NOSTALGIES DE CASERNE.

Ce matin, aux premières clartés de l'aube, un formidable roulement de

tambour me réveille en sursaut... Ran plan plan! Ran plan plan!...

Un tambour dans mes pins à pareille heure!... Voilà qui est singulier,

par exemple.

Vite, vite, je me jette à bas de mon lit et je cours ouvrir la porte.

Personne! Le bruit s'est tu... Du milieu des lambrusques mouillées,

deux ou trois courlis s'envolent en secouant leurs ailes... Un peu de

brise chante dans les arbres... Vers l'orient, sur la crête fine des

Alpilles, s'entasse une poussière d'or d'où le soleil sort lentement...

Un premier rayon frise déjà le toit du moulin. Au même moment, le

tambour, invisible, se met à battre aux champs sous le couvert...

Ran... plan... plan, plan, plan.

Le diable soit de la peau d'âne! Je l'avais oubliée. Mais enfin, quel

est donc le sauvage qui vient saluer l'aurore au fond des bois avec un

tambour?... J'ai beau regarder, je ne vois rien... rien que les touffes

de lavande, et les pins qui dégringolent jusqu'en bas sur la route...

Il y a peut-être par-là dans le fourré quelque lutin caché en train de

se moquer de moi... C'est Ariel, sans doute, ou maître Puck. Le drôle

se sera dit, en passant devant mon moulin:

--Ce Parisien est trop tranquille là dedans, allons lui donner l'aubade.

Sur quoi, il aura pris un gros tambour, et... ran plan plan!... ran plan

plan!... Te tairas-tu gredin de Puck! tu vas réveiller mes cigales.

* * * * *

Ce n'était pas Puck.

C'était Gouguet François, dit Pistolet, tambour au 31e de ligne, et pour

le moment en congé de semestre. Pistolet s'ennuie au pays, il a des

nostalgies, ce tambour, et--quand on veut bien lui prêter l'instrument

de la commune--il s'en va, mélancolique, battre la caisse dans les bois,

en rêvant de la caserne du Prince-Eugène.

C'est sur une petite colline verte qu'il est venu rêver aujourd'hui.

Il est là, debout contre un pin, son tambour entre ses jambes et s'en

donnant à coeur joie... Des vols de perdreaux effarouchés partent à ses

pieds sans qu'il s'en aperçoive. La férigoule embaume autour de lui, il

ne la sent pas.

Il ne voit pas non plus les fines toiles d'araignée qui tremblent au

soleil entre les branches, ni les aiguilles de pin qui sautillent

sur son tambour. Tout entier à son rêve et à sa musique, il regarde

amoureusement voler ses baguettes, et sa grosse face niaise s'épanouit

de plaisir à chaque roulement.

Ran plan plan! Ran plan plan!...

«Qu'elle est belle, la grande caserne, avec sa cour aux larges dalles,

ses rangées de fenêtres bien alignées, son peuple en bonnet de police,

et ses arcades basses pleines du bruit des gamelles!...»

Ran plan plan! Ran plan plan!...

«Oh! l'escalier sonore, les corridors peints à la chaux, la chambrée

odorante, les ceinturons qu'on astique, la planche au pain, les pots

de cirage, les couchettes de fer à couverture grise, les fusils qui

reluisent au râtelier!»

Ran plan plan! Ran plan plan!

«Oh! les bonnes journées du corps de garde, les cartes qui poissent aux

doigts, la dame de pique hideuse avec des agréments à la plume, le vieux

Pigault-Lebrun dépareillé qui traîne sur le lit de camp!...»

Ran plan plan! Ran plan plan!

«Oh! les longues nuits de faction à la porte des ministères, la vieille

guérite où la pluie entre, les pieds qui ont froid!... les voitures de

gala qui vous éclaboussent en passant!... Oh! la corvée supplémentaire,

les jours de bloc, le baquet puant, l'oreiller de planche, la diane

froide par les matins pluvieux, la retraite dans les brouillards à

l'heure où le gaz s'allume, l'appel du soir où l'on arrive essoufflé!»

Ran plan plan! Ran plan plan!

«Oh! le bois de Vincennes, les gros gants de coton blanc, les promenades

sur les fortifications... Oh! La barrière de l'École, les filles à

soldats, le piston du Salon de Mars, l'absinthe dans les bouisbouis, les

confidences entre deux hoquets, les briquets qu'on dégaîne, la romance

sentimentale chantée une main sur le coeur!...»

* * * * *

Rêve, rêve, pauvre homme! ce n'est pas moi qui t'en empêcherai...; tape

hardiment sur ta caisse, tape à tours de bras. Je n'ai pas le droit de

te trouver ridicule.

Si tu as la nostalgie de ta caserne, est-ce que, moi, je n'ai pas la

nostalgie de la mienne?

Mon Paris me poursuit jusqu'ici comme le tien. Tu joues du tambour sous

les pins, toi! Moi, j'y fais de la copie... Ah! les bons Provençaux que

nous faisons! Là-bas, dans les casernes de Paris, nous regrettions nos

Alpilles bleues et l'odeur sauvage des lavandes; maintenant, ici, en

pleine Provence, la caserne nous manque, et tout ce qui la rappelle nous

est cher!...

* * * * *

Huit heures sonnent au village. Pistolet, sans lâcher ses baguettes,

s'est mis en route pour rentrer... On l'entend descendre sous le bois,

jouant toujours... Et moi, couché dans l'herbe, malade de nostalgie, je

crois voir, au bruit du tambour qui s'éloigne, tout mon Paris défiler

entre les pins...

Ah! Paris!... Paris!... Toujours Paris!

Lettres de mon moulin(#11770) · 第 48 / 54 题