--Pardonnez-moi, quelle histoire?
Ses petits yeux allaient et venaient, un peu inquiets.
Je le tranquillisai:
--N’importe laquelle, cher monsieur. Pas du tout une histoire
particulièrement digne d’être contée. Je ne peux même pas vous dire à
quelle époque elle se déroula. Peut-être sous le doge Alvise Moncenigo
IV, mais il se pourrait aussi bien que c’eût été plus tôt ou plus tard.
Les tableaux de Carpaccio, si vous deviez en avoir vu quelques-uns, sont
peints sur du velours pourpre; partout éclate quelque chose de chaud,
comme de boisé, et autour des lumières tamisées, là-dedans, se pressent
des ombres attentives. Giorgione a peint sur un vieil or fatigué, Titien
sur du brocart noir, mais au temps dont je vous parle on aimait des
images claires, posées sur un fond de soie blanche, et le nom avec
lequel on jouait, que de belles lèvres jetaient dans le soleil, et que
des oreilles ravissantes recueillaient, lorsqu’il tombait en tremblant,
ce nom était Gian Battista Tiepolo.
Mais tout cela ne se déroule pas dans mon histoire. Cela ne regarde que
la vraie Venise, la ville des palais, des aventures, des nuits pâles sur
les lagunes qui, mieux que toutes les autres nuits, portent le son de
secrètes romances. Dans ce morceau de Venise dont je parle, il n’y a que
des bruits pauvres et quotidiens, les jours passent sur lui, monotones
comme s’il n’y en avait qu’un seul, et les chansons que l’on entend là,
sont des plaintes croissantes qui ne s’élèvent pas, mais, comme une
fumée ondulante, se couchent sur les rues. Aussitôt qu’approche le
crépuscule, tout un peuple vagabond se promène; d’innombrables enfants
sont chez eux sur les places et contre les portes étroites et froides
des maisons, ou jouent avec des éclats de verre et des débris d’émail
bariolé comme celui avec lequel les maîtres ont composé les graves
mosaïques de Saint-Marc. Rarement un noble pénètre dans le ghetto. Tout
au plus, à l’heure où les jeunes filles juives vont à la fontaine,
peut-on voir quelquefois une forme, noire, dissimulée sous le manteau et
le masque. Certaines gens savent par expérience que cet homme porte un
poignard, caché dans les plis de ses vêtements. Quelqu’un veut avoir vu,
par hasard, au clair de lune, le visage du jeune homme, et depuis l’on
affirme que ce visiteur noir et élancé serait Marc Antonio Priuli, le
fils du proveditore Nicolo Priuli et de la belle Catharina Minelli. On
sait qu’il attend sous le porche de la maison d’Isaac Rosso, puis,
lorsque les alentours se font déserts, traverse la rue en biais et entre
chez le vieux Melchisédech, le riche orfèvre qui a beaucoup de fils et
sept filles, et de ses fils et de ses filles, beaucoup de
petits-enfants. La plus jeune petite-fille, Esther, attend l’étranger,
appuyée à son vieux grand-père, dans une chambre basse et sombre où
beaucoup de choses brillent et brûlent; la soie et le velours retombent
doucement sur les vases, comme pour apaiser leurs flammes pleines et
dorées. Ici Marc Antonio est assis sur un coussin tissé d’argent, aux
pieds du vieux Juif, et parle de Venise comme d’un conte, qui jamais ne
s’est passé nulle part tout à fait ainsi. Il parle des acteurs, des
batailles, de l’armée vénitienne, de visiteurs étrangers, d’images et de
statues, de la Sensa, le jour de l’Ascension, du carnaval et de la
beauté de sa mère, Catharina Minelli. Toutes ces choses ont pour lui un
sens analogue: ce ne sont que des expressions différentes pour le
pouvoir, l’amour et la vie; et toutes sont inconnues aux deux qui
l’écoutent; car les juifs sont sévèrement exclus de tout commerce, et
même le riche Melchisédech ne pose jamais pied dans le ressort du Grand
Conseil, bien que, comme orfèvre, et jouissant de l’estime générale, il
eût pu s’y hasarder. Durant sa longue existence, le vieillard avait
obtenu du Conseil plus d’une faveur pour ses coreligionnaires qui, tous,
sentaient en lui un père, mais il en avait toujours de nouveau subi le
contrecoup. Chaque fois qu’un désastre atteignait l’État, on se vengeait
sur les juifs. Les Vénitiens étaient eux-mêmes trop portés au négoce
pour y employer leurs juifs, comme faisaient d’autres peuples; ils les
harcelaient de tributs, les dépouillaient de leurs biens, et
rétrécissaient de plus en plus l’emplacement du ghetto, de sorte que les
familles qui, malgré toute cette misère, continuaient à se multiplier,
en étaient réduites à construire leurs maisons vers en haut, les unes
sur les toits des autres. Et leur ville qui ne touchait pas à la mer,
s’élevait ainsi, lentement, dans le ciel, comme vers une autre mer, et,
autour de la place au puits, se dressaient de tous côtés les édifices,
pareils aux murs de quelque tour de géants.
Le riche Melchisédech, dans l’étrangeté de son grand âge, avait fait à
ses concitoyens, fils et petits-enfants, une proposition surprenante. Il
voulait toujours habiter la plus haut perchée de ces petites maisons
dont les étages sans nombre se superposaient. On satisfit d’autant plus
volontiers ce désir surprenant que l’on ne se fiait plus trop à la
solidité des fondations et que vers le haut on bâtissait avec des
pierres si légères que le vent ne s’apercevait presque pas qu’il y eût
des murs. C’est ainsi que le vieillard se mit à déménager deux ou trois
fois par an, et Esther, qui ne voulait pas le quitter, l’accompagnait
toujours.
Enfin, ils furent arrivés si haut que, lorsqu’ils sortaient de leur
étroit logis sur le toit plat, à la hauteur de leurs fronts un autre
pays déjà commençait, des usages duquel le vieux, psalmodiant à moitié,
parlait en mots obscurs. Il fallait maintenant monter très haut pour
parvenir jusqu’à eux, à travers beaucoup de vies étrangères, en
gravissant beaucoup de marches raides ou glissantes, et en passant
devant beaucoup de mégères irritées. Ce chemin vous exposait encore à
des assauts d’enfants affamés, et ses nombreux obstacles raréfiaient les
relations. Marc Antonio lui aussi avait cessé de venir, et il manquait à
peine à Esther. Durant les heures qu’elle avait passées, seule avec lui,
elle l’avait regardé si longtemps, et avec des yeux si grands, qu’il lui
semblait qu’alors il s’était abîmé dans ses yeux sombres, qu’il était
mort, et que maintenant commençait en elle cette nouvelle vie éternelle,
à laquelle, lui, chrétien, avait précisément cru. Avec ce sentiment
nouveau dans son jeune corps, elle était debout sur le toit, des
journées entières, et cherchait la mer. Mais si haut que fût son logis,
on ne distinguait d’abord de là que le pignon du Palazzo Foscari, une
tour quelconque, la coupole d’une église, une coupole plus éloignée,
comme transie dans la lumière, et puis une grille de mâts, de poutres et
de poteaux, au bord du ciel humide et tremblant.
Vers la fin de l’été, le vieillard déménagea encore une fois, malgré
toutes les objections, et bien qu’il lui fût de plus en plus difficile
de gravir les étages; car très haut au-dessus des autres, on avait
construit une nouvelle cabane. Lorsque, après un si long intervalle, il
traversa de nouveau la place, appuyé sur Esther, nombreux furent ceux
qui se pressèrent autour de lui, s’inclinèrent sur ses mains
tâtonnantes, et implorèrent son conseil dans beaucoup de questions; car
il était pour eux comme un mort qui surgit de sa tombe, parce qu’un
certain temps s’est accompli. Et il semblait en effet qu’il en fût
ainsi. Les hommes lui racontaient que Venise était en révolution, que la
noblesse était en péril, que bientôt tomberaient les frontières du
ghetto, et que tous jouiraient de la même liberté. Le vieillard ne
répondit rien, hocha seulement la tête, comme s’il savait cela depuis
longtemps, et bien d’autres choses encore. Il entra dans la maison
d’Isaac Rosso, au sommet de laquelle se trouvait son nouveau logis, et
pendant une demi-journée il monta. En haut Esther eut un petit enfant
blond. Lorsqu’elle fut rétablie, elle le porta sur le toit, et étendit
pour la première fois tout le ciel doré dans les yeux ouverts de
l’enfant. C’était une matinée d’automne d’une indescriptible clarté. Les
choses paraissaient sombres, presque sans éclat; quelques lumières
volantes seulement se posaient sur elles comme sur de grandes fleurs,
restaient un instant immobiles, puis reprenaient un vol vague par delà
les contours dorés, jusque dans le ciel. Et là seulement où les choses
disparaissaient, du point le plus élevé, on pouvait voir ce que nul
encore n’avait vu du ghetto: une calme lumière d’argent,--la mer. Et
lorsque les yeux d’Esther se furent habitués à la magnificence, elle
aperçut au bord du toit, à son extrême limite, Melchisédech. Il se leva,
les bras étendus, et força ses yeux fatigués à regarder dans le jour qui
se déployait lentement. Ses bras restèrent étendus, son front portait
une pensée radieuse; on eût dit qu’il accomplissait un sacrifice. Puis
il se laissa de nouveau tomber en avant, et appuya sa vieille tête
contre la méchante pierre anguleuse. Mais le peuple était rassemblé sur
la place et regardait en l’air. Des gestes et des mots disparates
s’élevèrent de la foule, sans atteindre le vieillard, perdu dans sa
prière solitaire. Et le peuple vit son ancêtre et son cadet, comme dans
les nuages. Mais le vieillard continuait à se lever fièrement et à se
prosterner toujours de nouveau sur le sol, humblement. Et la foule, en
bas, grandissait, et ne le quittait pas des yeux: A-t-il vu la mer, ou
bien l’Éternel, dans sa gloire?