THÉÂTRE-ITALIEN.

Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui

perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le

soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a,

cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en

avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les

champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse

semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en

guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et

partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas:

l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a

déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.

La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport.

Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre

larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a

fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire

rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes

citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il

y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais

enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout

ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.

Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne

réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de

l'accroître.

Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux

années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le

_Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix

énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style

savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement

de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux

concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès

dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses

plus beaux triomphes.

[Illustration: (Madame Grisi.)]

Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices:

l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de

laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances;

l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre

dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant

simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame

Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge

en pourrions-nous faire qui valût celui-là!

Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de

s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous

deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de

toutes les scènes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant été

presque complètement éclipsée par son frère cadet. _Don Pasquale_, c'est

de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous

préférons nous occuper.

[Illustration: (Lablache.)]

_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron à larges

basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies;

mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est

qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle,

erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est

longtemps appelé _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande

célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est

riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte,

un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle.

Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu,

si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire

enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? _Don Pasquale_ est

comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a

déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu

rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa

goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il

tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.

«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.

--Volontiers, dit le docteur.»

Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir

et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les

ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est

baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle

a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel

goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement

préparée?

«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»

Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières

et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son

oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit:

_Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de

ce que veut son mari.

Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des

servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ était riche, d'où vous devez

conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de

couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce

que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a

pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne

savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop

heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son

mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de

mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du

matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale,

et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du

pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:

[Illustration: (Théâtre-Italien.--Une scène de _Don Pasquale_, deuxième

acte.)]

_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._

Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!

La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique

rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont

cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté

pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M.

Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et

M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien

encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque

autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous

invitions à un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine,

d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la

Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y

prendrez pas pour cela moins d'intérêt.

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 15 / 26 题