CHAP. XIX

PAR le rapport des quatre derniers chapitres nous avons veu que (contre

l'opinion de Champlein) le Capitaine Jacques Quartier a penetré dans la

grande riviere jusques où il est possible d'aller. Car de gaigner le

dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant toujours ladite riviere en

precipices & parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec bateaux. Aussi

le méme Champlein ne l'a point fait: & ne recite point de plus grandes

merveilles de cette riviere que ce que nous avons entendu par le recit

dudit Quartier. Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il nous en

a laissé par écrit. Car on pourroit paraventure accuser iceluy Quartier

d'avoir fait à croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage & rapport

d'un qui ne sçavoit point la verité de ses découvertes la chose sera

mieux confirmée. Car _En la bouche de deux ou trois témoins toute parole

sera resolue & arretée_. Joint qu'en un voyage de quelques deux cens

lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix jusques audit Saut, ledit Champlein

a remarqué des choses à quoy ledit Quartier n'a pas pris garde. Oyons

donc ce qu'il dit en la relation de son voyage.

Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois de Juin, nous partimes dudit

Sainte-Croix, où nous retardames une marée & demie, pour le lendemain

pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui

sont au travers de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche

préque toute la basse mer: Mais à demi flot, l'on peut commencer à

passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde à

la main. La mer y croit prés de trois brasses & demie. Plus nous allions

en avant & plus le païs est beau: nous fumes à quelque cinq lieues &

demie mouiller l'ancre à la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous

partimes de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de devant,

plein de grande quantité d'arbres comme à Sainte-Croix: Nous passames

prés d'une petite ile qui étoit remplie de vignes, & vimmes mouiller

l'ancre à la bende du Su, prés d'un petit côteau: mais étant dessus ce

sont terres unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës de

Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant

dudit côteau, & passames prés d'une petite ile, qui est proche de la

bende du Nort, où je fus à quelques six petites rivieres, dont il y en a

deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque

trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques iles, & va fort

avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, léquelles

sont fort plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres qui

ressemblent à des noyers, & en ont la méme odeur, mais je n'y ay point

veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte

son fruit comme les nôtres. Passant plus outre, nous rencontrames une

ile, qui s'appelle _Saint Eloy_, & une autre petite ile, laquelle est

tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite

terre du Nort, où il y a de l'une à l'autre quelques cent cinquante pas.

De ladite ile jusques à la bande du Su une lieue & demie passames proche

d'une riviere, où peuvent aller les Canots. Toute cette côte du Nort est

assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde à la main,

pour eviter certaines pointes. Toute cette côte que nous rangeames est

sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est

bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, côtoyans

toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de

tous bons arbres & en quantité jusques aux trois rivieres, où il

commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable à

celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez

qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques à

Sainte-Croix il y a quinze lieuës. En cette riviere il y a six iles,

trois déquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq à six

cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles

contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le

passage de celle de _Canada_, & commande aux autres éloignées de la

terre, tant d'un côté que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est

élevée du côté du su, & va quelque peu en baissant du côté du Nort: Ce

seroit à mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le

fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un

grand lac qui n'en est qu'à quelques quatre lieuës, lequel préque joint

la riviere du _Saguenay_, selon le rapport des Sauvages qui vont prés de

cent lieuës au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre

quelques cinq ou six lieuës, & entrent dedans un lac, d'où ledit

_Saguenay_ prend la meilleure part de sa source, & lédits Sauvages

viennent dudit lac à _Tadoussac_. Aussi que l'habitation des trois

rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations qui n'osent

venir par là, à-cause dédits _Iroquois_ leurs ennemis, qui tiennent

toute ladite riviere de _Canada_ bordée: mais étant habité, on pourroit

rendre lédits _Iroquois_ & autres Sauvages amis, ou à tout le moins souz

la faveur de ladite habituation lédits Sauvages viendroient librement

sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un

passage. Toute la terre que je veis à la terre du Nort est sablonneuse.

Nous entrames environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne peumes passer

plus outre, à-cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes

pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieuë que nous

rencontrames un Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui fut

occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis

aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est

remplie de quantité de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres.

Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller

l'ancre à un lac où il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois

rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à fleur d'eau, & du

côté du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus

plaisante que nous eussions encores veuë, les bois y sont assez clairs,

qui fait que l'on les pourroit traverser aisément. Le lendemain

vint-neufiéme de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque quinze

lieuë de long, & quelques sept ou huit lieuës de large. A son entré du

côté du Su environ une lieuë il y a une riviere qui est assez grande, &

va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieuës, &

continuant du méme côté il y a une autre petite riviere qui entre

environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui

peut contenir quelques trois ou quatre lieues du côté du Nort, où la

terre y est parfois fort haute, on voit jusques à quelques vint lieues,

mais peu à peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme

païs plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont

mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par où nous

passames, qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la

largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons

poissons, comme les especes que nous avons pardeça. Nous le traversames

en ce méme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieuës dans la

riviere qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente petites

iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieuës, d'autres

de lieuë & demie, &U quelques unes moindres, léquelles sont remplies de

quantité de Noyers, qui ne sont gueres differens de nôtres, & croy que

les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz les

arbres, qui étoient de deux façons, les unes petites & les autres

longues, comme d'un pouce, mais elles étoient pourries. Il y a aussi

quantité de vignes sur le bord dédites iles; mais quand les eaux sont

grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce païs est

encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous

en partimes, & vimmes passer à l'entree de la riviere des _Iroquois_, où

étoient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la

guerre. Leur forteresse est faite de quantité de battons fort pressez

les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un côté sur le bord

de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des

_Iroquois_, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le

bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des

_Iroquois_: car leur forteresse est couverte d'écorces de chénes, & ne

leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la

riviere des _Iroquois_ quelques cinq ou six lieuës, & ne peumes passer

plus outre avec notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui descend,

& aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la

quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer

davantage, nous primmes nôtre équif pour voir si le courant étoit plus

addoucy, mais allant à quelques deux lieuës il étoit encores plus fort,

& ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous

en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de

quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles,

distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë

au plus: une déquelles contient une lieuë, qui est la plus proche; & les

autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, &

terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus

de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre

bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme

au Surouest. Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze lieuës d'où nous

avons esté, il y a un saut qui vient de fort haut, où ils portent leurs

Canots pour le passer environ un quart de lieuë, & entrent dedans un

lac, où à l'entrée il y a trois iles; & étans dedans ils en rencontrent

encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante

lieuës de long, & de large quelques vint-cinq lieuës, dans lequel

descendent quantité de rivieres jusques au nombre de dix, léquelles

portent canots assés avant. Puis venant à la fin dudit lac, il y a un

autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du

premier, au bout duquel sont cabannez les _Iroquois_. Ils disent aussi

qu'il y a une riviere que va rendre à la côte de la Floride, d'où il

peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le païs des

_Iroquois_ est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temperé,

sans beaucoup d'hiver, que fort peu.

_Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec

le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la

grande riviere._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 190 / 303 题