CHAP. XXV

_Des Funerailles._

APRES la guerre l'humanité nous à pleurer les morts, & les ensevelir.

C'est un oeuvre tout de pieté, & le plus meritoire qui se puisse faire.

Car qui donne secours à un homme vivant il en peut esperer du service,

ou plaisir reciproque: Mais d'un mort nous n'en pouvons plus rien

attendre. C'est ce qui rendit le saint homme Tobie agreable à Dieu. Et

de ce bon office sont recommandés en l'Evangile ceux qui s'employerent à

la sepulture de nôtre Sauveur. Quant aux pleurs voici que dit le Sage

fils de Sirach: _Mon enfant jette des larmes sur le mort & commence à

pleurer comme ayant souffert chose dure. Puis couvre son corps selon son

ordonnance, & ne meprise point sa sepulture, de peur que tu ne sois

blamé. Porte amerement le dueil d'icelui par un jour, ou deux, selon

qu'il en est digne_.

Cette leçon étant parvenue, soit par quelque traditive, soit par

l'instinct de nature, jusques à nos Sauvages, ils ont encore aujourd'hui

cela de commun avec les nations de deça de pleurer les morts & en garder

les corps aprés le decès, ainsi qu'on faisoit au temps des saints

Patriarches Abraham, Isaac, Jacob, & depuis. Mois ilz font des clameurs

étranges par plusieurs jours ainsi que nous vimes au Port Royal,

quelques mois aprés nôtre arrivée en ce païs là (sçavoir en Novembre) là

où ilz firent les actes funebres d'un des leurs nommé _Panoniac_, lequel

avoit pris quelques marchandises du magazin du Sieur de Monts, & étoit

allé vers les Armouchiquois pour troquer. Ce _Panoniac_ fut tué, & le

corps rapporté és cabannes de la riviere sainte-Croix, où les Sauvages

le pleurerent & embaumerent. De quelle espece est ce baume je ne l'ay

peu sçavoir ne m'en étant pas enquis sur les lieux. Je croy qu'ilz

detaillent les corps morts, & les font secher. Bien est certain qu'ilz

les conservent contre la pourriture: ce qu'ilz font préque par toutes

ces Indes. Celui qui a écrit l'histoire de la Virginie, dit qu'ilz

tirent les entrailles du corps, depouillent le mort de sa peau, coupent

tout e la chair arriere des os, la font secher au Soleil, puis la

mettent (enclose en des nattes) aux piez du mort. Cela fait ilz luy

rentent sa propre peau, & en couvrant les os liés ensemble avec du cuir,

le façonnans tout ainsi qui si la chair y étoit demeurée.

C'est chose toute notoire que les anciens Ægyptiens embaumoient les

corps morts, & les gardoient soigneusement. Ce qui (outre les autheurs

prophanes) se voit en la sainte Ecriture où il est dit, que Joseph

commanda à ses serviteurs & Medecins d'embaumer le corps de Jacob son

pere. Ce qu'il fit selon la coutume du païs. Mais les Israëlites en

faisoient de méme, comme se voit és Chroniques saintes, là où il est

parlé du trépas des Rois Asa & Joram.

De la riviere sainte-Croix, ledit defunct _Panoniac_ fut apporté au Port

Royal, là où derechef il fut pleuré. Mais pour ce qu'ils ont coutume de

faire leurs lamentations par une longue trainée de jours, comme d'un

mois, craignans de nous offenser par leurs clameurs (d'autant que leurs

cabannes n'étoient qu'environ à cinq cens pas loin de nôtre Fort)

_Membertou_ vint prier le sieur de Poutrincourt de trouver bon qu'ilz

fissent leur dueil à leur mode accoutumée, & qu'ilz ne demeureroient que

huit jours. Ce qu'il luy accorda facilement: & de là en avant

commencerent dés le lendemain au point du jour les pleurs & hurlemens

que nous oyoions de nôtredit Fort, se donnans quelque intervalle sur le

jour. Et font ce dueil alternativement chacune cabanne à son jour, &

chacune personne à son tour.

C'est chose digne de merveille que des nations tant eloignées se

rapportent avec plusieurs du monde de deça en ces ceremonies. Car és

vieux temps les Perses (ainsi qu'il se lit en plusieurs lieux dans

Herodote & Q. Currius) faisoient de ces lamentations, se dechiroient les

vétemens, se couvroient la téte se revetoient de l'habillement de dueil,

que l'Ecriture sainte appelle Sac, & Josephe [Grec: schêma tapeien].

Voire encores se tondoient, & ensemble leurs chevaux & mulets, ainsi

qu'a remarqué le sçavant Drusius en ses Observations, alleguant à ce

propos Herodote & Plutarque.

Les Ægyptiens en faisoient tout autant, & paraventure plus, quant aux

lamentations. Car aprés la mort du saint Patriarche Jacob, tous les

anciens, gens d'état & Conseiller de la maison de Pharao & du païs

d'Egypte monterent en grande multitude jusques à l'aire d'Athad en

Chanaan, & le pleurerent avec grandes & grieves plaintes: de sorte que

les Chananeens voyans cela, dirent: _Ce dueil ici est grief aux

Ægyptiens_: & pour la grandeur & nouveauté du dueil ils appellerent

ladite aire _Abel-Misraim_, c'est à dire Le dueil des Ægyptiens.

Les Romains avoient des femmes à louage, pour pleurer les morts & dire

leurs louanges par des longues plaintes & querimonies: & ces femme

s'appelloient _Præficæ_, quasi _Præfecta_; pour ce qu'elles commençoient

le branle quand il falloit lamenter, & dire les louanges des morts.

_Mercede qua conductæ, fient alieno in funere præficæ_

_Multo & capillos scindunt & clamant magu_,

ce dit _Lucillius_ au rapport de _Nonius_. Quelque fois méme les

trompettes n'y étoient point épargnées; comme le temoigne Virgile en ces

mots

_It cælo clamor, clangorque tubarum._

Je ne veux ici recuillir les coutumes de toutes nations: car ce ne

seroit jamais fait: mais en France chacun sçait que les femmes de

Picardie lamentent leurs morts avec des grandes clameurs: Le sieur des

Accords entre autres choses par lui observées recite d'une qui faisant

ses plaintes funebres disoit à son defunct mary: Mon Dieu! mon pauvre

mary tu nous as donné un piteux congé! Quel congé! c'est pout tout

jamais. O quel grand congé! faisons une allusion gaillarde là-dessus.

Les femmes de Bearn sont encore plus plaisantes. Car elles racontent par

un jour entier toute la vie de leurs maris. _La mi amou, ma mi amou:

Cari rident, oeil de splendou: Cama leugé, bel dansadou: La me balem, le

m'esburbat: mati de pés: fort tard congat: & choses semblables: c'est à

dire, Mon amour, mon amour, Visage riant, oeil de splendeur: jambe

legere, & beau danseur: le mien vaillant, le mien éveillé: matin debout,

fort tard au lict, &c._ Jehan de Leri recite ce qui suit des fémes

Gascones: _yere, yere, O loubet renegadou, ô loubet jougadou qu'here_,

c'est à dire, Helas, helas, ô le beau renieur, ô le beau joueur qu'il

étoit. Et là-dessus rapporte que les femmes du Bresil hurlent &

braillent avec telle clameur, qu'il semble que ce soient des assemblées

de chiens & de loups. Il est mort (diront les unes en trainant la voix)

celui qui étoit si vaillant, & qui nous a tant fait manger de

prisonniers. D'autres faisans un coeur à part, diront: O que c'étoit un

bon chasseur & un excellent pescheur! Ha le brave assommeur de Portugais

& de _Margajas_, déquels il nous a si bien vengé! Et au bout de chacune

plainte diront: il est mort, celui duquel nous faisons maintenant le

dueil. A quoy les hommes répondent, disans; Helas il est vray, nous ne

le verrons plus jusques à ce que nous soyons derriere les montagnes, où

nous danserons avec lui! & autres semblables choses. Mais la plus part

de ces gens ont passé leur dueil en un jour, ou peu davantage.

Quant aux Indiens de la Floride quant quelqu'un de leurs _Paraoustis_

meurt ilz sont trois jours & trois nuits sans cesser de pleurer, & sans

manger: & font tous les _Paraoustis_ ses alliés & amis semblable dueil,

se coupans la moitié des cheveux tant hommes que femmes, en témoignage

d'amitié. Et cela fait il y a quelques femmes deleguées qui durant le

temps de six lunes pleurent la mort de ce _Paraousti_ trois fois le

crians à haute voix, au matin, à midi, & au soir: qui est la façon des

Prefices Romaines, déquelles nous avons nagueres parlé.

Pour ce qui est du vétement de dueil, noz Souriquois au contraire des

Chinois, qui témoignent le dueil par le vétement blanc, se fardent la

face tout de noir: ce qui les rent fort hideux. Mais ls Hebrieux étoient

plus reprehensibles qui se faisoient des incisions au visage en temps de

dueil, & se rasoient le poil, comme se lit en Jeremie: Ce qu'ilz avoient

accoutumé de grande ancienneté: à l'occasion dequoy cela leur fut

defendu par la loy de Dieu rapportée au Levitique: _Vous ne tondrez

point en rond vôtre chevelure, & ne raserez point vôtre barbe: & ne

ferez point d'incision en vôtre chair pour aucun mort, & ne ferés aucune

figures, ni characteres engravez sur vous. Je suis le Seigneur_. Et au

Deuteronome. _Vous étes enfans du Seigneur vôtre Dieu. Vous ne vous

decouperez point, & ne vous ferés aucune pelure entre vos ïeux pour

aucun trepassé_. Ce qui fut aussi defendu par les Romains és loix des

XII Tables.

Herodote & Diodore disent que les Ægyptiens (principalement aux

funerailles de leurs Rois) se dechiroient les vétemens, & embourboient

le visage, voire toute la téte: & s'assemblans deux fois par jour,

marchoient en rond chantans les vertus de leur Roy: s'abstenoient de

viandes cuites, d'animaux, de vin, & de tout autre appareil de table,

l'espace de soixante douze jours, sans se laver aucunement, ny coucher

sur lict, moins avoir compagnie de leurs femmes: toujours se lamentans.

Le dueil ancien de noz Roynes de France (car quant aux Rois ilz n'en

portent point) étoit de couleur blanche, & pour-ce retenoient le nom de

Roynes blanches aprés le trépas des Rois leurs maris. Mais le commun

dueil aujourd'hui tant en France, qu'au reste de l'Europe, est de noir,

_qui sub persona sisusest_. Car tous ces dueils ne sont que tromperies,

& de cent n'y en a pas trois qui ne soyent joyeux d'un tel habit. C'est

pourquoy furent plus sages les anciens Thraces qui celebroient la

naissance des hommes avec pleurs, & leurs funerailles avec joye, voulans

demontrer que par la mort nous somme en repos & delivrez de toutes les

calamités avec léquelles nous naissons. Heraclides parlant des Locrois,

dit qu'ilz ne font aucun dueil des morts, ains des banquets, & grandes

rejouissances. Et le sage Solon reconoissant les susdits abus abolit

tous ces déchiremens de pleureurs, & ne voulut point qu'on fit tant de

clameurs sur les morts, ainsi que dit Plutarque en sa vie. Les Chrétiens

encore plus sages chantoient anciennement _Alleluya_ aux mortuaires, &

ce vers du Psalme:

_Revertere anima mea in requiem tuam, quia Dominus benefecit tibi_

_Reprens, ô mon ame allegée,_

_Ton repos souhaité,_

_Car Dieu ta misere a changée_

_Par sa toute bonté._

Neantmoins pour ce que nous sommes hommes, sujet à joye, tristesse, &

autre mouvement & perturbations d'esprit, léquelles de premier abord ne

sont point en nôtre puissance, ce dit le Philosophe, ce n'est chose à

blamer que de pleurer, soit en considerant nôtre condition frele &

sujette à tant de maux, soit pour la perte de ce que nous aymions &

tenions cherement. Les saints personages ont eté touchés de ces

passions, & nôtre Sauveur méme à pleuré sur le sepulchre de Lazare,

frere de sainte Magdeleine. Mais il ne se faut laisser emporter à la

tristesse, ni faire des ostentations de clameurs, où bien souvent le

coeur ne touche. Suivant quoy le Sage fils de Sirach nous avertit,

disant: _Pleure sur le mort, car il a laissé la clarté (de cette vie)

mais pleure doucement, pource qu'il est en repos_.

Aprés que noz Sauvages eurent pleuré _Panoniac_, ils allerent au lieu où

étoit sa cabanne quand il vivoit, & ils brulerent tout ce qu'il avoit

laissé, ses arcs, fleches, carquois, ses peaux de Castors, son petun

(sans quoy ilz ne peuvent vivre) ses chiens, & autres menus meubles,

afin qu'aucun ne querelat pour sa succession. Cela montre combien peu

ilz se soucient des biens de ce monde, faisans par ces actes une belle

leçon à ceux qui à tort & à droit courent aprés ce diable d'argent, &

bien souvent se rompent le col, ou s'ils attrapent ce qu'ilz desirent,

c'est en faisant banque-route à Dieu, & pillant le pauvre soit à guerre

ouverte, ou souz pretexte de justice. Belle leçon di-je, à ces avares

Tantales insatiables, qui se donnent tant de peines, & font mourir tant

de creatures pour leur aller chercher l'enfer au profond de la terre,

sçavoir les thresors que notre Sauveur appelle _Richesses d'iniquité_.

Belle leçon aussi à ceux déquels parle saint Hierosme, traittant de la

vie des Clercs: _Il y en a_ (dit-il) _qui font une petite aumone, afin

de la retirer avec bonne usure, & souz pretexte de donner quelque chose

ilz cherchent des richesses, ce qui est plutot une chasse, qu'une

aumone. Ainsi prent-on les bétes, les oiseaux, les poissons. On met un

petit appat à un hameçon afin d'y attraper les bourses des simples

femmes_. Et en l'Epitaphe de Nepotian à Heliodore: _Les uns_ (dit-il)

_amassent argent sur argent, & faisans creer leurs bourses par des

façons de services, ilz atrappent à la pipée des richesses des bonnes

matrones, & deviennent plus opulens étans moines qu'ilz n'avoient eté

seculiers_. Et pour cette avarice laquelle nous ne voyons que trop

regner aujourd'hui, par edicts Imperiaux, les reguliers & seculiers

Ecclesiastics ont jadis eté exclus des testamens, dequoy le méme se

plaint, non pour la chose, mais pour ce qu'on en à donné le sujet.

Revenons à noz brulemens mobiliaires. Les premiers peuples, qui

n'avoient point encore l'avarice enracinée au coeur, faisoient le méme

que noz Sauvages. Car les Phrygiens (ou Troyens) apporterent l'usage aux

Latins de bruler non seulement les meubles, mais aussi les corps morts,

dressans de hauts buchers de bois à cet effect, comme dit Æneas aux

funerailles de Misenus.

_......& robore secto_

_Ingentem struxere pyram...._

Puis ayans lavé & oint le corps, on jettoit sur le bucher tous ses

vétemens, de l'encens, des viandes, de l'huile, du vin, du miel, des

fueilles, des fleurs, des violettes, des roses, des ungents de bonne

senteur, & autres choses, comme se voit par les histoires & inscriptions

antiques. Et pour continuer ce que j'ay dit de Misenus, Virgile adjoute:

_Purpureasque super vestes velamina nota_

_Conjiciunt: pars ingenti subiere feretra, &c._

_................Congesta cremantur_

_Thura, dona, dapes, fuso crateres olivo._

Et parlant des funerailles de Pallas jeune Seigneur amy d'Æneas.

_Tum geminas vestes, ostroque, auroque rigentes_

_Extulit Æneas................_

_ Multaque præterea Laurentis præmia pugnæ._

_ Aggerat, & longo prædam jubet ordine duci:_

_ Addit equos & tela, quibus spoliaverat hostem._

Et plus bas.

_Spargitur & tellus lachrimis sparguntur & arma_

_Hinc aly spolia occisis direpta Latinis_

_Conjiciunt igni, galeas ensesque decoris,_

_Ærenaque feruentesque rotas: pars munita nota_

_Ipsorum clypeos, & non felicia tela,_

_Setigerosque fues, raptasque ex omnibus agrit_

_In flammam jugulant pecudes........_

J'ay rapporté ceci en Latin, pour ce qu'il me semble impossible de les

rendre en François avec tant de grace.

En la saincte Ecriture je trouve les corps de Saul & de ses fils avoir

eté brulés apres leur deffaite, mais il n'est point dit qu'on ait donné

au feu aucuns de leurs meubles. Et me trouve bien empeché de sçavoir

comment il est possible d'avoir emporté leurs os, & iceux enterrez sous

un arbre, sinon en faisant comme les Virginiens mentionnez ci-dessus. Je

ne sçay en quel temps cette coutume a eu suite entre les Juifs, mais

nous voyons és Chroniques de leurs Rois, qu'ils en bruloient les corps

par honneur aprés le trépas; etant dit du Roy Joran, que pour ses

mechancetés (outre le rigoureux chatiment de Dieu) le peuple ne lui fit

point les funerailles selon la maniere du brulement, ainsi qu'il avoit

fait à ses predecesseurs. Ce qui avint l'an six cens dixieme aprés la

sortie d'Egypte, & le neuf cens dixieme avant Jesus-Christ.

Les vieux Gaullois & Allemans, bruloient avec le corps mort tout ce

qu'il avoit aimé, jusques aux animaux, papiers de compte, & obligations,

comme si par là ils eussent voulu payer, ou demander leurs debtes. En

sorte que peu auparavant que Cesar y vinst, il s'en trouvoit qui se

jettoient sur le bucher où l'on bruloit le corps, ayant esperance de

vivre ailleurs avec leurs parens, seigneurs, & amis. Pour le regard des

Allemans, Tacite dit le méme d'eux en ces termes: _Quæ vivis cordi

fuisse arbitrantur in ignem inferunt etiam animalia, serves & clientes_.

Ces façons de faire ont eté anciennement communes à beaucoup de nations:

& le sont encore aujourd'hui en plusieurs lieux des Indes Orientales,

comme en la ville de Calamine, & autres du Royaume de Coromandes. Mais

noz Sauvages ne sont point si sots que cela: car ilz se gardent fort

bien de se mettre au feu, sachans qu'il y fait trop chaud. Ilz se

contentent donc de bruler les meubles du trepassé: & quant au corps ilz

le mettent honorablement en sepulture. Ce _Panoniac_ duquel nous avons

parlé fut gardé en la cabanne de son pere _Neguitert_ & sa mere

_Niguioadetch_ jusques au Printemps, lors que se fit l'assemblée des

Sauvages pour aller venger sa mort: en laquelle assemblée il fut

derechef pleuré, & devant qu'aller à la guerre ilz paracheverent ses

funerailles, & le porterent (selon leur coutume) en une ile écartée vers

le Cap de Sable à vint-cinq ou trente lieuës loin du port Royal. Ces

iles qui leur servent de cimetieres sont entre eux secrettes, de peur

que quelque ennemi n'aille tourmenter les os de leurs morts.

Pline & plusieurs autres, ont estimé que c'étoit une folie de garder les

corps morts sous une vaine opinion, qu'on est quelque chose aprés cette

vie. Mais on lui peut approprier ce que _Portius Festus_ Gouverneur de

Cesarée disoit follement à saint Paul Apôtre: _Tu es hors de sens: ton

grand sçavoir t'a renverse l'esprit_. On estime noz Sauvages bien

brutaux (ce qu'ilz ne sont pas) mais si ont-ilz plus de sapience en cet

endroit que tels Philosophes.

Nous autres Chrétiens communement inhumons les corps morts, c'est à

dire, nous les rendons à la terre (appellée _humus_, d'où vient le mot

homme) de laquelle ilz ont eté pris, & ainsi faisoient les anciens

Romains avant la coutume de les bruler. Ce que font entre les Indiens

Occidentaux, les Bresiliens, léquels mettent leurs morts dans des fosses

creusées en forme de tonneau, quasi tout debout, quelquefois dans leur

propre maison, comme les premiers Romains, ainsi que dit _Sevius_

commentateur de Virgile. Mais noz Sauvages jusques au Perou ne font pas

ainsi, ains les gardent entiers és sepulchres, qui sont en plusieurs

lieux comme des echaffaux de cinq ou six piez de haut, le plancher

duquel est tout couvert de nattes, sur léquels ilz étendent leurs

trépassez arangéz selon l'ordre de leur decés. Ainsi préque sont

noz-ditz Sauvages, sinon que leurs sepulchres sont plus petits & plus

bas, faits en forme de cages léquels ils couvrent bien proprement, & y

mettent leurs morts. Ce que nous appellons ensevelir, & non pas

_inhumer_, puis qu'ilz ne sont pas dedans la terre.

Or quoy que plusieurs nations ayent trouvé bon de garder les corps

morts: si est-il meilleur de suivre ce que la Nature requiert, qui est

de rendre à la terre ce qui lui appartient: laquelle, ce dit Lucrece.

_Omni parens cadem rerum est commune sepulchrum._

Aussi est-ce la plus antique façon de sepulture, ce dit Ciceron: & ne

voulut le grand Cyrus Roy des Perses étre autrement servi aprés sa mort

que d'étre rendu à la terre. _Mos corps_ (de disoit-il avant que mourir)

_ô mes chers enfans, quand j'auray terminé ma vie, ne le mettez ni en

or, ni en argent, ni en autre cercueil aucun, mais le rendéz incontinens

à la terre. Car que sçauroit-il avoir de plus heureux & de souhaitable,

que de se meler avec celle qui produit & nourrit toutes choses belles &

bonnes?_ Ainsi reputoit-il vanité toutes les pompes & depenses

excessives de pyramides d'Egypte, des Mausolées & autres sepultures qui

depuis ont eté faites à l'imitation de cela: comme celle d'Auguste, la

grande & superbe masse d'Adrian, le Septizone de Severe, & autres

moindres encore, ne s'estimant aprés la mort non plus que le plus bas de

ses subjects.

Les Romains quitterent l'inhumation des corps ayans reconu que les

longues guerres y apportoient du desordre, & qu'on deterroit les morts,

léquels par les loix des douze Tables il falloit enterrer hors la ville,

de méme qu'à Athenes. Surquoy Arnomb parlant contre les Gentils: _Nous

ne craignons_ (dit-il) _point comme vous pensés, le ravagemens de noz

sepultures, mais nous retenons la plus ancienne & meilleure coutume

d'inhumer._

Pausanias (qui blame tant qu'il peut les Gaullois) dit en ses Phiceques,

qu'ils n'avoient soin d'ensevelir leurs morts, mais nous avons montré

ci-dessus le contraire: & quand cela seroit, il parle de la deroute de

l'armée de Brennus. Cela seroit bon à dire des Nabates, qui (selon

Strabon) faisoient ce que Pausanias object aux Gaullois, & enfouissoient

les corps de leurs Rois dans un fumier.

Noz Sauvages sont plus hommes que cela, & ont tout ce que l'office

d'humanité peut desirer, voire encore plus. Car aprés avoir mis le mort

en son repos, chacun lui fait un present de ce qu'il a de meilleur. On

le couvre de force peaux de Castors, de Loutres, & autres animaux: on

lui fait present d'arcs, fleches, carquois, couteaux, _matachiaz_, &

autres choses. Ce qu'ils ont commun non seulement avec ceux de la

Floride, qui faute de fourrures, mettent sur le sepulchre le hanap où

avoit accoutumé de boire le defunct, & tout au-tour d'iceluy plantent

grand nombre de fleches: Item ceux du Bresil, qui enterrent des

plumasseries & carquans avec leurs morts: & ceux du Perou, qui

remplissoient les tombeaux de thresors avant la venue des Hespagnols:

mais aussi avec plusieurs nations de deça, qui faisoient le méme dés les

premiers temps aprés le Deluge, comme se peut juger par l'écriteau (quoy

que trompeur) du sepulchre de Semiramis Royne de Babylone, portant que

celui de ses successeurs qui auroit affaire d'argent le fit ouvrir, &

qu'il y en trouveroit tout autant qu'il voudroit. Dequoy Darius ayant

voulu faire epreuve, n'y trouva sinon d'autres lettres par le dedans,

disans en la sorte: _Si tu n'étois homme mauvais & insatiable, tu

n'eusses ainsi par avarice troublé le repos des morts, & demoli leurs

sepulchres_. J'estimeroy cette coutume avoir eté seulement entre les

Payens, n'étoit que je trouve ne l'histoire de Josephe,

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son pere plus de trois millions d'or, qui furent denichez treze cens

ans aprés.

Cette coutume de mettre de l'or és sepulchres étant venue jusques aux

Romains, fut defendue par les loix des XII Tables, comme aussi les

depenses excessives que plusieurs faisoient à arrouser le corps mort de

liqueurs precieuses, & autres mysteres que nous avons recité ci-dessus.

Et neantmoins plusieurs simples & fols hommes & femmes ordonnoient par

testament qu'avec leurs corps on ensevelist leurs ornemens, bagues &

joyaux comme s'en voit une formule rapportée par le Jurisconsulte

Scævola és livres des Digestes. Ce qui a eté blamé par Papinian &

Ulpian, aussi Jurisconsulte: de sorte que pour l'abus, les Romains

furent contraints de faire que les Censeurs des ornemens des femmes

condemnerent comme mols & effeminez ceux qui faisoient telles choses,

ainsi que dit Plutarque és vies de Solon & de Sylla.

Neantmoins cette coutume n'a pas laissé d'étre continuée quelquefois,

méme entre les Chrétiens. Car sans ramener plusieurs exemples,

j'apporteray seulement pour preuve de ceci, ce que Guillaume Paradin

recite en sa Chronique de Savoye étre arrivé de son temps: C'est qu'en

l'an mille cinq cens quarante quatre le Pape Paul III faisant batir dans

l'Eglise sainct Pierre à Rome, fut trouvé dans les fondemens de la

Chappelle des Roys de France, la sepulture de Marie femme de l'Empereur

Honorius, & en icelle une robbe & un manteau imperial, d'où l'on tira

trente-six marcs d'or: Plus une quaille d'argent où y avoit plusieurs

vases de cristal, & d'agate: quarante anneaux d'or garnis de pierreries:

une grande emeraude enchassée en or estimée cinq cens écus; force joyaux

à pendre aux aureilles, carquans, dorures, ceintures, & autres ornemens

de Dames: un raisin de pierres precieuses: un grand peigne d'or, où

estoit escrit d'un coté, _Dominon nostro Honorio_; & de l'autre, _Domina

nostra Maria_: à l'entour de laquelle étoit écrit, _Maria nostra

florentissima_: Et en une lame d'or étoit gravé, _Michael, Gabriel,

Raphael, Uriel_: item une petite Chelidonie où étoient entaillées les

figures d'un rat, & d'une limace. Plus une coupe de cristal, & un étoeuf

d'or, qui se divisoit en deux. Bref il y avoit des pierreries

innumerables que le Prince Stilico avoit donnés àà ladite Marie sa

fille. Et dit l'Autheur qu'une bonne partie de ces joyaus fut envoyée

par ledit Pape au Roy François I. Voila quelle étoit l'opinion de ce

temps là.

Mais puis que nos corps reduits en poudre n'ont plus besoin de rien, je

trouverois plus beau d'aumoner telles choses aux vivans qui en ont

besoin, & garder la simplicité de ces bons Patriarches, qui avoient

seulement soin de recommander leurs os à leurs enfans: Et méme du grand

Roy Cyrus que nous avons mentionné ci-dessus, qu tombeau duquel étoit

cette inscription rapportée par Arrian:

PASSANT, QUI QUE TU SOIS, ET

DE QUELQUE PART QUE TU VIENNES, CAR

JE SUIS SEUR QUE TU VIENDRAS: JE

SUIS CE CYRUS QUI ACQUIT LA DOMINATION

AUX PERSES: JE TE PRIE NE

M'ENVIES POINT CE PEU DE TERRE

QUI COUVRE MON PAUVRE CORPS.

Ainsi noz Sauvages ne sont point excusables En mettant tout ce qu'ils

ont de meilleur és sepulchres des trépassez, veu qu'ils en pourroient

tirer de la commodité. Mais on peut dire pour eux qu'ils ont cette

coutume dés l'origine de leurs peres: (car nous voyons que préque dés le

temps du Deluge, cela s'est fait pardeça) léquels baillans à leurs morts

leurs pelleteries, _matachiaz_, arcs, fleches, & carquois, c'étoient

choses dont ilz n'avoient necessité.

Et neantmoins cela ne met hors de coulpe les Hespagnols qui ont volé les

sepulchres des Indiens du Perou, & jetté les os à la voirie: ni ceux des

nôtres, qui ont fait le méme, quant à avoir pris les peaux de Castors,

en nôtre Nouvelle-France, ainsi que j'ay dit ailleurs. Car comme dit

Isidore de Damiette en une Epitre: _C'est à faire à des ennemis

depouillez d'humanité, de voler des corps morts, qui ne se peuvent

defendre. La Nature méme a donné cela à plusieurs que la haine cesse par

la mort, & se reconcilient avec les defuncts. Mais les richesses rendent

ennemis des morts les avares qui n'ont rien à leur reprocher, léquels

tourmentent leurs os avec contumelie & injure_. Et pour ce non sans

causes les anciens Empereurs on fait des loix, & ordonné des peines

rigoureuses contre des violateurs de sepulchres.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 265 / 303 题