SALLE DES SCULPTURES.

Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais

qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et

que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux

fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le

nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des

regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On

reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un

petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte

qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de

même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la

sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du

commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se

dérange, et se donne la peine de passer chez eux.

L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.

Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde,

Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre?

Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le

loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous

dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il

ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour

le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par

suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les

portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes

abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en

revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse,

tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode;

le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être

moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles.

«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne

peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que

vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même

on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra

figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:

D'un pinceau délicat l'artifice agréable,

Du plus affreux objet fait un objet aimable. »

Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient

_de multiplier les ouvrages médiocres_. Tout vainqueur aux jeux

olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté

trois couronnes, pour que cette statue fût _iconique_, c'est-à-dire pour

qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.

La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que

nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les

principales peintures du salon carré.

_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord

remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique

de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du

scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas

d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la

_Navigation._

Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête,

par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su

personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion

psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa _Philosophie_

n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui

font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse

platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des

harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la

déesse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison

pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au

travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie

s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion

même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la

conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous

reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble

figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet

de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette

flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.

Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une

certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les

lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les

draperies; il en résulte une sorte d'harmonie _carrée_ qui nous semble

dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La

statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et

ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine,

ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir

la rigide façon dont la _Philosophie_ est enveloppée, que l'artiste,

dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis

voilée: la critique avait déjà reproché à son _Oreste mourant_ une

affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous

semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles

la statuaire devient de la géométrie pure.

[Illustration: (Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)]

_La Philosophie_ de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas

moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été

exposées au Louvre depuis plusieurs années.

_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;_ son chien

lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années,

avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun

sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient

déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants

positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui

ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la

pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une

incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du

marbre la romance du _Saale, les Méditations_ de Lamartine Nonobstant,

M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je

puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à

l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement

les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit

que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire

ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante

préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de

l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche

du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a

trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en

revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières

baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse

gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une

douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien

est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire

et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet,

de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En

somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que

promettaient sa _Velléda_, son _Christ_, son _saint Grégoire_, toutes

oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la

distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de

l'idéalisation.

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 10 / 26 题