XXIV.

Dénoûment.

J’arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la

porte du parc la comtesse avec le chevalier.

Celui-ci m’apprit qu’il venait prendre congé de la femme du général.

--Il part pour l’ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une

intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s’agissait.

--Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous

trouverons là-bas en pays de connaissance.

--En effet, répliquai-je, les journaux m’ont appris que MM. de Lescot et

d’Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées.

--Eh bien! nous les verrons à l’œuvre, continua de Rieul, qui ne

tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un

philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire.

--Et vous pouvez ajouter que c’est un devoir pour tout gentilhomme, dit

la comtesse avec intention.

Je fis observer, en souriant, que j’avais trop dérogé pour oser encore

prétendre à ce titre.

--Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le

chevalier.

--On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une

sorte d’aigreur.

--Qui donc s’y opposerait? demandai-je.

Elle s’arrêta pour me regarder, puis s’écria avec un rire forcé.

--Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que

deviendrait ma sœur si vous n’étiez plus là?

Je rougis involontairement.

--Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec

indifférence le départ d’un de ses amis les plus dévoués... mais je sais

aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu’elle essayât de me

retenir, si mon devoir m’appelait ailleurs.

--Vous croyez?

--J’en suis sûr, Madame.

--Alors vous me permettrez d’acquérir la même conviction.

--Si vous en trouvez le moyen...

--Je l’ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d’apercevoir sur

le perron sa sœur avec quelques visiteurs qu’elle reconduisait.

--Comment cela? demandai-je étonné.

--Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.

Je n’eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de

nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa

sœur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d’arriver si

tard.

--Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.

--Pourquoi donc? demanda sa sœur.

--Il avait à vous faire une confidence qu’il redoutait.

--Quelle confidence?

--Vous saurez d’abord que le chevalier part demain pour la Vendée.

--Mais... M. Henri?...

--Eh bien! M. Henri s’est décidé à partir avec lui.

Je voulus protester; la comtesse m’interrompit.

--Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d’abord

partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n’étiez

point femme _à le retenir quand son devoir l’appelait ailleurs_. Aussi

l’ai-je décidé à vous faire ses adieux.

Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l’avait laissée

dans un trouble que l’isolement de la nuit et l’attente de la journée

avaient encore exalté. L’ébranlement nerveux, qui en était la suite,

l’avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement

annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au cœur, elle me regarda,

poussa un faible cri et chercha de la main un appui.

Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras

l’effleurer, le reste de domination qu’elle avait sur elle-même sembla

l’abandonner, et, oubliant tout ce qui l’entourait, elle laissa aller sa

tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses

sanglots:

--Ne partez pas!... ne partez pas!...

Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula

stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa

sœur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s’était passé la veille,

elle n’avait pu prévoir l’espèce d’explosion qui venait d’avoir lieu.

Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l’attendrissement, je

ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant

madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le

cœur s’ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus

au lieu, à l’heure, à rien de ce qui l’entourait. Pressée sur ma

poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l’aveu de ses torts

passés et mille promesses pour l’avenir.

J’avais d’abord résisté à l’entraînement de cette expansion inattendue,

bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m’inspirait mon

émotion.

La voix de la comtesse m’arracha à ce court égarement. Muette de

surprise d’abord, elle venait de saisir la main de sa sœur en

s’écriant:

--Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu’on vous entend, qu’on

vous regarde?

Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l’entourait lui revint

avec la rapidité de l’éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa

main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs

retirés à quelques pas avec une discrétion ironique:

--On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse,

répondis-je, car notre affection n’a rien à cacher. La cruelle épreuve

que vous venez d’essayer était seulement inutile...

--Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle.

--En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su

maîtriser leur trouble; l’habitude des secrets honteux apprend la

dissimulation.

--Monsieur...

--Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre

attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de

sa pureté.

--Ainsi, vous osez l’avouer! s’écria la comtesse.

--Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m’entendre,

répliquai-je exalté par les émotions que je venais d’éprouver; je

voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation,

toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j’ai goûté de

plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez

point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans

rougir... et si quelqu’un en doute encore maintenant, qu’il le dise.

En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon

cœur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur

sur le chevalier et sur ses compagnons. J’aurais voulu, dans l’espèce

d’ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe

d’incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La

comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal

la colère.

--A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de

justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre

lui-même son honneur!...

Elle reprit le bras du chevalier et partit.

Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se

couvrit le visage de ses mains. Je m’agenouillai devant elle. En me

retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j’avais peur de

ce que je venais de faire.

--Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j’ai eu tort, je le

sens; mais je n’ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un

déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut

croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d’un

attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n’ai-je point démenti

plus tôt votre sœur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous

pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c’est moi qui suis cause...

c’est moi qui vous ai compromise!

--Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que

maintenant il faudra vous quitter.

--Me quitter!...

--Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général?

--Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s’est

passé.

--Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je

pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.

Je fis un mouvement.

--Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des

fois, déjà, j’ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par

le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l’amour, elle doit, au

moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera

de mon sort.

--Mais s’il vous repousse? m’écriai-je.

--Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me

rappellerai qu’il me reste un ami.

Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses

adieux en me promettant de m’écrire le résultat de son entrevue avec le

général.

Elle partit le lendemain comme elle l’avait décidé, et j’attendis huit

jours avec un serrement de cœur inexprimable.

Enfin, je reçus d’elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes

écrites d’une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:

«Je ne verrai le général que demain; mais n’attendez aucune

nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les

États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini

entre nous!

»Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir;

aimez-moi assez pour obéir aveuglément.

»Adieu!»

Cette lettre me foudroya. Qu’était-il arrivé et d’où venait cette

résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ?

Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire

enfin? Rester ou obéir?

Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à

écrire à Nancy en l’avertissant que j’attendais un nouvel ordre. Elle me

répondit:

«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.»

Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un

brisement de cœur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.

Huit jours après j’étais en route pour l’Amérique.

Ici le vieillard s’arrêta. La dernière partie de son récit semblait

avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais

auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps

le silence, comme s’il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse

apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.

Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le

sens de tout ce qu’il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise

avaient compris qu’ils entendaient l’histoire d’un grand esprit et d’un

grand cœur, et leur amitié pour le vieux voisin s’était

insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au

Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent

à autre chose.

Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous

les yeux fixés sur lui:

--Pardon, reprit-il, j’oublie que vous attendez la suite de mon récit;

je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans

nouvelles haltes, un long espace d’années.

Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d’un voyageur

qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.

Cette horrible nouvelle m’ôta tout désir de revenir en Europe: je partis

pour les États les plus reculés de l’Union, cherchant à détruire ma

douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études

d’autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour

Paris, six ans plus tard, j’avais complété mes recherches et formulé le

système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis

tant d’années.

J’avais résolu d’en faire l’essai dans une colonie fondée aux portes

mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés.

Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait

pas, il fallait d’autres ressources. Je m’adressai d’abord au

gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l’ignorance

du peuple; mais il me fut répondu par l’entremise de mon cousin, qui

avait hérité d’un nouveau titre et qui occupait alors d’importantes

fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l’instruction

du peuple et ne devaient point parler de sa misère!

J’étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite

d’un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui

avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l’appui du

clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon

plan. J’aurais substitué l’église au théâtre, les processions aux

réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du

soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l’Élu. Ma

colonie devenait ainsi un calque des _réductions_ établies par les

Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l’homme noir en lui faisant

observer que je n’avais point pour but de changer un peuple d’hommes en

une troupe d’enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je

désirais donner plus d’expansion à la vie.

Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m’adressai

à l’un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de

représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m’avoir

entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n’aurait

aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au

pays.

Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance,

j’en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système.

Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis

subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du

miel des autres et vivant de piqûres au lieu d’en mourir. Grâce à eux,

mes idées furent dénaturées; on m’en prêta que je n’avais jamais eues;

on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces

jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame

chargé d’amuser toutes les fois que l’imagination manque à l’auteur, et

contre lequel tout est permis.

Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon

entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et

je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J’aurais dû

comprendre qu’un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans

une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que

la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle

d’homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son

atmosphère sociale, c’est transporter subitement dans les zones torrides

un habitant né sous le pôle.

Mes ressources étaient insuffisantes d’ailleurs, et, avant que les

travaux préparatoires fussent achevés, l’argent manqua.

Ce contre-temps m’affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui

occupe les autres, j’avais reporté tout ce qu’il y avait en moi de force

et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais

féconde. Que m’importait l’injustice des hommes? Christophe Colomb aussi

avait été traité de visionnaire, jusqu’au jour où il avait pu montrer à

tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui

le niaient; il n’y avait qu’à le rendre visible, et une somme médiocre

suffisait pour cela.

Mais il fallait l’obtenir à tout prix! Je sollicitai d’abord ceux que

j’avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls

m’étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme

d’un magique nuage qui m’empêchait de voir les regards ironiques et les

sourires dédaigneux, j’affrontai tout sans honte. J’avais commencé par

m’adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j’essayai

d’expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de

m’adresser à la foule.

On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des

édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée,

répétaient à chaque passant:

--Pour une pauvre famille!

Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je

m’arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui

passaient en disant:

--Pour le bonheur du genre humain!

La singularité de la demande me valut ce soir-là d’abondantes aumônes;

elles augmentèrent encore les jours suivants. J’étais devenu un objet de

curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le

but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin,

informé de quelle manière je _déshonorais_ un nom allié au sien, m’en

fit interdire la continuation.

Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui

accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de

la nation.

Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers

m’avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines

considérables dont la Révolution m’avait dépouillé, et qui me donnaient

droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un

coup de la Providence. J’étais loin de prévoir ce que celle-ci me

préparait.

Un matin je reçus l’invitation de paraître devant un conseil de famille,

assemblé d’après l’ordre du tribunal de première instance de la Seine,

et j’appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.

Je ne m’arrêterai point sur l’interrogatoire que j’eus alors à subir, ni

sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il

suffira de vous dire qu’on s’arma, devant le tribunal, de réponses mal

comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l’opinion

publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état

de démence.

Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de

la nouvelle fortune que je devais à l’indemnité.

Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme

était gardien, j’y suis resté jusqu’à ce que le hasard m’ait permis de

fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé,

sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma

captivité; je vendis l’ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés

et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui

avaient appartenu à ma mère.

--Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le

reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.

--Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs,

mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là,

il semble qu’elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que

j’ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la

couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent

fier de n’être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.

Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce

mot.

--De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?

--C’est mon nom, reprit M. Michel.

--Et vous êtes seul à le porter?

--Seul.

--Mais alors, s’écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée...

c’était la baronne Louis?

Le vieillard tressaillit.

--D’où le savez-vous? demanda-t-il d’une voix altérée.

--C’était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m’explique maintenant

son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard,

cette lettre!

Il s’arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle.

--Achevez, dit le duc.

--Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se

parlant à lui-même; aussi, en mourant, c’était le duc de Saint-Alofe

qu’elle appelait..... c’était à lui qu’elle recommandait sa fille.

--Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille?

--Que son testament confiait à votre tutelle.

--Grand Dieu! et cette fille est vivante?

--Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt

sacrifiée!

--Que voulez-vous dire?

--Que dans quelques jours, elle sera la femme d’un débauché sans

cœur, Arthur de Luxeuil.

Le duc fit un mouvement.

--Et elle n’a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s’écria-t-il.

--J’en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a

accepté la tutelle, M. de Vercy.

Françoise qui avait jusqu’alors écouté avec un intérêt curieux,

interrompit le garçon de bureau.

--Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j’ai déjà

entendu ce nom... n’est-ce pas un monsieur qui demeure en province?

--En effet, répliqua Marc.

--Ce doit être lui que j’ai rencontré ce matin à l’hôtel, reprit la

grisette; vous savez bien, l’étranger qui demandait l’adresse de M.

Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu’il m’a

remise; voyez plutôt!

Marc la prit vivement et lut:

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 46 / 87 题