L'ORPHÉON.

C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des

écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a

organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.

L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à

l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut

l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui,

sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les

bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner

gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le

besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était

surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à

M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y

atteindre.

«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses

collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas

chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs

pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger

leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils

ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de

retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition,

ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords

sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux

d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute

la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux

plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont

observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La

musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du

riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse.

Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements;

en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un

grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin

d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins

fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de

lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui

enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité

dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné:

l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte,

marcher à sa suite.

«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de

chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point

sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos,

remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs.

Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins

ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si,

en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des

hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des

chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas

propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»

La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour

l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de

l'enseignement gratuit qu'on organisait.

Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale,

n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents

élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même

exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient

commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en

est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour

amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se

forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais,

dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et

d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement

mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon

le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule

leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était

divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le

même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.

La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il

fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un

jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la

Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre

affaire.» dit le chansonnier.

[Illustration: (Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de

l'Orphéon)]

Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et

l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux

fonctions qu'on allait lui déférer.

Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui

offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses

efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il

serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés

analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer

tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève,

pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à

son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en

quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la

vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le

_Manuel musical_ qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou

artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous

suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes

les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires

organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y

verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le

charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun

desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_, à des exercices

musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres,

que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand

vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec

surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans

hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les

clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront

un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront

représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons

appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.

Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem

est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix

mille le nombre des élèves.

De temps en temps, les _moniteurs_ de ces écoles se réunissent pour

exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés

expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant,

ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme _orphéon_ dans le

langage universitaire.

Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la

direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance

solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants

peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un

choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de

Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux

écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une

précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en

vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le

gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à

l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre

qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie

aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de

départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui

lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son

harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail

instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle

remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel

bien elle fait à l'âme!

Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que

nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y

être admis.

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 16 / 26 题