_Des Vétemens & Chevelures._
DIEU au commencement avoit creé l'homme nud, & l'innocence rendoit
toutes les parties du corps honétes à voir. Mais le peché nous a rendu
les outils de la generation honteux, & non aux bétes qui n'ont point
peché. C'est pourquoy noz premiers pere & mere ayans reconu leur nudité,
destituez de vétemens, ilz cousurent ensemble des fueilles de figuier
pour en cacher leur vergongne: mais Dieu leur fit des robbes de peaux &
les en vétit; & ce avant que sortir du jardin d'Eden. Le vétement donc
n'est pas seulement pour garentir du froit, mais pour la bien-seance, &
pour couvrir nôtre pudeur. Et neantmoins plusieurs nations anciennement
& aujourd'hui ont vécu, & vivent nuds sans apprehension de cette honte,
bien-seance, & honneteté. Et ne m'étonne des Sauvages Bresiliens qui
sont tels tant homme, que femmes, ni des anciens Pictes (nation de la
grande Bretagne) léquels Herodian dit n'avoir eu aucun usage de vétemens
au temps de l'Empereur _Severus_; ni d'un grand nombre d'autres nations
qui ont eté & sont encores nues: car on peut dire d'elles que ce sont
peuples tombés en sens reprouvé & abandonnez de Dieu: mais des Chrétiens
qui sont en l'Æthiopie souz le grand _Negus_, que nous disons Prete-Jan;
léquels au rapport des Portugais qui en ont écrit des histoires, n'ont
les parties que nous disons honteuses nullement couvertes. Or les
Sauvages de la Nouvelle France ont mieux retenu la leçon de l'honneteté
que ceux-ci. Car ilz les couvrent d'une peau attachée par-devant à une
courroye de cuir, laquelle passant entre les fesses va reprendre l'autre
côté de ladite courroye par derriere. Et pour ce qui est du reste de
leur vétement ils ont un manteau sur le dos fait de plusieurs peaux, et
elles sont de loutres ou de castors; & d'une seule peau, si c'est du
cuir d'ellan, ours, ou loup-cervier, lequel manteau est attaché avec une
laniere de cuir par en-haut, & mettent le plus-souvent un bras dehors:
mais étans en leurs cabannes ilz le mettent bas, s'il ne fait trop
froid. Et ne les sçauroy mieux comparer qu'aux peintures que l'on fait
de Hercule, lequel tua un lion, & en print la peau sur son dos.
Neantmoins ils ont plus d'honneteté, entant qu'ilz couvrent leurs
parties honteuses. Quant aux femmes elles sont differentes seulement en
une chose, qu'elles ont une ceinture pardessus la peau qu'elles ont
vétue: & ressemblent (sans comparaison) aux peintures que l'on fait de
saint Jean Baptiste. Mais en hiver les uns & les autres font de bonnes
manches de castor attachées par derriere qui les tiennent bien
chaudement. Et de cette façon étoient vétus les anciens Allemans, au
rapport de Cesar, & Tacite, ayans la pluspart du corps nue.
Quant aux Armouchiquois & Floridiens ilz n'ont point de fourrures, ains
seulement des chamois, voire n'ont bien souvent qu'une petite nate sur
le dos, par maniere d'acquit, ayans neantmoins les parties honteuses
couvertes d'une piece de cuir, ou de fueillages: Dieu ayant ainsi
sagement pourveu à l'infirmité humaine, qu'aux païs chauds, par ce que
les hommes n'en tiendroient conte. Voila ce qui est du corps. Venons aux
jambes & aux piés, puis nous finirons par la téte.
Noz Sauvages en hiver allans en mer, ou à la chasse, usent de bas de
chausses grans & hauts comme noz bas à botter, léquels ils attachent à
leurs ceinture, & à coté par dehors il y a grand nombre d'aiguillettes
sans aiguillon. Je ne voy point que ceux du Bresil ou de la Floride en
usent mais puis qu'ils ont des cuirs ils en peuvent bien faire s'ils en
ont besoin. Or outre ces grans bas de chausses les nôtres usent de
souliers, qu'ils appellent _Mekezin_, léquels ilz façonnent fort
proprement, mais ilz ne peuvent pas longtemps durer, principalement
quand ilz vont en lieux humides: d'autant que le cuir n'est pas conroyé,
ni endurci, ains seulement façonné en maniere de buffle, qui est cuir
d'ellan. Quoy que ce soit, si sont-ilz mieux accoutrez que n'étoient les
anciens Gots, léquels ne portoient pour toutes chaussures que des
brodequins qui leur venoient un peu plus haut que la cheville du pied,
là où ilz faisoient un noeud qu'ilz serroient avec du crin de cheval,
ayans la greve de la jambe, les genoux, & les cuisses nuds. Et pour le
surplus de leurs vétemens ils avoient des sayons de cuir froncez, gras
comme lart, & les manches longues jusques sur le commencement des bras,
& ces sayons au lieu de clinquant d'or ilz faisoient des bordures
rouges, ainsi que noz Sauvages. Voila l'état de ceux qui ont ravagé
l'Empire Romain, léquels Sidoine de Polignac Evéque d'Auvergne depeint
de cette façon allans au conseil de l'Empereur _Avitus_ pour traiter de
la paix:
_........squalent vestes, ac sordida macro_
_Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt_
_Altatæ suram pelles, ac poplite nudo_
_Peronem pauper nudus sispendis equinum,_ &c.
Quant à ce qui est de l'habillement de téte nul des Sauvages n'en porte,
si ce n'est que quelqu'un des premieres terres troquent les peaux contre
des chapeaux ou bonnets avec les François: ains portent les cheveux
battans sur les épaules tant hommes que femmes sas étre nouez, ny
attachez, sinon que les hommes en lient un trousseau au sommet de la
téte de la longueur de quatre doits, avec une bende de cuir: ce qu'ilz
laissent pendre par derriere. Mais quant aux Armouchiquois & Floridiens,
tant hommes que femmes ils ont les cheveux beaucoup plus longs, & leur
pendent plus bas que la ceinture quand ils sont détortillez. Pour donc
eviter l'empechement que cela leur apporteroit ilz les troussent comme
noz pallefreniers font la queue d'un cheval, & y fichent les hommes
quelque plume qui leur aggrée, & les femmes une aiguille à trois pointes
commençant par l'unité à la façon des Dames de France, léquelles portent
aussi leurs aiguilles qui leur servent en partie d'ornement de téte.
Tous les anciens ont eu cette coutume d'aller à téte nue, & n'est venu
l'usage des chapeaux que sur le tard. Le bel Absolon demeura pendu par
sa chevelure à un chéne, aprés avoir perdu la bataille contre l'armée de
son pere: & n'avoient en ce temps là la téte couverte, sinon quand ilz
faisoient dueil pour quelque desastre, ainsi qu'il se peut remarquer par
l'exemple de David, lequel ayant entendu la conspiration de son fils
s'enfuit de Jerusalem & alla par le mont des oliviers montant &
pleurant, & ayant la téte couverte, & tout le peuple qui étoit avec lui.
Les Perses en faisoient de méme, comme se peut recuillir de l'histoire
d'aman, lequel ayant eu commandement d'honorer celui qu'il vouloit faire
pendre, assavoir Mardochée, s'en alla en sa maison pleurant, & la téte
couverte: qui étoit chose extraordinaire. Les Romains à leur
commencement faisoient le semblable, ainsi que je le collige par les
mots qui portoient commandement au bourreau de faire sa charge,
rapportez par Ciceron & Tite-Live en ces termes: _Vade lictor, colliga
manus, caput obnubito, arbori infelici suspendito_. De fait Jules Cæsar
ne portoit ni bonnet, ni chapeau, marchant toujours devant ses troupes à
téte nue, soit au Soleil, soit à la pluie, ce dit Suetone. Et comme il
fut devenu chauve il demanda au Senat permission de porter sur la téte
un laurier. Voulons-nous rechercher noz peuples Occidentaux &
Septentrionaux? nous trouverons que la pluspart portoient longue
chevelure comme ceux que nous appellons Sauvages. Cela ne se peut nier
des Gaullois trans-Alpins, léquels pour cette occasion donnerent le nom
à la Gaulle chevelue; dequoy parlant martial, il dit:
_...mollesque flagellant Colla comæ..._
Noz Rois François en ont eté surnommez Chevelus, d'autant qu'ilz la
portoient si grande qu'elle battoit jusques sur l'échine & les épaules
si bien que Gregoire de Tours parlant de la chevelure du Roy Clovis il
l'appelle _Capillorum flagella_. Les Gots faisoient tout de méme, &
laissoient pendre sur les épaules des groz flocons frizez que les
autheurs du temps appellent _granos_, laquelle façon de chevelure fut
defendue aux Prétres, ensemble le vétement seculier en un Concile
Gothique: & Jornandes en l'Histoire des Gots recite que le Roy Atalaric
voulut que les Prétres portassent la tiare, ou chapeau, faisant deux
sortes de peuple, les uns qu'il appeloit _pileatos_, les autres
_Capillatos_, ce que ceux-ci prindrent à si grande faveur d'étre
appellez chevelus, qu'ilz faisoient memoire de ce benefice en leurs
chansons: & neantmoins ilz ne faisoient point d'entortillemens de
cheveux. Mais je trouve par le témoignage de Tacite que les Schwabes
nation d'Allemagne, les entortilloient, nouoient, & attachoient au
sommet de la téte ainsi que nous avons dit des Souriquois &
Armouchiquois. En une chose les Armouchiquois sont differens des
Souriquois & autres Sauvages de la Terre-neuve, c'est qu'ilz s'arrachent
le poin de devant, & sont à demi chauves, ce que ne font les autres. A
rebours déquels Pline recite qu'à la cheute des monts Riphées étoit
anciennement la region des Arymphéens, que nous appellons maintenant
Moscovites, léquels se tenoient par les foréts, mais ils étoient tous
tondus tant hommes que femmes & tenoient pour chose honteuse de porter
des cheveux. Voila comme une méme façon de vivre est receue en un lieu &
reprouvée en l'autre. Ce qui nous est assez familierement oculaire en
beaucoup d'autres choses en noz regions de deça, où nous voyons des
moeurs & façons de vivre tout diverses quelquefois sous un méme Prince.