CHAPITRE XII.

_Apologie de Raimond de Sebonde._

C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science:

ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie

n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme

qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit

en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre

sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont

dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est

produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue

interpretation. Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux

gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée

cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle,

dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en

credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des

hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes,

et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant

leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et

auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins

de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres,

non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne

les adore pas. Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation

de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à

Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de

sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule _Theologia

naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde_.

Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient

familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné

en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu

d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme

liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce

fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en

credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance.

En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de

raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en

vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de

iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune

et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse

de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme

reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on

a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il

iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres

pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny

de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme

vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par

l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage,

_Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;_

entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait

interposé son decret, et presté particulier consentement. Or quelques

iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce

liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de

le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme

celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux

qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils

sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à

vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et

nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et

ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui

fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier

plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut

executé apres sa mort. Ie trouuay belles les imaginations de cet

autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein

plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et

notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me

suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur

liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie

et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles,

establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la

religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si

ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de

mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet

ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel

le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons,

c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse,

il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus

Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce

liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence

tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein

d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable

de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur

et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande

occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et

ayant plusieurs belles parties. La premiere reprehension qu'on

fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir

appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit

que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine.

En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à

cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect

essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit

mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui

n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si

haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme

est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer,

il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne

faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et

loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains

en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames

rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles

és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer

à cette cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse viuement

et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce

n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse,

d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et

humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce

ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner:

et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien,

que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir,

estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons

point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore,

et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz

membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à

l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de

toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation,

de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que

nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et

diuine science. Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire:

si elle y entre non seulement par discours, mais encore

par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.

Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par

cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue:

si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn

pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas

le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit

pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la

nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party,

le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas

la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions

pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion,

non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions

ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile:

_Illisos fluctus rupes vt vasta refundit,

Et varias circùm latrantes dissipat vndas

Mole sua._

Si ce rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit

par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos

operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit

de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous deurions

auoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque

difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast

aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et

celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.

Voulez vous voir cela? comparez nos mœurs à vn Mahometan, à vn

Payen, vous demeurez tousiours au dessoubs. Là où au regard de

l'auantage de nostre religion, nous deurions luire en excellence,

d'vne extreme et incomparable distance: et deuroit on dire, sont

ils si iustes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes

autres apparences sont communes à toutes religions: esperance,

confiance, euenemens, ceremonies, penitence, martyres.

La merque peculiere de nostre verité deuroit estre nostre vertu,

comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile: et

que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison

nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien,

desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre

la sanctimonie qu'il esperoit trouuer en nos mœurs, de

l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée

façon de viure ne le dégoustast d'vne si saincte creance.

Combien que depuis il aduint tout diuersement, à cet autre, lequel

estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des

prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en

nostre religion, considerant combien elle deuoit auoir de force et

de diuinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de

corruption, et en mains si vicieuses. Si nous auions vne seule

goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict

la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées

de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles

auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance.

_Breuis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas._ Les vns font

accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres

en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne

sçachants pas penetrer que c'est que croire. Nous trouuons estrange

si aux guerres, qui pressent à cette heure nostre Estat, nous

voyons flotter les euenements et diuersifier d'vne maniere commune

et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que le nostre.

La iustice, qui est en l'vn des partis, elle n'y est que pour ornement

et couuerture: elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny

receuë, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de

l'aduocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu

doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à

nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y seruent de la

religion: ce deuroit estre tout le contraire. Sentez, si ce n'est par

noz mains que nous la menons: à tirer comme de cire tant de

figures contraires, d'vne regle si droitte et si ferme. Quand s'est il

veu mieux qu'en France en noz iours? Ceux qui l'ont prinse à gauche,

ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux

qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes

et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'vn progrez si conforme

en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et

malaisée à croire la diuersité qu'ils pretendent de leurs opinions en

chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on

veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus vnies,

plus vnes? Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les

raisons diuines: et combien irreligieusement nous les auons et

reiettées et reprinses selon que la Fortune nous a changé de place

en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis

au subiect de se rebeller et armer contre son Prince pour la

defense de la religion: souuienne vous en quelles bouches cette

année passée l'affirmatiue d'icelle estoit l'arc-boutant d'vn parti:

la negatiue, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant. Et oyez à

present de quel quartier vient la voix et instruction de l'vne et de

l'autre: et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour

celle là. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir

à la verité le ioug de nostre besoing: et de combien faict la

France pis que de le dire? Confessons la verité, qui trieroit de l'armée

mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'vne

affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection

des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n'en sçauroit

bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela,

qu'il s'en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et

mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les

voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride aualée?

et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et

aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n'est

qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles,

selon la diuersité desquelles ils se remuent? Ie voy cela euidemment,

que nous ne prestons volontiers à la deuotion que les

offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente

comme la Chrestienne. Nostre zele fait merueilles, quand il va secondant

nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'auarice,

la detraction, la rebellion. A contre-poil, vers la bonté, la

benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion

ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion

est faicte pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les

incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict.

Si nous le croyions, ie ne dy pas par foy, mais d'vne simple

croyance: voire, et ie le dis à nostre grande confusion, si nous le

croyions et cognoissions comme vne autre histoire, comme l'vn de

nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses,

pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit

il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les

plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point

de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent,

son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'vn costé

l'obiect d'vn de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance

et persuasion, l'estat d'vne gloire immortelle, entrast, en

bigue de l'vn pour l'autre? Et si nous y renonçons souuent de pur

mespris: car quelle enuie nous attire au blasphemer, sinon à l'aduenture

l'enuie mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes,

comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant,

que ceux qui se voüoyent à cette religion, auoyent à receuoir apres

leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy si tu le crois

ne meurs tu donc toy mesmes? luy fit-il. Diogenes plus brusquement

selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui

le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour paruenir aux

biens de l'autre monde: Veux tu pas que ie croye qu'Agesilaüs et

Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui

n'es qu'vn veau, et qui ne fais rien qui vaille; seras bien heureux,

par ce que tu és prestre? Ces grandes promesses de la beatitude

eternelle si nous les receuions de pareille authorité qu'vn discours

philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que

nous auons:

_Non iam se moriens dissolui conquereretur,

Sed magis ire foras, vestémque relinquere, vt anguis,

Gauderet, prælonga senex aut cornua ceruus._

Ie veux estre dissoult, dirions nous, et estre aueques Iesus-Christ.

La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa

bien aucuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement

des esperances qu'il leur donnoit. Tout cela c'est vn signe

tres-euident que nous ne receuons nostre religion qu'à nostre façon

et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions

se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit

en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des

hommes qui l'ont maintenuë, ou craignons les menaces qu'elle attache

aux mescreans, ou suyuons ses promesses. Ces considerations

là doiuent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires:

ce sont liaisons humaines. Vne autre region, d'autres

tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer

par mesme voye vne creance contraire. Nous sommes Chrestiens

à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.

Et ce que dit Plato, qu'il est peu d'hommes si fermes en l'atheïsme,

qu'vn danger pressant ne ramene à la recognoissance de

la diuine puissance: ce rolle ne touche point vn vray Chrestien.

C'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'estre receuës

par vne humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté

et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent? Plaisante

foy, qui ne croid ce qu'elle croid, que pour n'auoir le courage de le

descroire. Vne vitieuse passion, comme celle de l'inconstance et de

l'estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée?

Ils establissent, dit-il, par la raison de leur iugement, que ce

qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l'occasion

de l'experimenter s'offrant lors que la vieillesse ou les maladies

les approchent de leur mort: la terreur d'icelle les remplit

d'vne nouuelle creance, par l'horreur de leur condition à venir. Et

par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend

en ses Loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion

que des Dieux il puisse venir à l'homme aucun mal, sinon

pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour vn medecinal

effect. Ils recitent de Bion, qu'infect des atheïsmes de Theodorus,

il auoit esté long temps se moquant des hommes religieux: mais la

mort le surprenant, qu'il se rendit aux plus extremes superstitions:

comme si les Dieux s'ostoyent et se remettoyent selon l'affaire de

Bion. Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes

ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L'atheïsme

estant vne proposition, comme desnaturée et monstrueuse,

difficile aussi, et malaisée d'establir en l'esprit humain, pour insolent

et desreglé qu'il puisse estre: il s'en est veu assez, par vanité

et par fierté de conceuoir des opinions non vulgaires, et reformatrices

du monde, en affecter la profession par contenance: qui,

s'ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l'auoir plantée en

leur conscience. Pourtant ils ne lairront de ioindre leurs mains

vers le ciel, si vous leur attachez vn bon coup d'espée en la poitrine:

et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti

cette licentieuse ferueur d'humeur volage, ils ne lairront pas de se

reuenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et

exemples publiques. Autre chose est, vn dogme serieusement digeré,

autre chose ces impressions superficielles: lesquelles nées de

la desbauche d'vn esprit desmanché, vont nageant temerairement

et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et esceruellez,

qui taschent d'estre pires qu'ils ne peuuent! L'erreur du

paganisme, et l'ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber

cette grande ame: mais grande d'humaine grandeur seulement,

encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se

trouuent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et

tiroit son credit de nostre imbecillité. Le neud qui deuroit attacher

nostre iugement et nostre volonté, qui deuroit estreindre nostre

ame et ioindre à nostre Createur, ce deuroit estre vn neud prenant

ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons

et passions, mais d'vne estreinte diuine et supernaturelle,

n'ayant qu'vne forme, vn visage, et vn lustre, qui est l'authorité de

Dieu et sa grace. Or nostre cœur et nostre ame estant regie et commandée

par la foy, c'est raison qu'elle tire au seruice de son dessein

toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n'est-il pas

croyable, que toute cette machine n'ait quelques merques empreintes

de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait quelque

image és choses du monde raportant aucunement à l'ouurier, qui

les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouurages le charactere

de sa diuinité, et ne tient qu'à nostre imbecillité, que nous

ne le puissions descouurir. C'est ce qu'il nous dit luy-mesme, que

ses operations inuisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde

s'est trauaillé à ce digne estude, et nous montre comment il

n'est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort

à la bonté diuine, si l'vniuers ne consentoit à nostre creance. Le

ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses

y conspirent: il n'est que de trouuer le moyen de s'en seruir:

elles nous instruisent, si nous sommes capables d'entendre. Car ce

monde est vn temple tressainct, dedans lequel l'homme est introduict,

pour y contempler des statues, non ouurées de mortelle

main, mais celles que la diuine pensée a faict sensibles, le soleil,

les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles.

Les choses inuisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent

par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa

diuinité par ses œuures.

_Atque adeo faciem cœli non inuidet orbi

Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit

Semper voluendo; séque ipsum inculcat et offert,

Vt bene cognosci possit, doceátque videndo

Qualis eat, doceátque suas attendere leges._

Or nos raisons et nos discours humains c'est comme la matiere

lourde et sterile: la grace de Dieu en est la forme: c'est elle qui y

donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de

Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'auoir eu

leur fin, et n'auoir regardé l'amour et obeyssance du vray createur

de toutes choses, et pour auoir ignoré Dieu: ainsin est-il de nos

imaginations et discours: ils ont quelque corps, mais vne masse

informe, sans façon et sans iour, si la foy et grace de Dieu n'y sont

ioinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde,

elle les rend fermes et solides: ils sont capables de seruir

d'acheminement, et de premiere guyde à vn apprentif, pour le

mettre à la voye de cette cognoissance: ils le façonnent aucunement

et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle

se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Ie sçay vn

homme d'authorité nourry aux lettres, qui m'a confessé auoir esté

ramené des erreurs de la mescreance par l'entremise des argumens

de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours

et approbation de la foy, et qu'on les prendra pour fantasies

pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux

espouuantables et horribles tenebres de l'irreligion, ils se trouueront

encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres

de mesme condition qu'on leur puisse opposer. De façon que nous

serons sur les termes de dire à nos parties,

_Si melius quid habes, accerse; vel imperium fer._

Qu'ils souffrent la force de nos preuues, ou qu'ils nous en facent

voir ailleurs, et sur quelque autre subiect, de mieux tissuës, et

mieux estoffées. Ie me suis sans y penser à demy desia engagé

dans la seconde obiection, à laquelle i'auois proposé de respondre

pour Sebonde. Aucuns disent que ses argumens sont foibles et

ineptes à verifier ce qu'il veut, et entreprennent de les choquer

aysément. Il faut secouër ceux cy vn peu plus rudement: car ils

sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche

volontiers les dicts d'autruy à la faueur des opinions qu'on a preiugées

en soy. A vn atheïste tous escrits tirent à l'atheïsme. Il

infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque

preoccupation de iugement qui leur rend le goust fade aux

raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu'on leur donne

beau ieu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par

les armes pures humaines, laquelle ils n'oseroyent attaquer en sa

majesté pleine d'authorité et de commandement. Le moyen que ie

prens pour rabatre cette frenesie, et qui me semble le plus propre,

c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil, et l'humaine fierté:

leur faire sentir l'inanité, la vanité, et deneantise de l'homme:

leur arracher des poingts, les chetiues armes de leur raison: leur

faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l'authorité et reuerence

de la majesté diuine. C'est à elle seule qu'appartient la

science et la sapience: elle seule qui peut estimer de soy quelque

chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que

nous nous prisons.

Ου γαρ εα φρονεεν ὁ Θεος μεγα αλλον η ἑαυτον.

Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling

esprit. _Deus superbis resistit: humilibus autem dat gratiam._ L'intelligence

est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux

hommes. Or c'est cependant beaucoup de consolation à l'homme

Chrestien, de voir nos vtils mortels et caduques, si proprement

assortis à nostre foy saincte et diuine: que lors qu'on les employe

aux suiects de leur nature mortels et caduques, ils n'y soient pas

appropriez plus vniement, ny auec plus de force. Voyons donq si

l'homme a en sa puissance d'autres raisons plus fortes que celles

de Sebonde: voire s'il est en luy d'arriuer à aucune certitude par

argument et par discours. Car sainct Augustin plaidant contre ces

gents icy, a occasion de reprocher leur iniustice, en ce qu'ils tiennent

les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à

establir. Et pour montrer qu'assez de choses peuuent estre et auoir

esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les

causes: il leur met en auant certaines experiences cognuës et

indubitables, ausquelles l'homme confesse rien ne veoir. Et cela

faict il, comme toutes autres choses, d'vne curieuse et ingenieuse

recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour conuaincre

la foiblesse de leur raison, il n'est besoing d'aller triant des

rares exemples: et qu'elle est si manque et si aueugle, qu'il n'y a

nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire: que l'aizé et le

malaisé luy sont vn: que tous subiects egalement, et la nature en

general desaduouë sa iurisdiction et entremise. Que nous presche

la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie:

quand elle nous inculque si souuent, que nostre sagesse n'est que

folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c'est

l'homme: que l'homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas

encore que c'est que sçauoir: et que l'homme, qui n'est rien, s'il

pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe?

Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si viuement

ce que ie veux maintenir, qu'il ne me faudroit aucune autre

preuue contre des gens qui se rendroient auec toute submission et

obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs

propres despens, et ne veulent souffrir qu'on combatte leur raison

que par elle mesme. Considerons donq pour cette heure, l'homme

seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourueu

de la grace et cognoissance diuine, qui est tout son honneur,

sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a

de tenuë en ce bel equipage. Qu'il me face entendre par l'effort de

son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands auantages,

qu'il pense auoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que

ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces

flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouuemens espouuentables

de cette mer infinie, soyent establis et se continuent tant

de siecles, pour sa commodité et pour son seruice? Est-il possible

de rien imaginer si ridicule, que cette miserable et chetiue creature,

qui n'est pas seulement maistresse de soy, exposée aux

offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l'vniuers?

duquel il n'est pas en sa puissance de cognoistre la moindre

partie, tant s'en faut de la commander. Et ce priuilege qu'il s'attribuë

d'estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d'en

recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces

à l'architecte, et tenir conte de la recepte et mise du monde: qui

luy a seelé ce priuilege? qu'il nous montre lettres de cette belle et

grande charge. Ont elles esté ottroyées en faueur des sages seulement?

Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants

sont-ils dignes de faueur si extraordinaire? et estants la pire piece

du monde, d'estre preferez à tout le reste? en croirons nous cestuy-là;

_Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum? Eorum

scilicet animantium, quæ ratione vtuntur; hi sunt dij et homines,

quibus profectò nihil est melius_. Nous n'aurons iamais assez bafoüé

l'impudence de cet accouplage. Mais pauuret qu'a il en soy digne

d'vn tel auantage? A considerer cette vie incorruptible des corps

celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d'vne

si iuste regle:

_Cùm suscipimus magni cœlestia mundi

Templa super, stellisque micantibus Æthæra fixum,

Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum:_

à considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non

seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

_Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris:_

mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez: qu'ils

regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon

que nostre raison nous l'apprend et le trouue:

_Speculatáque longè

Deprendit tacitis dominantia legibus astra,

Et totum alterna mundum ratione moueri,

Fatorúmque vices certis discernere signis:_

à voir que non vn homme seul, non vn Roy, mais les monarchies,

les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres

mouuements celestes:

_Quantàque quàm parui faciant discrimina motus:

Tantum est hoc regnum, quod regibus imperat ipsis!_

si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme

discours que nous faisons de la force des astres, et cette comparaison

d'eux à nous, elle vient, comme iuge nostre raison, par leur

moyen et de leur faueur:

_Furit alter amore,

Et pontum tranare potest et vertere Troiam,

Alterius sors est scribendis legibus apta;

Ecce patrem nati perimunt, natósque parentes,

Mutuáque armati coeunt in vulnera fratres;

Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta mouere,

Inque suas ferri pœnas, lacerandáque membra,

Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum._

nous tenons de la distribution du ciel cette part de raison que

nous auons, comment nous pourra elle esgaler à luy? comment

soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions? Tout

ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne; _quæ molitio, quæ

ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt?_

pourquoy les priuons nous et d'ame, et de vie, et de discours?

y auons nous reconnu quelque stupidité immobile et insensible, nous

qui n'auons aucun commerce auec eux que d'obeïssance? Dirons nous,

que nous n'auons veu en nulle autre creature, qu'en l'homme, l'vsage

d'vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose

semblable au soleil? Laisse-il d'estre, par ce que nous n'auons rien

veu de semblable? et ses mouuements d'estre, par ce qu'il n'en est

point de pareils? Si ce que nous n'auons pas veu, n'est pas, nostre

science est merueilleusement raccourcie. _Quæ sunt tantæ animi

angustiæ?_ Sont ce pas des songes de l'humaine vanité, de faire de

la lune vne terre celeste? y deuiner des montaignes, des vallées,

comme Anaxagoras? y planter des habitations et demeures humaines,

et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme

faict Platon et Plutarque? et de nostre terre en faire vn astre esclairant

et lumineux? _Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est,

caligo mentium: nec tantùm necessitas errandi, sed errorum amor.

Corruptibile corpus aggrauat animam, et deprimit terrena inhabitatio

sensum multa cogitantem._ La presomption est nostre maladie naturelle

et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les

creatures c'est l'homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse.

Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du

monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie

de l'vniuers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la

voute celeste, auec les animaux de la pire condition des trois: et

se va plantant par imagination au dessus du cercle de la lune, et

ramenant le ciel soubs ses pieds. C'est par la vanité de cette

mesme imagination qu'il s'egale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions

diuines, qu'il se trie soy-mesme et separe de la presse des

autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons,

et leur distribue telle portion de facultez et de forces,

que bon luy semble. Comment cognoist il par l'effort de son intelligence,

les branles internes et secrets des animaux? par quelle

comparaison d'eux à nous conclud il la bestise qu'il leur attribue?

Quand ie me iouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de

moy plus que ie ne fay d'elle? Nous nous entretenons de singerie

reciproques. Si i'ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi

à elle la sienne. Platon en sa peinture de l'aage doré sous Saturne,

compte entre les principaux aduantages de l'homme de lors, la communication

qu'il auoit auec les bestes, desquelles s'enquerant et

s'instruisant, il sçauoit les vrayes qualitez, et differences de chacune

d'icelles: par où il acqueroit vne tres parfaicte intelligence et

prudence; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie,

que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuue à iuger

l'impudence humaine sur le faict des bestes? Ce grand autheur a

opiné qu'en la plus part de la forme corporelle, que Nature leur a

donné, elle a regardé seulement l'vsage des prognostications, qu'on

en tiroit en son temps. Ce defaut qui empesche la communication

d'entre elles et nous, pourquoy n'est il aussi bien à nous

qu'à elles? C'est à deuiner à qui est la faute de ne nous entendre

point: car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette

mesme raison elles nous peuuent estimer bestes, comme nous les

estimons. Ce n'est pas grand merueille, si nous ne les entendons

pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois

aucuns se sont vantez de les entendre, comme Appollonius

Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu'il est

ainsi, comme disent les cosmographes, qu'il y a des nations qui

reçoyuent vn chien pour leur Roy, il faut bien qu'ils donnent certaine

interpretation à sa voix et mouuements. Il nous faut remerquer

la parité qui est entre nous. Nous auons quelque moyenne

intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, enuiron

à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent:

et nous elles. Au demeurant nous decouurons bien

euidemment, qu'entre elles il y a vne pleine et entiere communication,

et qu'elles s'entr'entendent, non seulement celles de mesme

espece, mais aussi d'especes diuerses:

_Et mutæ pecudes, et denique secla ferarum

Dissimiles suerunt voces variásque ciuere

Cùm metus aut dolor est, aut cùm iam gaudia gliscunt._

En certain abboyer du chien le cheual cognoist qu'il y a de la colere:

de certaine autre sienne voix, il ne s'effraye point. Aux

bestes mesmes qui n'ont pas de voix, par la societé d'offices, que

nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque

autre moyen de communication: leurs mouuemens discourent et

traictent.

_Non alia longè ratione atque ipsa videtur

Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ._

Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent,

et content des histoires par signes? I'en ay veu de si souples

et formez à cela, qu'à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection

de se sçauoir faire entendre. Les amoureux se courroussent,

se reconcilient, se prient, se remercient, s'assignent, et disent en

fin toutes choses des yeux.

_E'l silentio ancor suole

Hauer prieghi e parole._

Quoy des mains? nous requerons, nous promettons, appellons,

congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons,

admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons,

doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons,

iurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absoluons,

iniurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons,

benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons,

festoyons, resiouïssons, complaignons, attristons, desconfortons,

desesperons, estonnons, escrions, taisons: et quoy non? d'vne

variation et multiplication à l'enuy de la langue. De la teste nous

conuions, renuoyons, aduoüons, desaduoüons, desmentons, bienueignons,

honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons,

egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, brauons,

enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des

sourcils? Quoy des espaules? Il n'est mouuement, qui ne parle, et

vn langage intelligible sans discipline, et vn langage publique. Qui

fait, voyant la varieté et vsage distingué des autres, que cestuy-cy

doibt plustost est iugé le propre de l'humaine nature. Ie laisse à

part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux

qui en ont besoing: et les alphabets des doigts, et grammaires en

gestes: et les sciences qui ne s'exercent et ne s'expriment que par

iceux: et les nations que Pline dit n'auoir point d'autre langue.

Vn ambassadeur de la ville d'Abdere, apres auoir longuement parlé

au Roy Agis de Sparte, luy demanda: Et bien, Sire, quelle responce

veux-tu que ie rapporte à nos citoyens? que ie t'ay laissé dire tout

ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans iamais dire mot:

voila pas vn taire parlier et bien intelligible? Au reste, quelle

sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des

animaux? est-il police reglée auec plus d'ordre, diuersifiée à plus

de charges et d'offices, et plus constamment entretenuë, que celle

des mouches à miel? Cette disposition d'actions et de vacations si

ordonnée, la pouuons nous imaginer se conduire sans discours et

sans prudence?

_His quidam signis atque hæc exempla sequuti,

Esse apibus partem diuinæ mentis, et haustus

Æthereos dixere._

Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous

les coins de nos maisons, cherchent elles sans iugement, et choisissent

elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus

commode à se loger? Et en cette belle et admirable contexture de

leurs bastimens, les oiseaux peuuent ils se seruir plustost d'vne figure

quarrée, que de la ronde, d'vn angle obtus, que d'vn angle droit,

sans en sçauoir les conditions et les effects? Prennent-ils tantost de

l'eau, tantost de l'argile, sans iuger que la dureté s'amollit en l'humectant?

Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duuet, sans

preuoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement

et plus à l'aise? Se couurent-ils du vent pluuieux, et plantent

leur loge à l'orient, sans cognoistre les conditions differentes

de ces vents, et considerer que l'vn leur est plus salutaire que

l'autre? Pourquoy espessit l'araignée sa toile en vn endroit, et relasche

en vn autre? se sert à cette heure de cette sorte de neud,

tantost de celle-là, si elle n'a et deliberation, et pensement, et conclusion?

Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouurages,

combien les animaux ont d'excellence au dessus de nous, et

combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois

aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et

que nostre ame s'y sert de toutes ses forces: pourquoy n'en estimons

nous autant d'eux? Pourquoy attribuons nous à ie ne sçay

quelle inclination naturelle et seruile, les ouurages qui surpassent

tout ce que nous pouuons par nature et par art? En quoy sans y

penser nous leur donnons vn tres-grand auantage sur nous, de faire

que Nature par vne douceur maternelle les accompaigne et guide,

comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie,

et qu'à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à

quester par art, les choses necessaires à nostre conseruation; et

nous refuse quant et quant les moyens de pouuoir arriuer par aucune

institution et contention d'esprit, à la suffisance naturelle des

bestes: de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes

commoditez, tout ce que peult nostre diuine intelligence. Vrayement

à ce compte nous aurions bien raison de l'appeller vne tres-iniuste

marastre. Mais il n'en est rien, nostre police n'est pas si difforme

et desreglée. Nature a embrassé vniuersellement toutes ses creatures:

et n'en est aucune, qu'elle n'ait bien plainement fourny de

tous moyens necessaires à la conseruation de son estre. Car ces

plaintes vulgaires que i'oy faire aux hommes (comme la licence

de leurs opinions les esleue tantost au dessus des nuës, et puis les

rauale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné,

nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n'ayant dequoy s'armer et couurir

que de la despouïlle d'autruy: là où toutes les autres creatures,

Nature les a reuestuës de coquilles, de gousses, d'escorse, de poil,

de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d'escaille, de

toison, et de soye selon le besoin de leur estre: les a armées de

griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les

a elle mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir,

à voler, à chanter: là où l'homme ne sçait ny cheminer, ny parler,

ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.

_Tum porro puer, vt sæuis proiectus ab vndis

Nauita, nudus humi iacet infans, indigus omni

Vitali auxilio, cùm primùm in luminis oras

Nexibus ex aluo matris natura profudit,

Vagitúque locum lugubri complet, vt æquum est

Cui tantùm in vita restet transire malorum.

At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque,

Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est

Almæ nutricis blanda atque infracta loquela;

Nec varias quærunt vestes pro tempore cœli;

Denique non armis opus est, non mœnibus altis

Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè

Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum._

Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne

egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est

pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les

iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores

essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient

gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si

froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les

endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à

l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible,

et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach,

où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et

noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont

tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens

des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes

esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements

de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun

à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye

se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que

c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent.

Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux,

naturel et sans instruction.

_Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti._

Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut

quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez

pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout

temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions,

que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles

de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si

abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing

et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre

seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature

nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire,

comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement

qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice:

_Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta

Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit;

Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta;

Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore,

Conterimúsque boues et vires agricolarum;_

le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes

les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux

armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres

animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus

de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre

nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si

quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons

plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir

par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel.

Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles

il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage,

lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres

seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et

iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs

deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le

crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de

limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy

ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de

fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il

n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit

nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn

essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer

ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait

refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car

qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons

de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se

conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment

ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et

nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils

nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons

nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs,

les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.

_Cosi per entro loro schiera bruna

S'ammusa l'vna con l'altra formica,

Forse à spiar lor via, et lor fortuna._

Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement,

mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit

entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux

animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant

diuers des perdrix, selon la situation des lieux:

_Variæque volucres

Longè alias alio iaciunt in tempore voces,

Et partim mutant cum tempestatibus vna

Raucisonos cantus._

Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce

qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on

m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent

point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir

l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost

pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à

celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle.

En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions

premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos

oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout

cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines:

et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne

sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous

le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.

_Indupedita suis fatalibus omnia vinclis._

Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est

soubs le visage d'vne mesme nature:

_Res quæque suo ritu procedit, et omnes

Fœdere naturæ certo discrimina seruant._

Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de

cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà:

il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que

les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne,

sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle

qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust.

Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté

de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant

ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable

c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il

a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des

maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.

Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point

d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle

et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre

choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles

facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et

confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme

voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou

quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette

contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect?

Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément

agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant

de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite;

et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre

conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous

aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance:

et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et

les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis:

par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy

bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que

i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en

nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que

d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy

se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre

de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et

le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au

bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour

sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau

courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou

moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions

nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours,

qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence

tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui

se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui

est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne

viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est

vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme

faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy

les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.

Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme,

qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à

nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons

les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et

les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent

couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames

à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent

pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la

puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident

à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les

tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur

deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de

les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres

se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment

en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses:

Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et

tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes

souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps

et l'ame à son seruice:

_Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro

Corpus, et intorto verbere terga seca._

C'estoit vne obligation veritable, et si il s'en trouuoit dix mille telle

année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent

leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus fauorie de

ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan,

huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniuersaire ils tuoyent

cinquante cheuaux montez de cinquante pages, qu'ils auoyent empalé

par l'espine du dos iusques au gozier, et les laissoyent ainsi

plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous seruent,

le font à meilleur marché, et pour vn traictement moins curieux

et moins fauorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux,

aux cheuaux, et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous

pour leur commodité? Il ne me semble point, que les plus abiects

seruiteurs facent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes

s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en

peine de le rachetter de seruitude: Ils sont fols, disoit-il, c'est

celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent

les bestes, se doiuent dire plustost les seruir, qu'en estre seruis.

Et si elles ont cela de plus genereux, que iamais lyon ne s'asseruit

à vn autre lyon, ny vn cheual à vn autre cheual par faute

de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les

tigres et les lyons à la chasse des hommes: et ont vn pareil exercice

les vnes sur les autres: les chiens sur les lieures, les brochets

sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperuiers sur les

merles et sur les allouettes:

_Serpente ciconia pullos

Nutrit, et inuenta per deuia rura lacerta,

Et leporem aut capream famulæ Iouis et generosæ

In saltu venantur aues._

Nous partons le fruict de nostre chasse auec noz chiens et oyseaux,

comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis

en Thrace, les chasseurs et les faucons sauuages, partent iustement

le butin par moitié: comme le long des palus Mæotides, si le pescheur

ne laisse aux loups de bonne foy, vne part esgale de sa

prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous auons

vne chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme

celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi

de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche iette de son

col vn boyau long comme vne ligne, qu'elle estand au loing en le

laschant, et le retire à soy quand elle veut: à mesure qu'elle apperçoit

quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le

bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et

petit à petit le retire iusques à ce que ce petit poisson soit si prés

d'elle, que d'vn sault elle puisse l'attraper. Quant à la force, il

n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme:

il ne nous faut point vne balaine, vn elephant, et vn crocodile, ny

tels autres animaux, desquels vn seul est capable de deffaire vn

grand nombre d'hommes: les poulx sont suffisans pour faire vacquer

la dictature de Sylla: c'est le desieuner d'vn petit ver, que le

cœur et la vie d'vn grand et triomphant Empereur. Pourquoy disons

nous, que c'est à l'homme science et cognoissance bastie par

art et par discours, de discerner les choses vtiles à son viure, et au

secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre

la force de la rubarbe et du polypode; et quand nous voyons les

cheures de Candie, si elles ont receu vn coup de traict, aller entre

vn million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la

tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de

l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux

auecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des

clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement

de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi

de leurs maistres, tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit,

les iauelots et les dardz qu'on leur a iettez au combat, et les arracher

si dextrement, que nous ne le sçaurions faire auec si peu de

douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et

prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la

seule instruction et maistrise de Nature, qu'elles le sçauent, ce

n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur

attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'vne si

certaine maistresse d'escole. Chrysippus, bien qu'en toutes autres

choses autant desdaigneux iuge de la condition des animaux,

que nul autre Philosophe, considerant les mouuements du chien,

qui se rencontrant en vn carrefour à trois chemins, ou à la queste

de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye

qui fuit deuant luy, va essayant vn chemin apres l'autre, et apres

s'estre asseuré des deux, et n'y auoir trouué la trace de ce qu'il

cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint

de confesser, qu'en ce chien là, vn tel discours se passe:

I'ay suiuy iusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut

necessairement qu'il passe par l'vn de ces trois chemins: ce n'est

ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il

passe par cet autre: et que s'asseurant par cette conclusion et discours,

il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin,

ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la

raison. Ce traict purement dialecticien, et cet vsage de propositions

diuisées et conioinctes, et de la suffisante enumeration des

parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de

Trapezonce? Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore

instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les

perroquets, nous leur apprenons à parler: et cette facilité, que

nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et

si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de

lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont vn discours au dedans,

qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun

est saoul, ce croy-ie, de voir tant de sortes de cingeries que les

batteleurs apprennent à leurs chiens: les dances, où ils ne faillent

vne seule cadence du son qu'ils oyent; plusieurs diuers mouuemens

et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur

parolle: mais ie remerque auec plus d'admiration cet effect, qui

est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se seruent les

aueugles, et aux champs et aux villes: ie me suis pris garde

comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé

de tirer l'aumosne, comme ils euitent le choc des coches et des

charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place

pour leur passage: i'en ay veu le long d'vn fossé de ville, laisser

vn sentier plain et vni, et en prendre vn pire, pour esloigner son

maistre du fossé. Comment pouuoit-on auoir faict conceuoir à ce

chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de

son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le seruir?

et comment auoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien

assez large, qui ne le seroit pas pour vn aueugle? Tout cela se

peut-il comprendre sans ratiocination? Il ne faut pas oublier ce

que Plutarque dit auoir veu à Rome d'vn chien, auec l'Empereur

Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien seruoit à

vn batteleur qui ioüoit vne fiction à plusieurs mines et à plusieurs

personnages, et y auoit son rolle. Il falloit entre autres choses

qu'il contrefist pour vn temps le mort, pour auoir mangé de certaine

drogue: apres auoir auallé le pain qu'on feignoit estre cette

drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il

eust esté estourdy: finalement s'estendant et se roidissant, comme

mort, il se laissa tirer et trainer d'vn lieu à autre, ainsi que portoit

le subject du ieu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il

commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il

se fust reuenu d'vn profond sommeil, et leuant la teste regarda çà

et là d'vne façon qui estonnoit tous les assistans. Les bœufs qui

seruoyent aux iardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner

certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des

baquets attachez, comme il s'en voit plusieurs en Languedoc, on

leur auoit ordonné d'en tirer par iour iusques à cent tours chacun,

ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par

aucune force de leur en faire tirer vn tour dauantage, et ayans

faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence

auant que nous sçachions compter iusques à cent, et venons

de descouurir des nations qui n'ont aucune cognoissance des

nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à

estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus iugeoit et

prouuoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises:

comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le

cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation

à faire la medecine: Aristote tient que les rossignols instruisent

leurs petits à chanter, et y employent du temps et du

soing: d'où il aduient que ceux que nous nourrissons en cage, qui

n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent

beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouuons iuger par là,

qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et entre

les libres mesme, il n'est pas vng et pareil; chacun en a pris selon

sa capacité. Et sur la ialousie de leur apprentissage, ils se debattent

à l'enuy, d'vne contention si courageuse, que par fois le vaincu

y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus

ieunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de

chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend

compte auec grand soing: ils se taisent l'vn tantost, tantost l'autre:

on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions

du precepteur. I'ay veu, dit Arrius, autresfois vn elephant ayant

à chacune cuisse vn cymbale pendu, et vn autre attaché à sa

trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'esleuans

et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument

les guidoit, et y auoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles

de Rome, il se voyoit ordinairement des elephans dressez à se mouuoir

et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures,

coupeures et diuerses cadances tres-difficiles à apprendre.

Il s'en est veu, qui en leur priué rememoroient leur leçon, et

s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz

de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle

nous auons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle

estoit en la boutique d'vn barbier à Rome, et faisoit merueilles de

contrefaire auec la voix tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que

certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps deuant cette

boutique: depuis cela et tout le lendemain, voyla cette pie pensiue,

muette et melancholique; dequoy tout le monde estoit esmerueillé,

et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie

et estonnée; et qu'auec l'ouye, la voix se fust quant et quant

esteinte. Mais on trouua en fin, que c'estoit vne estude profonde, et

vne retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant

sa voix, à representer le son de ces trompettes: de maniere que

sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises,

leurs poses, et leurs nuances; ayant quicté par ce nouuel

apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçauoit dire

auparauant. Ie ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple

d'vn chien, que ce mesme Plutarque dit auoir veu (car quant à

l'ordre, ie sens bien que ie le trouble, mais ie n'en obserue non

plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy

estant dans vn nauire, ce chien estant en peine d'auoir l'huyle qui

estoit dans le fond d'vne cruche, où il ne pouuoit arriuer de la

langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des

cailloux, et en mit dans cette cruche iusques à ce qu'il eust faict

hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela

qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'vn esprit bien subtil? On dit que les

corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent

boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce

que recitoit des elephans, vn Roy de leur nation, Iuba; que quand

par la finesse de ceux qui les chassent, l'vn d'entre eux se trouue

pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouure

lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons

y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin

que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en

tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si ie vouloy suiure

par le menu ce que l'experience en a appris, ie gaignerois aisément

ce que ie maintiens ordinairement, qu'il se trouue plus de difference

de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme.

Le gouuerneur d'vn elephant en vne maison priuée de Syrie, desroboit

à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy auoit ordonnée:

vn iour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans

sa mangeoire la iuste mesure d'orge, qu'il luy auoit prescrite, pour

sa nourriture: l'elephant regardant de mauuais œil ce gouuerneur,

separa auec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant

par là le tort qu'on luy faisoit. Et vn autre, ayant vn gouuerneur

qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure,

s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner,

et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers:

mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en

toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Leuant, l'vne des

plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des

effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present

de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en vne battaille

ordonnée (cela est aisé à iuger à ceux qui cognoissent les histoires

anciennes)

_Si quidem Tyrio seruire solebant

Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso,

Horum maiores, et dorso ferre cohortes,

Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrim._

Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de

ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'vne battaille;

là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la

grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur

eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout

perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit aduenu, qu'ils se

reiectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous reiectons

les vns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit

charge non d'vn mouuement simple, mais de plusieurs diuerses

parties au combat: comme faisoient aux chiens les Espagnols à la

nouuelle conqueste des Indes; ausquels ils payoient solde, et faisoient

partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse

et de iugement à poursuiure et arrester leur victoire, à

charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des

ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons

et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires: et sans

cela ie ne me fusse pas amusé à ce long registre. Car selon mon

opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement

es animaux, qui viuent parmy nous, il y a dequoy y trouuer

des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és

pays et siecles estrangers. C'est vne mesme nature qui roule son

cours. Qui en auroit suffisamment iugé le present estat, en pourroit

seurement conclurre et tout l'aduenir et tout le passé. I'ay

veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain

pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le

langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et

leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de

nous ne les estimoit et sauuages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité

et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise,

ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées; nostre

port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son

patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous

le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous aduient

ainsin au iugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs

conditions, qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison

nous pouuons tirer quelque coniecture: mais de ce qu'elles

ont particulier, que sçauons nous que c'est? Les cheuaux, les

chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux,

qui viuent auec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent

conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus,

et venoit à luy quand il l'appelloit: et le font aussi les anguilles,

qui se trouuent en la fontaine d'Arethuse: et i'ay veu des gardoirs

assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de

ceux qui les traictent.

_Nomen habent, et ad magistri

Vocem quisque sui venit citatus._

Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les

elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres

plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur

trompe, comme des bras; et tenans les yeux fichez vers le soleil

leuant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines

heures du iour; de leur propre inclination, sans instruction

et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres

animaux, nous ne pouuons pourtant establir qu'ils soient sans

religion, et ne pouuons prendre en aucune part ce qui nous est

caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le

philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres:

Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le

corps d'vn fourmis mort, vers vne autre fourmiliere, de laquelle

plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuant, comme pour parler

à eux, et apres auoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en

retournerent, pour consulter, pensez, auec leurs concitoyens, et

firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation.

En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers vn ver

de leur taniere comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers

chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans

aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes

y donna: tesmoignant par là que celles qui n'ont point de

voix, ne laissent pas d'auoir pratique et communication mutuelle;

de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans; et

nous meslons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent

encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre

capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriuer

par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouuons

conceuoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille

nauale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse

fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que

les Latins nomment _remora_, à cause de cette sienne proprieté d'arrester

toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur

Caligula vogant auec vne grande flotte en la coste de la Romanie,

sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme

poisson; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son

vaisseau, tout despit dequoy vn si petit animal pouuoit forcer et la

mer et les vents, et la violence de tous ses auirons, pour estre seulement

attaché par le bec à sa galere, car c'est vn poisson à coquille,

et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy

estant apporté dans le batteau, il n'auoit plus cette force, qu'il

auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquit iadis reputation de

bon mathematicien, pour auoir appris la condition de l'herisson. Il

a sa taniere ouuerte à diuers endroits et à diuers vents; et preuoyant

le vent aduenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là;

ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines

predictions du vent, qui auoit à tirer. Le cameleon prend la couleur

du lieu, où il est assis: mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur

qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il

craint, et attrapper ce qu'il cherche. Au cameleon c'est changement

de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous auons

quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte,

et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage: mais c'est

par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la

iaunisse de nous faire iaunir, mais il n'est pas en la disposition de

nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres

animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque

faculté plus excellente, qui nous est occulte; comme il est vraysemblable

que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances,

desquelles nulles apparances ne viennent iusques à nous.

De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et

plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux.

Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet

ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences

des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent

moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre,

d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle,

sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le

produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la

torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres

qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle

transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent

et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de

l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques

à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force

est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la

sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle

queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons

se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne

froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres

oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de

l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté

diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent,

que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on

doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au

propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de

leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur:

ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de

toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement.

Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique

que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de

leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de

naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des

bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons

de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition

au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours

de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins

nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon:

car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:

_Tenez chaults les pieds et la teste,

Au demeurant viuez en beste._

La generation est la principale des actions naturelles: nous auons

quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela:

toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition

brutale, comme plus effectuelle:

_More ferarum,

Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur

Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt,

Pectoribus positis, sublatis semina lumbis._

Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents,

que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à

l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.

_Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,

Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet,

Atque exossato ciet omni pectore fluctus.

Eijcit enim sulci recta regione viáque

Vomerem, atque locis auertit seminis ictum._

Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes

qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui

poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent,

elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme

aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation

de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison

plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes.

Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura

obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on

en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il

fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il

ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort:

et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement

se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre.

Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois

en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité,

fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont

capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine

accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine

pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer

leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain

visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste

et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre

forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme

nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils

ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et

irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires,

comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires,

comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles

ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des

hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille

combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu

elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent

pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit

dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de

nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons

aux appetits amoureux:

_Neque illa

Magno prognatum deposcit consule cunnum._

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce

opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles

chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en

vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent

hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance

ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les

animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se

contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature

nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore

quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme

il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour

des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre

amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre.

Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en

l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne

luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné:

car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en

prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë,

que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la

trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins.

Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne

oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier

seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours

des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void

aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur

sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer

la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté;

mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire;

_Nec habetur turpe iuuencæ

Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux;

Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius

Semine concepta est, ex illo concipit ales._

De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du

mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere

chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs

qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le

sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne

failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se

plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant

sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy

se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y

en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice;

car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce

qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en

tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent

non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le

temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la

science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de

l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher,

quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le

rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la

caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment,

surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le

froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult

et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire:

de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et

proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par

où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la

plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers,

si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque

prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité

et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire

et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble

qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne

l'ont pas.

_Quando leoni

Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam

Expirauit aper maioris dentibus apri?_

Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin

les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses

des Princes des deux armées contraires:

_Sæpe duobus

Regibus incessit magno discordia motu;

Continuóque animos vulgi et trepidantia bello

Corda licet longé præsciscere._

Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire

peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers,

qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste

de sons et de cris:

_Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum

Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi

Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes

Icti reiectant voces ad sidera mundi._

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez,

tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer

par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres

occasions esteinte.

_Paridis propter narratur amorem

Græcia Barbariæ diro collisa duello._

Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage

de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir,

vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir

deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de

tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en

sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le

plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se

iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement,

plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang

et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les

forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le

seruice de ses entreprinses:

_Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam

Fuluia constituit, se quoque vti futuam.

Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret

Pædicem, faciam? non puto, si sapiam.

Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita

Charior est ipsa mentula? signa canant._

I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que

vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de

mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre:

_Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus,

Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis,

Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ,

Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis,

Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:_

ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours

l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne

formilliere esmeuë et eschaufée,

_It nigrum campis agmen:_

vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux,

le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe,

vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser

et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par

le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement

vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre

Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius

mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce

me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes,

qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena

contre Crassus:

_Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta

Pulueris exigui iactu compressa quiescent._

Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la

force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais

assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans

d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy

ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement

sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans

soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire

et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune,

qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les

ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule.

Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous

nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes

aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez

et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que

nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser

auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme

raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy

fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous,

mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant.

Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au

prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que

certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy

Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et

ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda

qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn

iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien

apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec

grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice

achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost

apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode,

ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du

meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien

estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron

sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer

contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point

esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se

tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë:

s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans

qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et

prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son

larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu

mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de

cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des

nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville

de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes,

où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office,

ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir

le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette

histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.

Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de

mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite

comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on

donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes

estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en

auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et

grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable,

attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues,

qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut

vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité

consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement

tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha

tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour

entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré

de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode

des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les

mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et

hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité

de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre:

c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes

qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué

des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre

de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire

nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul

en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me

tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et

m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si

grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de

gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables

de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir,

de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant

extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie

m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans.

Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante

et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit:

à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé

dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me

presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander

secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et

m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir

l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement

que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette

douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte

entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en

cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes

qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que

ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la

longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce

lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et

à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent

d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna

à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy

ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu

recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla

l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre

de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous

il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance

du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions

depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite

laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent

qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy

iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de

l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent

la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.

_Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon

It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora._

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 21 / 107 题