les Princes sont touchez, de voir le monde benir la memoire
de Traian, et abominer celle de Neron: si cela les esmeut,
de voir le nom de ce grand pendart, autresfois si effroyable et si
redoubté, maudit et outragé si librement par le premier escolier
qui l'entreprend: qu'elle accroisse hardiment, et qu'on la nourrisse
entre nous le plus qu'on pourra. Et Platon employant toutes
choses à rendre ses citoyens vertueux, leur conseille aussi, de ne
mespriser la bonne estimation des peuples. Et dit, que par quelque
diuine inspiration il aduient, que les meschans mesmes sçauent
souuent tant de parole, que d'opinion, iustement distinguer les
bons des mauuais. Ce personnage et son pedagogue sont merueilleux,
et hardis ouuriers à faire ioindre les operations et reuelations
diuines tout par tout où faut l'humaine force. Et pour cette cause
peut estre, l'appelloit Timon en l'iniuriant, le grand forgeur de
miracles. _Vt traijei poetæ confugiunt ad Deum, cùm explicare argumenti
exitum non possunt._ Puis que les hommes par leur insuffisance
ne se peuuent assez payer d'vne bonne monnoye, qu'on
y employe encore la fauce. Ce moyen a esté practiqué par tous
les legislateurs: et n'est police, où il n'y ait quelque meslange, ou
de vanité ceremonieuse, ou d'opinion mensongere, qui serue de
bride à tenir le peuple en office. C'est pour cela que la pluspart
ont leurs origines et commencemens fabuleux, et enrichis de
mysteres supernaturels. C'est cela, qui a donné credit aux religions
bastardes, et les a faictes fauorir aux gens d'entendement. Et pour
cela, que Numa et Sertorius, pour rendre leurs hommes de meilleure
creance, les paissoyent de cette sottise, l'vn que la nymphe
Egeria, l'autre que sa biche blanche, luy apportoit de la part des
Dieux, tous les conseils qu'il prenoit. Et l'authorité que Numa
donna à ses loix soubs tiltre du patronage de cette Deesse, Zoroastre
legislateur des Bactrians et des Perses, la donna aux siennes,
soubs le nom du Dieu Oromazis: Trismegiste des Ægyptiens, de
Mercure: Zamolxis des Scythes, de Vesta: Charondas des Chalcides,
de Saturne: Minos des Candiots, de Iuppiter: Lycurgus des
Lacedemoniens, d'Apollo: Dracon et Solon des Atheniens, de Minerue.
Et toute police a vn Dieu à sa teste: faucement les autres:
veritablement celle, que Moïse dressa au peuple de Iudée sorty
d'Ægypte. La religion des Bedoins, comme dit le sire de Iouinuille,
portoit entre autres choses, que l'ame de celuy d'entre eux qui
mouroit pour son Prince, s'en alloit en vn autre corps plus heureux,
plus beau et plus fort que le premier: au moyen dequoy ils
en hazardoyent beaucoup plus volontiers leur vie;
_In ferrum mens prona viris, animæque capaces
Mortis, et ignauum est redituræ parcere vitæ._
Voyla vne creance tressalutaire, toute vaine qu'elle soit. Chasque
nation a plusieurs tels exemples chez soy: mais ce subject meriteroit
vn discours à part. Pour dire encore vn mot sur mon premier
propos: ie ne conseille non plus aux Dames, d'appeller honneur,
leur deuoir, _vt enim consuetudo loquitur, id solum dicitur
honestum, quod est populari fama gloriosum_: leur deuoir est le
marc: leur honneur n'est que l'escorce. Ny ne leur conseille de
nous donner cette excuse en payement de leur refus: car ie presuppose,
que leurs intentions, leur desir, et leur volonté, qui sont
pieces où l'honneur n'a que voir, d'autant qu'il n'en paroist rien au
dehors, soyent encore plus reglées que les effects.
_Quæ, quia non liceat, non facit, illa facit._
L'offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de
le desirer que de l'effectuer. Et puis ce sont actions d'elles mesmes
cachées et occultes, il seroit bien-aysé qu'elles en desrobassent
quelqu'vne à la cognoissance d'autruy, d'où l'honneur depend, si
elles n'auoyent autre respect à leur deuoir, et à l'affection qu'elles
portent à la chasteté, pour elle mesme. Toute personne d'honneur
choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience.