J'ai attendu, pour vous reparler de _l'Immortel_, qu'on en parlât un peu
moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le
dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de
l'Académie.
Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir,
au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition
académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du
respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me
paraît même que les colères soulevées par _l'Immortel_ ont été aussi
disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur
l'Académie.
Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait
bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse,
quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on
n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à
faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être,
et, l'Académie lui ayant pardonné, renouveler cette impertinente
déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est
détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction,
ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se croit engagé. Je ne
prétends même pas que tant de protestations soient d'un goût très
distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre diable médiocre
et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable à la rigueur,
aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. Alphonse Daudet à
conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter quelque chose à lui,
et, la repoussant, il repousserait de réels avantages. Mais M. Alphonse
Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui tenait tout prêt, ne renonce à
rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire et la fortune», comme dans la
chanson. Il lui est trop commode de mépriser ce que tous les autres
désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure,
plaisir d'insulter au plus innocent de nos préjugés et à la plus durable
de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point
charitable.
Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent
obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a
des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite
m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà!
je crains qu'il ne soit trop profondément satisfait de sa manifestation
et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une assez bonne pierre
dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois»,
a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe là-dessus: «Croit-il
donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si terrible et de si
original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour que lui joue ce
gros malin de M. Zola en rendant hommage à la tradition, juste au
moment où ce méchant tsigane la piétine.
--Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément
couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est
notoirement un si bon père de famille?--Tsigane, oui. D'abord, parce
qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon;
tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.
Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours
secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un
Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans
rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été
amené à nous révéler, dans _l'Immortel_, des sentiments, ou plutôt une
disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma
part, fort éloigné.--Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman
anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand
Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence du passé
et des traditions qui en maintiennent le respect.
M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et
grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il
est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu
par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux
bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne
comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et
honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier
peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés
compréhensives?... L'auteur de _l'Immortel_ est bien le même homme que
j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime
rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout
Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus.
Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui
goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans
le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt
qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit
une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité
charmante,--et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui
ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus
libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.
M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les
impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour
ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les
traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît
languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si
particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il
lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses
sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants
impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les
premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins
déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est
qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où
nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais
dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été
égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux
qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait,
tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait
égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas
la tragédie, puisqu'il écrit _le Nabab_ et _Sapho_.
C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et
comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il
rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe,
immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement
«réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai
répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison
continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve.
Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce
qu'il construit ses romans _à priori_ et subordonne à ses conceptions
les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses
récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,--et
rappellent les belles oeuvres classiques en dépit des ordures qu'il y
entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des
impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même
temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.
Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où
il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné
d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une
silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans
l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces
apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons
nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur
_ex professo_, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt;
jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que dans
les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a
qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à accorder
parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je croyais,
l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère
d'Astier-Réhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la
duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul
Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux
chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend
que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste,
éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez
au dernier chapitre le récit du mariage:
«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle
de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée,
désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux
qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier,
Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde,
personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé
les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la
mine gracieuse:
--Nous n'attendons plus que la mariée...
--Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.
«... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les arcades du
petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: «C'est fini,
mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a mesuré le
gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement
d'honneur.»
Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte,
pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien
si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier
qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point
que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût
expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants,
soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu
sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...
Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui
n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il
est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines
explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une
correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le
_Nabab_, les mémoires de Passajon, et, dans _l'Immortel_, les lettres du
candidat Freydet à sa soeur. Cet artifice détonne étrangement dans des
livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car
il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'oeil et le style de M.
Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à
l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne
nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation,
la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient
racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)
Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des
personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des
grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature
académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce
brave garçon; l'histoire des manoeuvres de Paul Astier à la poursuite
d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux
premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est
pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache
à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les
rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun,
un dramatique froid navrant qui serre le coeur (et qui serait peut-être
doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une
horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du
livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre
sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir.
J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle
se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit
isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce
retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de _Nabab_, après l'effort de
l'_Évangéliste_ et de _Sapho_ vers la classique unité d'action.
Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans
les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine,
ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour
mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si
prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de
l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait
de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées,
toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une
attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des
objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de
mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si
audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de
Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis
Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle
hypotypose.
J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une
formule):
«Pour midi, la messe noire (_essayez de dire la chose en moins de mots;
et encore il y a une image!_) et, bien avant l'heure, un monde énorme
affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite
(_ablatif absolu_), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver
sur la place agrandie (_c'est une sensation que vous avez certainement
éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup
plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot_), bordée d'un
sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (_cela encore
fait image_).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que
chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été
capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la
première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire
dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:
«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la
nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, _ballant comme des
sonnailles_, montrent des _rictus de plaisir_ qui ouvrent jusqu'au fond
des lèvres humides, des _bouches démeublées_ laissant entendre de petits
_rires semblables à des hennissements_. Même le prince d'Athis humanise
la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
grâce dansante qui, _du bout de ses pointes, décroche tous ces masques
mondains_; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée,
affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
narines, _désorbite ses yeux_, pousse _les cris gutturaux d'un obscène
et démesuré Caragouss_. Dans ce _frénétisme de vivats_, de bravos, la
fillette volte, bondit, _dissimule si harmonieusement_ le travail
musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la
distraction d'une libellule, sans les _quelques pointes de sueur sur la
chair gracile et pleine du décolletage_ et le sourire en coin des
lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la
fatigue du ravissant petit animal.»
Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où
m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la
duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier,
etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une
concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et
surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux,
rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point
extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le
charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde
un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la
langue.
(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien _la Vie
parisienne_ m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de
_l'Immortel_, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième
siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases
que _la Vie parisienne_ aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus;
mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite
association, sans joie... _une seule note humaine et naturelle,
l'enfant; et cette note troubla l'harmonie_.» Et voici l'autre:
«...L'_évolution_ toute naturelle de la douleur débordante à ce complet
apaisement s'_accentuait_ ici _de l'appareil_ du veuvage inconsolable,
etc...).
Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà
que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les
personnages de _l'Immortel_ n'étaient que des pantins fort expressifs,
qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés,
c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes
est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous
révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un
romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs
discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman
(_Revue des Deux-Mondes_ du 1er août), soit un psychologue si
insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement
fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé.
Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de
l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous
le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, _à un pareil
degré_, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire
et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après
huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir.
Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la
campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la
cuisine,--aujourd'hui, 17 août.