«LE BONHEUR»
Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté
toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver,
et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions
ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait
pour titre: _le Bonheur_, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son
principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y
sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos
voeux.
Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert
d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres
conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une
puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel
arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand
vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la
suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps:
bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez
de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul
se meut,--vers quel but? nous ne savons,--l'incompréhensible univers. Ce
monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre
qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous
ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre,
vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que
celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos
journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la
réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette
cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez
concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité.
Résignez-vous.
Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts
impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir.
Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne
l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus,
après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve
Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur
qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice.
Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il
se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de
compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies
terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort
l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame
est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres
bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la
construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.
Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que
ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour
délicieux. Voyons comment le poète se le figure:
Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre
D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,
Dont les fûts couronnés de feuillages épais
En portent noblement l'impénétrable dais, etc.
Et plus loin:
En cirque devant eux s'élève une colline
Qui jusques à leurs pieds languissamment décline;
Une flore inconnue y forme des berceaux
Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...
Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des
collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement
à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela
signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus
belle que la flore terrestre.--Faustus et sa compagne connaissent
d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des
fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et
quelle eau! et quelles fleurs!--Laissez-moi donc tranquille! Quand le
poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum
est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un
baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il
est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là
que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement
transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs
produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en
vers cet admirable conte de _l'Île des plaisirs_, où le candide Fénelon
exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.
Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est
encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la
beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du
soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de
plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer
notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les
grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:
Ils possèdent leur songe incarné sans effort:
C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort;
Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle;
Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord
Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.
Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous,
De sa vision même est devenu l'époux;
L'Aube est d'Angelico la soeur chaste et divine;
Raphaël est baisé par la Grâce à genoux,
Léonard la contemple et, pensif, la devine;
Le Corrège ici nage en un matin nacré,
Rubens en un midi qui flamboie à son gré;
Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre
Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré
Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;
Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux
De nobles frondaisons, de ciels délicieux,
De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;
Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux,
Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.
Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il
reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté
plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les
Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices
parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait
chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et
les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann,
et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et
que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts
Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici
franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de
la prétérition:
Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots
Seront jamais d'un chant les fidèles échos?
Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,
Jamais pareils transports n'émurent pareils sons.
Ah! ton art est cruel, misérable poète!
Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête;
Ta muse s'évertue en vain à les saisir.
Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.
Vous le voyez. _Habemus confitentem._ Il renonce à décrire une autre
musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en
effet, en concevoir une autre?
De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux
bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez
rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il
trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée»,
l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela
même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé,
celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la
pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de
Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des
idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de
l'_Oaristys_:
Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.
Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si
pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et
me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort,
jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que
Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et
mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent
de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est
tout.--Trouvez mieux! me dira-t-on.--Eh bien! oui, on pouvait peut-être
mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de
son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop
rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop
de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su
transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments
humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables
à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et
la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même
appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité,
c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus
complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de coeur
et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus
que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les
malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de
la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il
retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon
dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie,
dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de
bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait
mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les
superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins
contestables plaisirs.
Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point
un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de
Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et
excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante
quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure,
songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines
individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de
décrire le bonheur _en général_. Faustus et Stella sont des êtres
abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver
des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que
ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les
plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus
universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète
peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des
_Épreuves_ et de _la Justice_. Il avait contre lui la tournure
philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.
Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous
donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau
tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses
habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait
ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de
la vue, de l'ouïe et du toucher.--Puis, cette description du bonheur de
tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante,
enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la
langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les
mots.--Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des
poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que
dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de
Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent
s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les
deux bienheureux vont s'enlacer:
L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée,
Soeur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée,
Et goûte une caresse où, né sans déshonneur,
Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.
Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de
justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne
«chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le
bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans
tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de _Manon
Lescaut_ ou de _Paul et Virginie_ ou même de quelque roman inconnu et
sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.
Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant.
J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer
l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir
impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons
pas.
J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait
partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses
sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle
vérité?--C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du
poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous
savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science
humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et
modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard.
C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid
paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette
vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:
La cause où la nature entière est contenue
Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit,
Elle est l'inabordable et dernière inconnue
Du problème imposé par le monde à l'esprit.»
Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue»
que nous voudrions saisir. Je dirais presque:--Qu'importe que nous
connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si
la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme
accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui
interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science
parfaite.
À part cette inconséquence,--d'ailleurs inévitable comme toutes les
autres,--les trois grands morceaux sur la _Philosophie antique_, sur _la
Philosophie moderne_ et sur _les Sciences_, sont de pures merveilles.
Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la
science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à
la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre
d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est
que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles
origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait
de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas
le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée
comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que
celle-ci (après la chanson des Épicuriens):
... Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe
Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,
Une perle y tomba, plus rouge que le vin...
Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme
D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,
Allait rouvrir le coeur au sentiment divin.
Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de
plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et
en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et
ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue
présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la
science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.
Combien sur le vrai fond des choses
La forme apparente nous ment!
Le jeu changeant des mêmes causes
Émeut les sens différemment;
Le pinceau des lis et des roses
N'est formé que de mouvement;
Un frisson venu de l'abîme,
Ardent et splendide à la fois,
Avant d'y retourner anime
Les blés, le sang, les fleurs, les bois.
Ce vibrant messager solaire
Dans les forêts couve, s'endort
Et se réveille après leur mort
Dans leur dépouille séculaire,
Noir témoin des printemps défunts,
Qui nous réchauffe, nous éclaire
Et nous rend l'âme des parfums!
Dans l'aile du zéphir qui joue,
Dans l'armature du granit,
Roi des atomes, il les noue,
Les dénoue et les réunit.
La terre mêle à son écorce
Ce Protée en le transformant
Tour à tour, de chaleur en force,
En lumière, en foudre, en aimant.
Soleil! gloire à toi, le vrai père,
Source de joie et de beauté,
D'énergie et de nouveauté,
Par qui tout s'engendre et prospère!
Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais
voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les
gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la
plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et
cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à
intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides
effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des
hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce
qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté
de l'effort et du sacrifice accompli.
Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords
Que des biens chèrement payés par ses efforts...
Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.
Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à
souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la
race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit
de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il
cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;
(Je me rappelle cet enfer...
Et cependant je l'aime encore
Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,
Pour tes soeurs dont le front en passant le décore.)
les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et
son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres
hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le
faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une
émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M.
Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages
d'autrefois...
Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La
planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du
globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais
peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les
plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent
le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve
et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de
revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur
son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants,
parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le
sacrifice, ils l'ont du moins tenté.
La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus
lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins
désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion
des _Destins_. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il
ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du _Bonheur_, qui
se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la
terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du
rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose,
involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui
aurait pour titre: _le Malheur_? Le même apparemment, sauf le ton. Cela
est très instructif.
Je n'ai prétendu donner, sur l'oeuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme,
qu'une première impression. _Le Bonheur_ est (avec _la Justice_) un des
plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis
les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et
l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et
s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y
avait de plus important à dire.
* * * * *
_P.-S_. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M.
Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai
remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement
humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même
que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur
qualité d'hommes. Ainsi, page 113:
Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?
Et page 146:
Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu
Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.
C'est précisément parce qu'ils demeurent _hommes_ que le poète leur
donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne
pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur
voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore
parce qu'ils sont _hommes_, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté
par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité
tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M.
Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros
dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après
l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve
leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans
le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très
vague idée...
--Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se
passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?
Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces
explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème.
Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et
plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de
construction, si je puis dire.