CHAPITRE XI.

_De la cruauté._

IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les

inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées

d'elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent

en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la

vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de

se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement

conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'vne douceur et facilité

naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle

et digne de loüange: mais celuy qui picqué et outré iusques au vif

d'vne offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux

appetit de vengeance, et apres vn grand conflict, s'en rendroit en

fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien,

et cestuy-cy vertueusement: l'vne action se pourroit dire bonté,

l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la

difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie.

C'est à l'auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et

liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations

sont toutes naïfues et sans effort. Des philosophes non seulement

Stoiciens, mais encore Epicuriens (et cette enchere ie l'emprunte

de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil

rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup

de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et iamais au

rebours: Ie croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais

des chappons il ne s'en fait iamais des coqs. Car à la verité en fermeté

et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne

cede aucunement à la Stoique. Et vn Stoicien reconnoissant meilleure

foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se

donner beau ieu, luy font dire ce à quoy il ne pensa iamais, contournans

ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne,

autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle

qu'ils sçauent qu'il auoit en l'ame, et en ses mœurs, dit qu'il a laissé

d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il

trouue leur route trop hautaine et inaccessible: _et ij qui_ φιληδονοι

_vocantur, sunt_ φιλοχαλοι _et_ φιλοδιχαιοι, _omnésque virtutes et colunt, et

retinent_). Des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-ie, il y en a

plusieurs qui ont iugé, que ce n'estoit pas assez d'auoir l'ame en

bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu: ce n'estoit

pas assez d'auoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous

les efforts de Fortune: mais qu'il falloit encore rechercher les occasions

d'en venir à la preuue: ils veulent quester de la douleur,

de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir

leur ame en haleine: _multum sibi adijcit virtus lacessita_. C'est

l'vne des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'vne

tierce secte, refuse des richesses que la Fortune luy met en main,

par vne voye tres-legitime: pour auoir, dit-il, à s'escrimer contre

la pauureté, en laquelle extreme il se maintint tousiours. Socrates

s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conseruant pour

son exercice, la malignité de sa femme, qui est vn essay à fer

esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris

par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus

tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer vne

loy iniuste, en faueur de la commune: et ayant encouru par là, les

peines capitales que Saturninus auoit establies contre les refusans,

entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place

de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de

mal faire; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger,

c'estoit chose vulgaire: mais de faire bien, où il y eust danger,

c'estoit le propre office d'vn homme de vertu. Ces paroles de Metellus

nous representent bien clairement ce que ie vouloy verifier,

que la vertu refuse la facilité pour compagne; et que cette aisée,

douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'vne

bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle

demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir ou des difficultez

estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen

desquelles Fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course:

ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez

et imperfections de nostre condition. Ie suis venu iusques

icy bien à mon aise: mais au bout de ce discours, il me tombe en

fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit

venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte vne ame de peu de

recommendation. Car ie ne puis conceuoir en ce personnage aucun

effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, ie n'y puis

imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte: ie cognoy sa raison

si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust iamais

donné moyen à vn appetit vitieux, seulement de naistre. A vne vertu

si esleuée que la sienne, ie ne puis rien mettre en teste. Il me semble

la voir marcher d'vn victorieux pas et triomphant, en pompe et

à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut

luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq

qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doiue

cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deuiendroit aussi

cette braue et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de

nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu; luy

donnant pour ses iouets, la honte, les fieures, la pauureté, la mort,

et les gehennes? Si ie presuppose que la vertu parfaite se cognoist

à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts

de la goutte, sans s'esbranler de son assiette: si ie luy donne pour

son obiect necessaire l'aspreté et la difficulté, que deuiendra la vertu

qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la

douleur, mais de s'en esiouyr; et de se faire chatouiller aux pointes

d'vne forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie,

et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions,

des preuues tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que ie

trouue auoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline.

Tesmoing le ieune Caton. Quand ie le voy mourir et se

deschirer les entrailles, ie ne me puis contenter, de croire simplement,

qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy:

ie ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche,

que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise,

sans esmotion et impassible: il y auoit, ce me semble, en la vertu

de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester

là. Ie croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en

vne si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de

sa vie. _Sic abijt è vita, vt causam moriendi nactum se esse gauderet._

Ie le croy si auant, que i'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion

d'vn si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit

embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne

me tenoit en bride, ie tomberois aisément en cette opinion, qu'il

sçauoit bon gré à la Fortune d'auoir mis sa vertu à vne si belle

espreuue, et d'auoir fauorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne

liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, ie ne

sçay quelle esiouyssance de son ame, et vne esmotion de plaisir

extraordinaire, et d'vne volupté virile, lors qu'elle consideroit la

noblesse et haulteur de son entreprise:

_Deliberata morte ferocior._

Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les

iugements populaires et effeminez d'aucuns hommes ont iugé: car

cette consideration est trop basse, pour toucher vn cœur si genereux,

si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose

mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection,

luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouuons faire.

La Philosophie m'a faict plaisir de iuger, qu'vne si belle action eust

esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton:

et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant

ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent,

de prouuoir autrement à leur faict. _Catoni, quum incredibilem

natura tribuisset grauitatem, eámque ipse perpetua constantia

roborauisset, sempérque in proposito consilio permansisset, moriendum

potius, quàm tyranni vultus aspiciendus erat._ Toute mort

doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour

mourir. I'interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m'en recite

quelqu'vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie

tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie. L'aisance

donc de cette mort, et cette facilité qu'il auoit acquise par la

force de son ame, dirons nous qu'elle doiue rabattre quelque chose

du lustre de sa vertu? Et qui de ceux qui ont la ceruelle tant soit

peu teinte de la vraye Philosophie, peut se contenter d'imaginer

Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de

sa prison, de ses fers, et de sa condemnation? Et qui ne recognoist

en luy, non seulement de la fermeté et de la constance, c'estoit son

assiette ordinaire que celle-là, mais encore ie ne sçay quel contentement

nouueau, et vne allegresse enioüée en ses propos et façons

dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa iambe,

apres que les fers en furent hors: accuse-il pas vne pareille douceur

et ioye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités

passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses aduenir?

Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique, et

plus tendue, mais cette-cy est encore, ie ne sçay comment, plus

belle. Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en enuoyent

vne telle, fit-il. On voit aux ames de ces deux personnages, et de

leurs imitateurs (car de semblables, ie fay grand doubte qu'il y en

ait eu) vne si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée

en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de

la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse:

c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel

et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par vn long exercice des

preceptes de la Philosophie, ayans rencontré vne belle et riche nature.

Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouuent plus

par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame,

estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent

à s'esbranler. Or qu'il ne soit plus beau, par vne haulte et

diuine resolution, d'empescher la naissance des tentations; et de

s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des

vices en soient desracinées: que d'empescher à viue force leur

progrez; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des

passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les

vaincre: et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre

simplement garny d'vne nature facile et debonnaire, et desgoustée

par soy mesme de la desbauche et du vice, ie ne pense point qu'il

y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien

qu'elle rende vn homme innocent, mais non pas vertueux: exempt

de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Ioint que cette condition

est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçay

pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les

noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement

noms de mespris. Ie voy que plusieurs vertus, comme la

chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par

deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la

faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes,

peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien

iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu'ils sont. La

faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les

effects vertueux. Comme i'ay veu souuent aduenir, qu'on a loué

des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme. Vn Seigneur

Italien tenoit vne fois ce propos en ma presence, au des-auantage

de sa nation: Que la subtilité des Italiens et la viuacité de leurs

conceptions estoit si grande, qu'ils preuoyoient les dangers et accidens

qui leur pouuoyent aduenir, de si loing, qu'il ne falloit pas

trouuer estrange, si on les voyoit souuent à la guerre prouuoir à

leur seurté, voire auant que d'auoir recognu le peril: que nous et

les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre; et qu'il

nous falloit faire voir à l'œil et toucher à la main, le danger auant

que de nous en effrayer; et que lors aussi nous n'auions plus de

tenue: mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et

plus lourds, n'auoyent le sens de se rauiser, à peine lors mesmes

qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'aduenture

que pour rire. Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les

apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d'autre inconsideration

qu'ils ne font apres y auoir esté eschauldez.

_Haud ignarus, quantùm noua gloria in armis,

Et prædulce decus, primo certamine, possit._

Voyla pourquoy quand on iuge d'vne action particuliere, il faut

considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a

produicte, auant la baptizer. Pour dire vn mot de moy-mesme:

I'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui

estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce

qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m'attribuer vn tiltre

pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant,

il s'en faut tant que ie sois arriué à ce premier et plus parfaict degré

d'excellence, où de la vertu il se faict vne habitude; que du second

mesme, ie n'en ay faict guere de preuue. Ie ne me suis mis

en grand effort, pour brider les desirs dequoy ie me suis trouué

pressé. Ma vertu, c'est vne vertu, ou innocence, pour mieux dire,

accidentale et fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus desreglée,

ie crains qu'il fust allé piteusement de mon faict: car ie n'ay

essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions,

si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Ie ne sçay point

nourrir des querelles, et du debat chez moy. Ainsi, ie ne me puis

dire nul grand-mercy, dequoy ie me trouue exempt de plusieurs

vices:

_Si vitiis mediocribus, et mea paucis

Mendosa est natura, alioqui recta, velut si

Egregio inspersos reprehendas corpore næuos._

Ie le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre

d'vne race fameuse en preud'hommie, et d'vn tres-bon pere: ie ne

sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les

exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y

ont insensiblement aydé; ou si ie suis autrement ainsi nay,

_Seu Libra, seu me Scorpius adspicit

Formidolosus, pars violentior

Natalis horæ, seu tyrannus

Hesperiæ Capricornus vndæ._

Mais tant y a que la pluspart des vices ie les ay de moy mesmes en

horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le

meilleur apprentissage: Desapprendre le mal: semble s'arrester à

cette image. Ie les ay, dis-ie, en horreur, d'vne opinion si naturelle

et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que i'en ay

apporté de la nourrice, ie l'ay conserué, sans qu'aucunes occasions

me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres,

qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune,

me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination

me fait haïr. Ie diray vn monstre: mais ie le diray pourtant.

Ie trouue par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes

mœurs qu'en mon opinion: et ma concupiscence moins desbauchée

que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faueur

de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie

à l'encontre de luy. Mais quant à ses mœurs, Dionysius le tyran

luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois:

il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il auoit mal

prins à Paris d'en preferer vne à ses compaignes. Mais les ayant

conduittes à son logis, il les renuoya, sans en taster. Son vallet se

trouuant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy:

il luy ordonna qu'il en versast et iettast là, ce qui luy faschoit. Et

Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en

sa vie tres-deuotieusement et laborieusement. Il escrit à vn sien

amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue; le prie de luy enuoyer

vu peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux

repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le

faille estre par occulte, naturelle et vniuerselle proprieté, sans loy,

sans raison, sans exemple? Les desbordemens, ausquels ie me

suis trouué engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay

bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon iugement

ne s'est pas trouué infecté par eux. Au rebours, ie les accuse

plus rigoureusement en moy, qu'en vn autre. Mais c'est tout: car

au demeurant i'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop

aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler,

et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent

et s'entre-enchainent pour la plus part les vns aux autres, qui ne

s'en prend garde. Les miens, ie les ay retranchez et contrains les

plus seuls, et les plus simples que i'ay peu:

_nec vltra

Errorem foueo._

Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage œuurer

quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait

vne plus apparente selon la nature de l'action: (et à cela leur pourroit

seruir aucunement la similitude du corps humain; car l'action

de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y

aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille

consequence; que quand le fautier faut, il faut par tous les

vices ensemble, ie ne les en croy pas ainsi simplement; ou ie ne les

entend pas: car ie sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez

aiguës, insubstantielles, ausquelles la Philosophie s'arreste par fois.

Ie suy quelques vices: mais i'en fuy d'autres, autant que sçauroit

faire vn sainct. Aussi desaduoüent les Peripateticiens, cette connexité

et cousture indissoluble: et tient Aristote, qu'vn homme

prudent et iuste, peut estre et intemperant et incontinant. Socrates

aduoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque

inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle,

mais qu'il l'auoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe

Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes,

il s'estoit rendu par estude tresabstinent de l'vn et de l'autre. Ce

que i'ay de bien, ie l'ay au rebours, par le sort de ma naissance:

ie ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence

qui est en moy, est vne innocence niaise; peu de vigueur,

et point d'art. Ie hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et

par nature et par iugement, comme l'extreme de tous les vices.

Mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne voy pas esgorger vn

poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir vn lieure sous

les dents de mes chiens: quoy que ce soit vn plaisir violent que la

chasse. Ceux qui ont à combattre la volupté, vsent volontiers de

cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable,

que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous

maistrise de façon, que la raison n'y peut auoir accez: et alleguent

l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,

_Cùm iam præsagit gaudia corpus,

Atque in eo est Venus, vt muliebria conserat arua._

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de

nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus

et raui en la volupté. Ie sçay qu'il en peut aller autrement;

et qu'on arriuera par fois, si on veut, à reietter l'ame sur ce mesme

instant, à autres pensemens: mais il la faut tendre et roidir d'aguet.

Ie sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy

bien, et n'ay point trouué Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs

et plus reformez que moy, la tesmoignent. Ie ne prens pour

miracle, comme faict la Royne de Nauarre, en l'vn des comptes de

son Heptameron, qui est vn gentil liure pour son estoffe, ny pour

chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute

commodité et liberté, auec vne maistresse de long temps desirée,

maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers

et simples attouchemens. Ie croy que l'exemple du plaisir de la

chasse y seroit plus propre: comme il y a moins de plaisir, il y a

plus de rauissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée

perd ce loisir de se preparer à l'encontre: lors qu'apres vne longue

queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'aduenture,

nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de

ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment

cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs.

Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches

de Cupidon.

_Quis non malarum, quas amor curas habet,

Hæc inter obliuiscitur?_

Pour reuenir à mon propos, ie me compassionne fort tendrement

des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si

pour occasion que ce soit, ie sçauois pleurer. Il n'est rien qui tente

mes larmes que les larmes: non vrayes seulement, mais comment

que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts ie ne les plains guere,

et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans. Les

Sauuages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des

trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent viuans. Les

executions mesme de la iustice, pour raisonnables qu'elles soient,

ie ne les puis voir d'vne veuë ferme. Quelqu'vn ayant à tesmoigner

la clemence de Iulius Cæsar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances:

ayant forcé les pyrates de se rendre à luy, qui l'auoient auparauant

pris prisonnier et mis à rançon; d'autant qu'il les auoit menassez

de les faire mettre en croix, il les y condamna; mais ce fut apres les

auoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'auoit voulu

empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'vne mort

simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour

tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a

esté offencé, il est aisé à deuiner qu'il est frappé des vilains et horribles

exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en

vsage. Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà

de la mort simple, me semble pure cruauté. Et notamment à nous,

qui deurions auoir respect d'en enuoyer les ames en bon estat; ce

qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.

Ces iours passés, vn soldat prisonnier, ayant apperceu

d'vne tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et

que des charpantiers y dressoient leurs ouurages, creut que c'estoit

pour luy: et entré en la resolution de se tuer, ne trouua qui l'y

peust secourir, qu'vn vieux clou de charrette, rouillé, que la Fortune

luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands

coups autour de la gorge: mais voyant que ce auoit esté sans

effect: bien tost apres, il s'en donna vn tiers, dans le ventre, où il

laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit,

le trouua en cet estat, viuant encores: mais couché et tout affoibly

de ses coups. Pour emploier le temps auant qu'il deffaillist, on se

hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit

condamné qu'à auoir la teste tranchée, il sembla reprendre vn nouueau

courage: accepta du vin, qu'il auoit refusé: remercia ses

iuges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il auoit

prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'vne mort plus

aspre et insupportable: ayant conceu opinion par les apprests qu'il

auoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque

horrible supplice: et sembla estre deliuré de la mort, pour l'auoir

changée. Ie conseillerois que ces exemples de rigueur, par le

moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre

les corps des criminels. Car de les voir priuer de sepulture, de

les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant

le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux viuans; quoy que

par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, _Qui corpus occidunt,

et postea non habent quod faciant_. Et les poëtes font singulierement

valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort,

_Heu! reliquias semiassi regis, denudatis ossibus,

Per terram sanie delibutas fœdè diuexarier._

Ie me rencontray vn iour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena,

vn voleur insigne: on l'estrangla sans aucune emotion de

l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau

ne donnoit coup, que le peuple ne suiuist d'vne voix pleintiue, et

d'vne exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à

cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce,

non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil,

Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse; ordonnant que les

Seigneurs qui auoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit

foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux;

et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheueux, qu'on leur ostast

leur hault chappeau seulement. Les Ægyptiens si deuotieux, estimoyent

bien satisfaire à la iustice diuine, luy sacrifians des pourceaux

en figure, et representez. Inuention hardie, de vouloir payer

en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle. Ie vy

en vne saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de

ce vice, par la licence de noz guerres ciuiles: et ne voit on rien aux

histoires anciennes, de plus extreme,que ce que nous en essayons

tous les iours. Mais cela ne m'y a nullement appriuoisé. A peine me

pouuoy-ie persuader, auant que ie l'eusse veu, qu'il se fust trouué

des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent

commettre; hacher et destrancher les membres d'autruy;

aiguiser leur esprit à inuenter des tourmens inusitez, et des morts

nouuelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de

iouir du plaisant spectacle, des gestes, et mouuemens pitoyables,

des gemissemens, et voix lamentables, d'vn homme mourant en

angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre.

_Vt homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus occidat._

De moy, ie n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir,

poursuiure et tuer vne beste innocente, qui est sans deffence, et de

qui nous ne receuons aucune offence. Et comme il aduient communement

que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant

plus autre remede, se reiette et rend à nous mesmes qui le poursuiuons,

nous demandant mercy par ses larmes,

_quæstuque cruentus,

Atque imploranti similis,_

ce m'a tousiours semblé vn spectacle tres-deplaisant. Ie ne prens

guere beste en vie, à qui ie ne redonne les champs. Pythagoras les

achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.

_Primóque à cæde ferarum

Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum._

Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent vne

propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut appriuoisé à

Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes

et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-ie, elle mesme attaché à

l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à

voir des bestes s'entreiouer et caresser; et nul ne faut de le prendre

à les voir s'entredeschirer et desmembrer. Et afin qu'on ne se

moque de cette sympathie que i'ay auec elles, la theologie mesme

nous ordonne quelque faueur en leur endroit. Et considerant, qu'vn

mesme maistre nous a logez en ce palais pour son seruice, et qu'elles

sont, comme nous, de sa famille; elle a raison de nous enjoindre

quelque respect et affection enuers elles. Pythagoras emprunta

la metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë

par plusieurs nations, et notamment par nos Druides:

_Morte carent animæ; sempérque priore relicta

Sede, nouis domibus viuunt, habitántque receptæ._

La religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans

eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'vn corps

à vn autre: meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration

de la iustice diuine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant

qu'elle auoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy

ordonnoit vn autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant

à sa condition:

_Muta ferarum

Cogit vincla pati: truculentos ingerit vrsis,

Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit.

Atque vbi per varios annos, per mille figuras

Egit, Lethæo purgatos flumine, tandem

Rursus ad humanæ reuocat primordia formæ._

Si elle auoit esté vaillante, la logeoient au corps d'vn lyon; si voluptueuse,

en celuy d'vn pourceau; si lasche, en celuy d'vn cerf ou

d'vn lieure; si malitieuse, en celuy d'vn renard; ainsi du reste;

iusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps

de quelque autre homme;

_Ipse ego, nam memini, Troiani tempore belli,

Panthoïdes Euphorbus eram._

Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, ie n'en fay

pas grande recepte: ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment

des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu

des bestes à leur société et compagnie, mais leur ont donné vn

rang bien loing au dessus d'eux; les estimans tantost familieres, et

fauories de leurs Dieux, et les ayans en respect et reuerence plus

qu'humaine; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre diuinité

qu'elles. _Belluæ à barbaris propter beneficium consecratæ_:

_Crocodilon adorat

Pars hæc, illa pauet saturam serpentibus ibin,

Effigies sacri hic nitet aurea cercopitheci;

hic piscem fluminis, illic

Oppida tota canem venerantur._

Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est

tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit

le chat, ou le bœuf, pour exemple, que les Ægyptiens adoroyent;

mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez

diuines. En cette-cy la patience et l'vtilité: en cette-là, la viuacité,

ou comme noz voisins les Bourguignons auec toute l'Allemaigne,

l'impatience de se voir enfermez: par où ils representoyent la

liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté

diuine, et ainsi des autres. Mais quand ie rencontre parmy les

opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la

prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont

de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance

on nous les apparie; certes i'en rabats beaucoup de nostre

presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire,

qu'on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en

seroit à dire, si y a-il vn certain respect, qui nous attache, et vn

general deuoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie

et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons

la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures,

qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre

elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Ie ne crains point

à dire la tendresse de ma nature si puerile, que ie ne puis pas

bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou

qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux

pour les bestes: les Romains auoient vn soing public de la nourriture

des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole auoit esté

sauué: les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui

auoyent seruy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent

libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement.

Les Agrigentins auoyent en vsage commun, d'enterrer serieusement

les bestes, qu'ils auoient eu cheres: comme les cheuaux

de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux vtiles: ou

mesme qui auoyent seruy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence,

qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit

aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments

esleuez à cette fin: qui ont duré en parade, plusieurs siecles

depuis. Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles,

les chiens, et les chats, en lieux sacrés: embausmoyent

leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas. Cimon fit vne

sepulture honorable aux iuments, auec lesquelles il auoit gaigné

par trois fois le prix de la course aux ieux Olympiques. L'ancien

Xanthippus fit enterrer son chien sur vn chef, en la coste de la

mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il,

conscience, de vendre et enuoyer à la boucherie, pour vn leger

profit, vn bœuf qui l'auoit long temps seruy.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 20 / 107 题