CHAP. VIII

_Des Vétemens & Chevelures._

DIEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit

toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu

les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point

peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité,

destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier

pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux &

les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc

n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, &

pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement

& aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte,

bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui

sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la

grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens

au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations

qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont

peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens

qui sont en l'Æthiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan;

léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont

les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les

Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté

que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une

courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre

côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de

leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et

elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du

cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une

laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors:

mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop

froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait

de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos.

Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs

parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en

une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont

vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de

saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes

manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien

chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au

rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.

Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains

seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur

le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses

couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi

sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que

les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux

jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte.

Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de

chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à

leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes

sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en

usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en

ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de

souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, léquels ilz façonnent fort

proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement

quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé,

ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir

d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les

anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des

brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied,

là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval,

ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le

surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras

comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras,

& ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures

rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé

l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint

de cette façon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de

la paix:

_........squalent vestes, ac sordida macro_

_Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_

_Altatæ suram pelles, ac poplite nudo_

_Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c.

Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul des Sauvages n'en porte,

si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre

des chapeaux ou bonnets avec les François: ains portent les cheveux

battans sur les épaules tant hommes que femmes sas étre nouez, ny

attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la

téte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz

laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens,

tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur

pendent plus bas que la ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc

eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme

noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes

quelque plume qui leur aggrée, & les femmes une aiguille à trois pointes

commençant par l'unité à la façon des Dames de France, léquelles portent

aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de téte.

Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller à téte nue, & n'est venu

l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par

sa chevelure à un chéne, aprés avoir perdu la bataille contre l'armée de

son pere: & n'avoient en ce temps là la téte couverte, sinon quand ilz

faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par

l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils

s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant &

pleurant, & ayant la téte couverte, & tout le peuple qui étoit avec lui.

Les Perses en faisoient de méme, comme se peut recuillir de l'histoire

d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire

pendre, assavoir Mardochée, s'en alla en sa maison pleurant, & la téte

couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les Romains à leur

commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les

mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge,

rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: _Vade lictor, colliga

manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito_. De fait Jules Cæsar

ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes à

téte nue, soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et comme il

fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la téte

un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux &

Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue

chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier

des Gaullois trans-Alpins, léquels pour cette occasion donnerent le nom

à la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:

_...mollesque flagellant Colla comæ..._

Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la

portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'échine & les épaules

si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il

l'appelle _Capillorum flagella_. Les Gots faisoient tout de méme, &

laissoient pendre sur les épaules des groz flocons frizez que les

autheurs du temps appellent _granos_, laquelle façon de chevelure fut

defendue aux Prétres, ensemble le vétement seculier en un Concile

Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric

voulut que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux

sortes de peuple, les uns qu'il appeloit _pileatos_, les autres

_Capillatos_, ce que ceux-ci prindrent à si grande faveur d'étre

appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs

chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de

cheveux. Mais je trouve par le témoignage de Tacite que les Schwabes

nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au

sommet de la téte ainsi que nous avons dit des Souriquois &

Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des

Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent

le poin de devant, & sont à demi chauves, ce que ne font les autres. A

rebours déquels Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées étoit

anciennement la region des Arymphéens, que nous appellons maintenant

Moscovites, léquels se tenoient par les foréts, mais ils étoient tous

tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter

des cheveux. Voila comme une méme façon de vivre est receue en un lieu &

reprouvée en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en

beaucoup d'autres choses en noz regions de deça, où nous voyons des

moeurs & façons de vivre tout diverses quelquefois sous un méme Prince.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 248 / 303 题