II

La terre devint donc l'apanage de l'homme: il n'avait ni ailes d'or, ni

auréole de lumière; il ne pouvait contempler les splendeurs du

tabernacle de Jéhovah; mais la part d'intelligence qu'il avait reçue

était si grande, qu'il savait toutes les merveilles de l'univers sans

les avoir jamais vues, et qu'il aimait Dieu et le servait mieux que les

Séraphins brûlants qui environnent son trône. Son âme voyait ce que les

yeux de son corps ne pouvaient apercevoir. Il devinait par la réflexion

les plus profonds mystères de la nature, et sa pensée était plus rapide

que l'éclair.

Ce que voyant, les Esprits jaloux se disaient entre eux: Dieu a fait

pour celui-ci plus que pour nous tous. Le plus petit insecte, il est

vrai, s'élève plus haut que lui dans l'air qu'il respire; mais le plus

puissant des Archanges ne saurait monter aussi hardiment et aussi vite

dans l'éther de l'immensité que l'esprit de l'homme par sa volonté.

Et Dieu, se complaisant dans son ouvrage, créa beaucoup d'autres hommes

semblables au premier, et en couvrit la face de la terre, en leur

disant: La terre est à vous, cultivez-la, et vivez de ses fruits.

Gouvernez les animaux; les espèces ne périront plus, la terre ne sera

plus ravagée, les plantes et les animaux se reproduiront toujours, et

vous, vous ne mourrez point.

Les hommes vivaient ensemble, et ils étaient heureux; ils ne

connaissaient pas le mal, et ils étaient purs, sans avoir la vanité de

savoir qu'ils l'étaient; car ils l'étaient tous également, et ils ne

s'imaginaient point que la source de leur grandeur fût en eux-mêmes. Ils

adoraient le Seigneur, et se servaient de ses dons avec frugalité. Ils

respectaient la vie des animaux, et n'employaient leur dépouille à leur

usage que lorsque les animaux mouraient selon les lois de la nature. Ils

considéraient les bêtes comme des productions choisies de la matière,

qui, étant douées de sensibilité et d'une sorte de volonté, avaient des

droits sacrés à leur protection. Les bêtes ne s'enfuyaient pas à leur

approche, et comme le chien obéit encore aujourd'hui à son maître et

comprend ses ordres, le lion, le castor et tous les autres animaux

comprenaient le geste, le regard et l'autorité de l'homme; ils

l'aidaient à bâtir des maisons, des temples, à exécuter des migrations

sur les continents, à cultiver la terre, à travailler les métaux et à

les façonner, non en vile monnaie ou en armes cruelles, mais en

instruments de travail et en ornements pour les temples.

Or, tout était commun parmi les hommes, le travail et les fruits de la

terre. Ils se regardaient tous comme vivant sous la volonté de Dieu,

chargés de veiller à l'équilibre de cette nature dont ils étaient rois;

ils s'occupaient sans cesse à réparer les ravages des précédents

cataclysmes, à dessécher les marais fétides qui corrompaient l'air et

engendraient trop de reptiles et d'insectes, à ouvrir des canaux pour

l'écoulement des lacs et des étangs, à rassembler en troupeaux les

animaux trop nombreux sur certains points du globe, et à les conduire

vers d'autres régions désertes, à distribuer de même la végétation selon

les climats qui lui convenaient; car, avant l'homme, la matière, livrée

à sa vorace faculté de produire, s'épuisait sans cesse, et, renaissant

de ses propres débris, offrait partout des ruines auprès des créations

nouvelles. Cet homme, que les Esprits des terribles éléments avaient

pris d'abord pour un souffle débile dans le corps d'une bête avortée,

devint donc, sans autre magie et sans autre prestige que sa patience et

son industrie, plus puissant que les éléments eux-mêmes. La terre fut

bientôt un jardin si beau et si fécond, que les anges du ciel venaient

s'y promener, et ne pouvant converser directement avec les hommes, parce

que Dieu l'avait défendu, ils chantaient doucement dans les brises et

dans les flots, et les hommes les voyaient alors en songe avec les yeux

de l'âme.

Mais il arriva que, la terre étant pacifiée et embellie, et l'ordre des

saisons réglé, le travail devint moins actif. Les hommes eurent plus de

temps à donner à la prière et à la méditation: leur nombre n'augmentait

pas et ne diminuait pas; il avait été calculé par l'Eternel, pour opérer

les grands travaux, qui se terminaient maintenant, et l'esprit humain

commençait à souffrir de sa propre force, et à désirer quelque chose au

delà de ce qu'il possédait. Les hommes voulaient, pour faire cesser leur

inquiétude, que Dieu leur accordât un don; mais ils ne savaient lequel,

car ils ne souffraient que parce qu'ils ne manquaient plus de rien.

Leur sommeil devint moins paisible; durant les belles nuits d'été, ils

s'asseyaient par groupes sur les hauteurs, et au lieu de contempler avec

bonheur, comme autrefois, le cours des astres et la beauté de la voûte

céleste, ils soupiraient tristement, et dans leurs cantiques éplorés ils

demandaient à Dieu de faire cesser leur ennui.

Alors il y en eut qui dirent:--Les bêtes souffrent les maladies du

corps, et elles meurent; les hommes ne sont pas soumis aux maux de la

chair, et ne meurent pas. Bénissons Dieu. Mais l'esprit de l'homme

souffre une douleur dont il ne sait pas le remède. Demandons à Dieu

qu'il nous ôte la réflexion, et nous laisse seulement l'intelligence

nécessaire pour commander aux animaux.

Mais cet avis fut combattu par quelques-uns, qui considéraient la

richesse de leur intelligence comme ce qu'ils avaient de plus précieux

au monde.

Il y en eut alors d'autres qui s'avisèrent d'un désir plus noble, et

dirent:--Nous avons comparé le sommeil paisible des bêtes aux

aspirations de nos veilles brûlantes, et nous avons découvert les causes

de nos ennuis; dépêchons les oiseaux en messagers aux hommes de tous les

pays. Et quand la foule, accourue de toutes parts, se fut réunie autour

de ces sages, debout sous le portique des temples, ils parlèrent ainsi:

--Le malheur de l'homme ne vient pas d'une cause accidentelle; cette

cause est son organisation défectueuse et le triste destin qu'il

accomplit dans l'univers. C'est un être borné dans ses jouissances,

quoique infini dans ses désirs. Il souffre, et ne sait comment se

guérir: cela est injuste, car les animaux connaissent la plante qui doit

leur rendre l'appétit lorsqu'ils l'ont perdu, et l'âme de l'homme ne

peut embrasser le but de ses vagues désirs. Mais ce n'est pas le seul

avantage que les bêtes aient sur nous. Elles sont divisées en sexes

différents; c'est pourquoi elles se cherchent, se rapprochent et

s'unissent dans une extase qui les élève au-dessus d'elles-mêmes, et qui

nous est inconnue. Le charme qui les attire est si puissant, qu'il n'est

aucune caresse, aucune menace de l'homme, aucun attrait de la

gourmandise, aucune injonction de la faim qui les empêche de courir au

fond des bois et des vallées à la suite les unes des autres. Le tigre ou

le lion enfermé loin de sa compagne se couche en rugissant, et semble

renoncer à la vie, car il refuse toute nourriture. Le cheval séparé de

la cavale, le taureau de la génisse, au temps de leurs amours,

deviennent indociles, et brisent les chariots. Tous devinent l'approche

de leur compagne: le loup sent venir la louve du fond des forêts

ténébreuses, le chien hurle et tressaille à l'arrivée de la lice sans la

voir ni l'entendre; l'oiseau sait se frayer une route au travers des

plaines immenses de l'air pour aller rejoindre sa compagne: il n'a vu

qu'un point noir vers l'horizon, et pourtant il ne se trompe pas; l'ibis

ne court point après la grue, ni le chardonneret après la mésange. Qui

donc leur enseigne ces merveilleux instincts qui ne sont pas donnés à

l'homme? C'est l'amour qu'ils ont pour un sexe différent du leur.

Quant à nous, nous ne connaissons pas ces sublimes extases, ces

transports de joie et ces caresses enivrantes: nous aimons à converser

ensemble, à partager nos repas; mais cette amitié n'est pas assez

puissante pour que la séparation soit désespérée, ni pour que le

battement du coeur nous annonce l'approche de l'ami absent. Nous n'avons

que des peines légères et des joies tièdes. Dieu seul, Dieu notre

immortel principe, nous ravit d'une joie inaccoutumée; mais pouvons-nous

toujours penser à lui? Sa grandeur, que nous adorons, nous défend-elle

de comparer notre destinée à celle des autres créatures, et de leur

envier les biens que nous n'avons pas?

D'autres hommes se levèrent à leur tour, et dirent:--Les bêtes ont

encore un avantage que nous n'avons pas. Elles se reproduisent

d'elles-mêmes, elles donnent la vie à des créatures de leur espèce, qui

sont leur chair et leur sang. Il y a plusieurs siècles, avant que la

terre fût tranquille et féconde, la reproduction nous semblait une tâche

pénible, un sceau de misère imprimé à la matière. Nous avions compassion

de la jument obligée de porter son fruit dans son flanc durant le cours

de plusieurs lunes, de la perdrix forcée de couver patiemment ses oeufs

et de les féconder par la chaleur de son sein. Nous pensions que l'homme

avait assez de cultiver la terre et de protéger les animaux; que Dieu,

dans sa sagesse, l'avait dispensé du rude travail de la génération, et

lui avait donné l'immortalité, la jeunesse et la santé éternelle, pour

marquer sa royauté sur la terre. Mais aujourd'hui nos grands travaux

sont accomplis. Les animaux, libres et paisibles sous notre domination,

s'aiment avec plus de bonheur encore, et nous voyons en eux des joies et

des forces que nous n'avons pas. Nous admirons le soin avec lequel

l'hirondelle nourrit sa compagne accroupie sur ses oeufs, nous admirons

surtout la mère qui décrit de grands cercles dans les cieux pour

attraper une pauvre mouche, dont elle se prive afin de l'apporter à ses

enfants, car les oiseaux à cette époque sont maigres et malades; mais le

gazouillement de leurs oisillons semble les réjouir plus que toutes les

graines d'un champ, et plus encore peut-être que les caresses de

l'amour. Les plus faibles créatures acquièrent alors une folle audace

pour la défense de ce qu'elles ont de plus cher: la brebis défend son

agneau contre le loup, et la poule, cachant ses poussins sous son aile,

glousse avec colère quand le renard approche; c'est elle qui meurt la

première, et l'ennemi est forcé de passer sur son cadavre pour s'emparer

de la famille abandonnée.

Tout cela n'est-il pas digne d'admiration? et s'il y a des fatigues et

des douleurs attachées à ces devoirs, n'y a-t-il pas des ravissements et

des émotions qui les rachètent? Quand ce ne serait que pour chasser

l'ennui que nous éprouvons, ne devrions-nous pas les demander à Dieu?

Quand ceux-là eurent dit, il y en eut d'autres qui

répondirent:--Avez-vous songé à ce que vous proposez? Si l'homme se

reproduisait sans cesser d'être immortel, la terre ne pourrait bientôt

lui suffire. Voulez-vous accepter la maladie, la vieillesse et la mort

en échange des biens et des maux dont vous parlez? Lequel de nous peut

concevoir l'idée de mourir? N'est-ce pas demander à Dieu qu'il fasse de

nous la dernière créature du monde? Lequel de nous voudra renoncer à

être ange?

--Nous ne sommes pas des anges, reprirent les premiers. Les anges que

nous voyons dans nos rêves ont des ailes pour parcourir l'immensité, et

quoiqu'ils se révèlent à nous sous une forme à peu près semblable à la

nôtre, cette forme n'est pas saisissable; nous ne pouvons les retenir au

matin, lorsqu'ils s'éloignent; nous embrassons le vide, ils nous

échappent comme notre ombre au soleil. Ils n'ont de commun avec nous que

l'esprit, lequel n'est que la moitié de nous-mêmes. Nous appartenons à

la terre où notre corps est à jamais fixé. Si nous sommes condamnés à la

misère d'exister corporellement, pouvons-nous sans injustice être privés

des avantages accordés aux autres animaux? Pourquoi serions-nous

imparfaits et déshérités du bonheur qui leur est échu?

Ces différents avis excitèrent dans l'esprit des hommes une douloureuse

inquiétude. Les uns pensaient qu'en effet la partie physique était

incomplète chez eux; les autres répondaient que l'immortalité, l'absence

de maladie et de caducité, étaient des compensations suffisantes à cette

absence de sexe.

Et, en effet, rien n'était plus suave et plus paisible en ce temps-là

que le sort de l'homme. N'éprouvant que des besoins immédiatement

satisfaits par la fécondité de la terre et la liberté commune, la faim,

la soif et le sommeil étaient pour lui une source de jouissance douce et

jamais de douleur. La privation était inconnue; aucun despotisme social

n'imposait les corvées et la fatigue; il n'y avait ni larmes, ni

jalousies, ni injustices, ni violences. Rien n'était un sujet de

rivalité ou de contestation. L'abondance régnait avec l'amitié et la

bienveillance.

Mais cette secrète inquiétude, qui est la cause de toutes les grandeurs

et de toutes les misères de l'esprit, tourmentait presque également ceux

qui désiraient un changement dans leur sort et ceux qui le redoutaient.

Alors les hommes firent de grandes prières dans les temples, et ils

invoquèrent Dieu afin qu'il daignât se manifester.

Mais l'Eternel garda le silence; car il veut que les hommes et les anges

soient librement placés entre l'erreur et la vérité. Autrement l'ange et

l'homme seraient Dieu.

Le poëme de Myrza - Hamlet · 第 3 / 8 题