PAR le rapport des quatre derniers chapitres nous avons veu que (contre
l'opinion de Champlein) le Capitaine Jacques Quartier a penetré dans la
grande riviere jusques où il est possible d'aller. Car de gaigner le
dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant toujours ladite riviere en
precipices & parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec bateaux. Aussi
le méme Champlein ne l'a point fait: & ne recite point de plus grandes
merveilles de cette riviere que ce que nous avons entendu par le recit
dudit Quartier. Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il nous en
a laissé par écrit. Car on pourroit paraventure accuser iceluy Quartier
d'avoir fait à croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage & rapport
d'un qui ne sçavoit point la verité de ses découvertes la chose sera
mieux confirmée. Car _En la bouche de deux ou trois témoins toute parole
sera resolue & arretée_. Joint qu'en un voyage de quelques deux cens
lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix jusques audit Saut, ledit Champlein
a remarqué des choses à quoy ledit Quartier n'a pas pris garde. Oyons
donc ce qu'il dit en la relation de son voyage.
Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois de Juin, nous partimes dudit
Sainte-Croix, où nous retardames une marée & demie, pour le lendemain
pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui
sont au travers de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche
préque toute la basse mer: Mais à demi flot, l'on peut commencer à
passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde à
la main. La mer y croit prés de trois brasses & demie. Plus nous allions
en avant & plus le païs est beau: nous fumes à quelque cinq lieues &
demie mouiller l'ancre à la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous
partimes de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de devant,
plein de grande quantité d'arbres comme à Sainte-Croix: Nous passames
prés d'une petite ile qui étoit remplie de vignes, & vimmes mouiller
l'ancre à la bende du Su, prés d'un petit côteau: mais étant dessus ce
sont terres unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës de
Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant
dudit côteau, & passames prés d'une petite ile, qui est proche de la
bende du Nort, où je fus à quelques six petites rivieres, dont il y en a
deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque
trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques iles, & va fort
avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, léquelles
sont fort plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres qui
ressemblent à des noyers, & en ont la méme odeur, mais je n'y ay point
veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte
son fruit comme les nôtres. Passant plus outre, nous rencontrames une
ile, qui s'appelle _Saint Eloy_, & une autre petite ile, laquelle est
tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite
terre du Nort, où il y a de l'une à l'autre quelques cent cinquante pas.
De ladite ile jusques à la bande du Su une lieue & demie passames proche
d'une riviere, où peuvent aller les Canots. Toute cette côte du Nort est
assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde à la main,
pour eviter certaines pointes. Toute cette côte que nous rangeames est
sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est
bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, côtoyans
toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de
tous bons arbres & en quantité jusques aux trois rivieres, où il
commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable à
celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez
qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques à
Sainte-Croix il y a quinze lieuës. En cette riviere il y a six iles,
trois déquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq à six
cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles
contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le
passage de celle de _Canada_, & commande aux autres éloignées de la
terre, tant d'un côté que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est
élevée du côté du su, & va quelque peu en baissant du côté du Nort: Ce
seroit à mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le
fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un
grand lac qui n'en est qu'à quelques quatre lieuës, lequel préque joint
la riviere du _Saguenay_, selon le rapport des Sauvages qui vont prés de
cent lieuës au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre
quelques cinq ou six lieuës, & entrent dedans un lac, d'où ledit
_Saguenay_ prend la meilleure part de sa source, & lédits Sauvages
viennent dudit lac à _Tadoussac_. Aussi que l'habitation des trois
rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations qui n'osent
venir par là, à-cause dédits _Iroquois_ leurs ennemis, qui tiennent
toute ladite riviere de _Canada_ bordée: mais étant habité, on pourroit
rendre lédits _Iroquois_ & autres Sauvages amis, ou à tout le moins souz
la faveur de ladite habituation lédits Sauvages viendroient librement
sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un
passage. Toute la terre que je veis à la terre du Nort est sablonneuse.
Nous entrames environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne peumes passer
plus outre, à-cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes
pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieuë que nous
rencontrames un Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui fut
occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis
aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est
remplie de quantité de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres.
Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller
l'ancre à un lac où il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois
rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à fleur d'eau, & du
côté du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus
plaisante que nous eussions encores veuë, les bois y sont assez clairs,
qui fait que l'on les pourroit traverser aisément. Le lendemain
vint-neufiéme de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque quinze
lieuë de long, & quelques sept ou huit lieuës de large. A son entré du
côté du Su environ une lieuë il y a une riviere qui est assez grande, &
va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieuës, &
continuant du méme côté il y a une autre petite riviere qui entre
environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui
peut contenir quelques trois ou quatre lieues du côté du Nort, où la
terre y est parfois fort haute, on voit jusques à quelques vint lieues,
mais peu à peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme
païs plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont
mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par où nous
passames, qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la
largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons
poissons, comme les especes que nous avons pardeça. Nous le traversames
en ce méme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieuës dans la
riviere qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente petites
iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieuës, d'autres
de lieuë & demie, &U quelques unes moindres, léquelles sont remplies de
quantité de Noyers, qui ne sont gueres differens de nôtres, & croy que
les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz les
arbres, qui étoient de deux façons, les unes petites & les autres
longues, comme d'un pouce, mais elles étoient pourries. Il y a aussi
quantité de vignes sur le bord dédites iles; mais quand les eaux sont
grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce païs est
encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous
en partimes, & vimmes passer à l'entree de la riviere des _Iroquois_, où
étoient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la
guerre. Leur forteresse est faite de quantité de battons fort pressez
les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un côté sur le bord
de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des
_Iroquois_, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le
bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des
_Iroquois_: car leur forteresse est couverte d'écorces de chénes, & ne
leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la
riviere des _Iroquois_ quelques cinq ou six lieuës, & ne peumes passer
plus outre avec notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui descend,
& aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la
quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer
davantage, nous primmes nôtre équif pour voir si le courant étoit plus
addoucy, mais allant à quelques deux lieuës il étoit encores plus fort,
& ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous
en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de
quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles,
distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë
au plus: une déquelles contient une lieuë, qui est la plus proche; & les
autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, &
terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus
de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre
bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme
au Surouest. Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze lieuës d'où nous
avons esté, il y a un saut qui vient de fort haut, où ils portent leurs
Canots pour le passer environ un quart de lieuë, & entrent dedans un
lac, où à l'entrée il y a trois iles; & étans dedans ils en rencontrent
encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante
lieuës de long, & de large quelques vint-cinq lieuës, dans lequel
descendent quantité de rivieres jusques au nombre de dix, léquelles
portent canots assés avant. Puis venant à la fin dudit lac, il y a un
autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du
premier, au bout duquel sont cabannez les _Iroquois_. Ils disent aussi
qu'il y a une riviere que va rendre à la côte de la Floride, d'où il
peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le païs des
_Iroquois_ est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temperé,
sans beaucoup d'hiver, que fort peu.
_Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec
le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la
grande riviere._