LE VACCARÈS.

Ce qu'il y a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent,

abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord de ce lac salé, une

petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres

et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de

cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son

rivage un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, étale une

flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des

gentianes, et ces jolies _saladelles_, bleues en hiver, rouges en été,

qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une

floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.

Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, ces trois lieues

d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur

étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des

_clairs_, des _roubines_, apparaissant de distance en distance entre les

plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout,

prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est

grande, large. De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes

de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc,

aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long du rivage,

de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande

égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux

dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en

effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix

du gardien qui rappelle ses chevaux, dispersés sur le bord. Ils

ont tous des noms retentissants: «Cifer!... (Lucifer)... L'Estello!...

L'Estournello!...» Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la

crinière au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien...

Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande _manado_

(troupeau) de boeufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en

temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête de leurs

dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La

plupart de ces boeufs de Camargue sont élevés pour courir dans les

_ferrades_, les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà

célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi

que la _manado_ voisine compte entre autres un terrible combattant

appelé _le Romain_, qui a décousu je ne sais combien d'hommes et de

chevaux aux courses d'Arles, de Nîmes, de Tarascon. Aussi ses compagnons

l'ont-ils pris pour chef; car dans ces étranges troupeaux les bêtes se

gouvernent elles-mêmes, groupées autour d'un vieux taureau qu'elles

adoptent comme conducteur. Quand un ouragan tombe sur la Camargue,

terrible dans cette grande plaine où rien ne le détourne, ne l'arrête,

il faut voir la _manado_ se serrer derrière son chef, toutes les têtes

baissées tournant du côté du vent ces larges fronts où la force du boeuf

se condense. Nos bergers provençaux appellent cette manoeuvre: _vira la

bano au giscle_--tourner la corne au vent. Et malheur aux troupeaux qui

ne s'y conforment pas! Aveuglée par la pluie, entraînée par l'ouragan,

la _manado_ en déroute tourne sur elle-même, s'effare, se disperse, et

les boeufs éperdus, courant devant eux pour échapper à la tempête, se

précipitent dans le Rhône, dans le Vaccarès ou dans la mer.

Lettres de mon moulin(#11770) · 第 47 / 54 题