Dénoûment.
J’arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la
porte du parc la comtesse avec le chevalier.
Celui-ci m’apprit qu’il venait prendre congé de la femme du général.
--Il part pour l’ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une
intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s’agissait.
--Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous
trouverons là-bas en pays de connaissance.
--En effet, répliquai-je, les journaux m’ont appris que MM. de Lescot et
d’Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées.
--Eh bien! nous les verrons à l’œuvre, continua de Rieul, qui ne
tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un
philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire.
--Et vous pouvez ajouter que c’est un devoir pour tout gentilhomme, dit
la comtesse avec intention.
Je fis observer, en souriant, que j’avais trop dérogé pour oser encore
prétendre à ce titre.
--Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le
chevalier.
--On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une
sorte d’aigreur.
--Qui donc s’y opposerait? demandai-je.
Elle s’arrêta pour me regarder, puis s’écria avec un rire forcé.
--Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que
deviendrait ma sœur si vous n’étiez plus là?
Je rougis involontairement.
--Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec
indifférence le départ d’un de ses amis les plus dévoués... mais je sais
aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu’elle essayât de me
retenir, si mon devoir m’appelait ailleurs.
--Vous croyez?
--J’en suis sûr, Madame.
--Alors vous me permettrez d’acquérir la même conviction.
--Si vous en trouvez le moyen...
--Je l’ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d’apercevoir sur
le perron sa sœur avec quelques visiteurs qu’elle reconduisait.
--Comment cela? demandai-je étonné.
--Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.
Je n’eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de
nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa
sœur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d’arriver si
tard.
--Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.
--Pourquoi donc? demanda sa sœur.
--Il avait à vous faire une confidence qu’il redoutait.
--Quelle confidence?
--Vous saurez d’abord que le chevalier part demain pour la Vendée.
--Mais... M. Henri?...
--Eh bien! M. Henri s’est décidé à partir avec lui.
Je voulus protester; la comtesse m’interrompit.
--Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d’abord
partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n’étiez
point femme _à le retenir quand son devoir l’appelait ailleurs_. Aussi
l’ai-je décidé à vous faire ses adieux.
Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l’avait laissée
dans un trouble que l’isolement de la nuit et l’attente de la journée
avaient encore exalté. L’ébranlement nerveux, qui en était la suite,
l’avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement
annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au cœur, elle me regarda,
poussa un faible cri et chercha de la main un appui.
Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras
l’effleurer, le reste de domination qu’elle avait sur elle-même sembla
l’abandonner, et, oubliant tout ce qui l’entourait, elle laissa aller sa
tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses
sanglots:
--Ne partez pas!... ne partez pas!...
Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula
stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa
sœur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s’était passé la veille,
elle n’avait pu prévoir l’espèce d’explosion qui venait d’avoir lieu.
Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l’attendrissement, je
ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant
madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le
cœur s’ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus
au lieu, à l’heure, à rien de ce qui l’entourait. Pressée sur ma
poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l’aveu de ses torts
passés et mille promesses pour l’avenir.
J’avais d’abord résisté à l’entraînement de cette expansion inattendue,
bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m’inspirait mon
émotion.
La voix de la comtesse m’arracha à ce court égarement. Muette de
surprise d’abord, elle venait de saisir la main de sa sœur en
s’écriant:
--Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu’on vous entend, qu’on
vous regarde?
Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l’entourait lui revint
avec la rapidité de l’éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa
main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs
retirés à quelques pas avec une discrétion ironique:
--On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse,
répondis-je, car notre affection n’a rien à cacher. La cruelle épreuve
que vous venez d’essayer était seulement inutile...
--Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle.
--En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su
maîtriser leur trouble; l’habitude des secrets honteux apprend la
dissimulation.
--Monsieur...
--Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre
attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de
sa pureté.
--Ainsi, vous osez l’avouer! s’écria la comtesse.
--Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m’entendre,
répliquai-je exalté par les émotions que je venais d’éprouver; je
voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation,
toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j’ai goûté de
plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez
point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans
rougir... et si quelqu’un en doute encore maintenant, qu’il le dise.
En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon
cœur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur
sur le chevalier et sur ses compagnons. J’aurais voulu, dans l’espèce
d’ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe
d’incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La
comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal
la colère.
--A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de
justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre
lui-même son honneur!...
Elle reprit le bras du chevalier et partit.
Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se
couvrit le visage de ses mains. Je m’agenouillai devant elle. En me
retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j’avais peur de
ce que je venais de faire.
--Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j’ai eu tort, je le
sens; mais je n’ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un
déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut
croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d’un
attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n’ai-je point démenti
plus tôt votre sœur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous
pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c’est moi qui suis cause...
c’est moi qui vous ai compromise!
--Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que
maintenant il faudra vous quitter.
--Me quitter!...
--Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général?
--Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s’est
passé.
--Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je
pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.
Je fis un mouvement.
--Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des
fois, déjà, j’ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par
le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l’amour, elle doit, au
moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera
de mon sort.
--Mais s’il vous repousse? m’écriai-je.
--Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me
rappellerai qu’il me reste un ami.
Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses
adieux en me promettant de m’écrire le résultat de son entrevue avec le
général.
Elle partit le lendemain comme elle l’avait décidé, et j’attendis huit
jours avec un serrement de cœur inexprimable.
Enfin, je reçus d’elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes
écrites d’une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:
«Je ne verrai le général que demain; mais n’attendez aucune
nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les
États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini
entre nous!
»Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir;
aimez-moi assez pour obéir aveuglément.
»Adieu!»
Cette lettre me foudroya. Qu’était-il arrivé et d’où venait cette
résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ?
Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire
enfin? Rester ou obéir?
Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à
écrire à Nancy en l’avertissant que j’attendais un nouvel ordre. Elle me
répondit:
«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.»
Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un
brisement de cœur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.
Huit jours après j’étais en route pour l’Amérique.
Ici le vieillard s’arrêta. La dernière partie de son récit semblait
avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais
auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps
le silence, comme s’il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse
apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.
Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le
sens de tout ce qu’il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise
avaient compris qu’ils entendaient l’histoire d’un grand esprit et d’un
grand cœur, et leur amitié pour le vieux voisin s’était
insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au
Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent
à autre chose.
Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous
les yeux fixés sur lui:
--Pardon, reprit-il, j’oublie que vous attendez la suite de mon récit;
je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans
nouvelles haltes, un long espace d’années.
Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d’un voyageur
qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.
Cette horrible nouvelle m’ôta tout désir de revenir en Europe: je partis
pour les États les plus reculés de l’Union, cherchant à détruire ma
douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études
d’autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour
Paris, six ans plus tard, j’avais complété mes recherches et formulé le
système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis
tant d’années.
J’avais résolu d’en faire l’essai dans une colonie fondée aux portes
mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés.
Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait
pas, il fallait d’autres ressources. Je m’adressai d’abord au
gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l’ignorance
du peuple; mais il me fut répondu par l’entremise de mon cousin, qui
avait hérité d’un nouveau titre et qui occupait alors d’importantes
fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l’instruction
du peuple et ne devaient point parler de sa misère!
J’étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite
d’un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui
avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l’appui du
clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon
plan. J’aurais substitué l’église au théâtre, les processions aux
réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du
soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l’Élu. Ma
colonie devenait ainsi un calque des _réductions_ établies par les
Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l’homme noir en lui faisant
observer que je n’avais point pour but de changer un peuple d’hommes en
une troupe d’enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je
désirais donner plus d’expansion à la vie.
Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m’adressai
à l’un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de
représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m’avoir
entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n’aurait
aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au
pays.
Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance,
j’en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système.
Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis
subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du
miel des autres et vivant de piqûres au lieu d’en mourir. Grâce à eux,
mes idées furent dénaturées; on m’en prêta que je n’avais jamais eues;
on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces
jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame
chargé d’amuser toutes les fois que l’imagination manque à l’auteur, et
contre lequel tout est permis.
Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon
entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et
je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J’aurais dû
comprendre qu’un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans
une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que
la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle
d’homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son
atmosphère sociale, c’est transporter subitement dans les zones torrides
un habitant né sous le pôle.
Mes ressources étaient insuffisantes d’ailleurs, et, avant que les
travaux préparatoires fussent achevés, l’argent manqua.
Ce contre-temps m’affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui
occupe les autres, j’avais reporté tout ce qu’il y avait en moi de force
et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais
féconde. Que m’importait l’injustice des hommes? Christophe Colomb aussi
avait été traité de visionnaire, jusqu’au jour où il avait pu montrer à
tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui
le niaient; il n’y avait qu’à le rendre visible, et une somme médiocre
suffisait pour cela.
Mais il fallait l’obtenir à tout prix! Je sollicitai d’abord ceux que
j’avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls
m’étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme
d’un magique nuage qui m’empêchait de voir les regards ironiques et les
sourires dédaigneux, j’affrontai tout sans honte. J’avais commencé par
m’adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j’essayai
d’expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de
m’adresser à la foule.
On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des
édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée,
répétaient à chaque passant:
--Pour une pauvre famille!
Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je
m’arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui
passaient en disant:
--Pour le bonheur du genre humain!
La singularité de la demande me valut ce soir-là d’abondantes aumônes;
elles augmentèrent encore les jours suivants. J’étais devenu un objet de
curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le
but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin,
informé de quelle manière je _déshonorais_ un nom allié au sien, m’en
fit interdire la continuation.
Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui
accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de
la nation.
Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers
m’avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines
considérables dont la Révolution m’avait dépouillé, et qui me donnaient
droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un
coup de la Providence. J’étais loin de prévoir ce que celle-ci me
préparait.
Un matin je reçus l’invitation de paraître devant un conseil de famille,
assemblé d’après l’ordre du tribunal de première instance de la Seine,
et j’appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.
Je ne m’arrêterai point sur l’interrogatoire que j’eus alors à subir, ni
sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il
suffira de vous dire qu’on s’arma, devant le tribunal, de réponses mal
comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l’opinion
publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état
de démence.
Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de
la nouvelle fortune que je devais à l’indemnité.
Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme
était gardien, j’y suis resté jusqu’à ce que le hasard m’ait permis de
fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé,
sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma
captivité; je vendis l’ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés
et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui
avaient appartenu à ma mère.
--Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le
reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.
--Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs,
mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là,
il semble qu’elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que
j’ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la
couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent
fier de n’être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.
Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce
mot.
--De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?
--C’est mon nom, reprit M. Michel.
--Et vous êtes seul à le porter?
--Seul.
--Mais alors, s’écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée...
c’était la baronne Louis?
Le vieillard tressaillit.
--D’où le savez-vous? demanda-t-il d’une voix altérée.
--C’était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m’explique maintenant
son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard,
cette lettre!
Il s’arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle.
--Achevez, dit le duc.
--Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se
parlant à lui-même; aussi, en mourant, c’était le duc de Saint-Alofe
qu’elle appelait..... c’était à lui qu’elle recommandait sa fille.
--Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille?
--Que son testament confiait à votre tutelle.
--Grand Dieu! et cette fille est vivante?
--Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt
sacrifiée!
--Que voulez-vous dire?
--Que dans quelques jours, elle sera la femme d’un débauché sans
cœur, Arthur de Luxeuil.
Le duc fit un mouvement.
--Et elle n’a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s’écria-t-il.
--J’en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a
accepté la tutelle, M. de Vercy.
Françoise qui avait jusqu’alors écouté avec un intérêt curieux,
interrompit le garçon de bureau.
--Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j’ai déjà
entendu ce nom... n’est-ce pas un monsieur qui demeure en province?
--En effet, répliqua Marc.
--Ce doit être lui que j’ai rencontré ce matin à l’hôtel, reprit la
grisette; vous savez bien, l’étranger qui demandait l’adresse de M.
Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu’il m’a
remise; voyez plutôt!
Marc la prit vivement et lut: